"l'or nègre" chapitre 7 - SEMOS - et chapitre 8 - fanatismes

  1. SEMOS

 

Le lendemain un bus jaune - modèle antédiluvien de ramassage scolaire anglais recyclé en ramassage d’ouvriers pour l’usine – me transporte jusqu’à l’usine. Je me présente à la SEMOS. Un guichet perce l’univers gris cloîtré de barbelés. Passeport. Nouveau contrôle d’identité. Le guichetier se renseigne par téléphone, puis me tend un badge “visitor” - et conserve le passeport.

 

Dans les bureaux abondamment climatisés j’attends un peu encore, au frais cette fois, avant de rencontrer Matt Thiel - le directeur général de la SEMOS.

La cinquantaine glacée couronnée d’un soupçon de calvitie, en tête à tête devant un immense portrait du Président Malien Alpha Omar Konaré, Matt m’interroge froidement : « How can we besure that your intentions are honest ? » (Comment pouvons-nous être surs que vos intentions sont honnêtes ?) De son regard gris dur il me scrute. Je me trouble ; bredouille mon laïus habituel, Hakiré do Djiké, les repérages… Et lui de se justifier : nous sommes dans une région frontalière, le Sénégal est tout proche, la Guinée, la Mauritanie, la Côte d’Ivoire… Nous sommes vigilants. Nous craignons le terrorisme -c’est pourquoi on ne me laissera pas accéder à l’intérieur du centre de traitement. On me guidera dans la mine.

En vérité, je suis si blanche typée catho, que l’on peut difficilement me prendre pour une terroriste…

Que veut-on me dissimuler ?

 

Dûment escortée par un ingénieur des mines (N’Faly Kanté), je visite la carrière « d’où viennent tous les profits » ; le trou ; la gigantesque saignée dans la terre de 90m deprofondeur.

« On espère aller jusqu’à 200m. Tout dépend de ce qui va se passer sur le marché de l’or.

Si les prix deviennent beaucoup plus intéressants, il est possible qu'on aille beaucoup plus profond, qu'on élargisse.

Avec tous ces problèmes sur les marchés boursiers en Europe, aux EU, au Canada, en Occident surtout, on pense que les gens vont de réfugier dans l'or, parce que c'est la seule valeur qui reste - après toutes les fluctuations. », explique N’Faly doctement.

 

Un luxueux dépliant quadrichrome offert « de la part de Matt Thiel », détaille les quantités énormes - 15 millions de tonnes de minerai ! - extraites annuellement à Sadiola ; les 2/3 ne présentant pas une teneur en or suffisante, sont rejetés sur les côtés de la carrière - qui s’élargit de jour en jour et s’approfondit comme une verrue de la Terre, bourrelée de collinesde minerai stérile recelant chaque fois plus d’éléments toxiques.

 

Car – je l’apprendrai plus tard d’Émilie Counil, qui effectua son DESS de Santé Publique sur Sadiola - le minerai, excavé en profondeur, change de nature et se charge en métaux lourds et éléments chimiques tels que l’arsenic ; lesquels éléments, exhumés, se solubilisent dans l’eau et pénètrent le réseau hydrographique local. C’est le phénomène du drainage acide minier, bien connu enAfrique du Sud et au Canada.

Afrique du Sud et Canada : c’est de là que proviennent nos exploitants miniers. Ils connaissent parfaitement le phénomène.Mais chez eux, c’est cher.

Or, leMali produit l’or le moins cher du monde…

 

Le dernier tiers est traité au cyanure, nettoyé à l’acide, avant d’être rejeté sous forme de boues toxiques - par dizaines de millions de tonnes.

« Il est prévu que les déchets doivent rester sur place. Ils ne présentent pas assez de dangers environnementaux. Parce que… – hésite N’Faly - le cyanure rejeté dans ce déchet est en partie neutralisé par les rayons solaires. »

Coordinateurde la SEMOS en charge des problèmes environnementaux et sociaux,Birama Samaké me tiendra le même discours – nuancé d’une pointe de mépris : « Le cyanure, tout le monde le sait, s’autodétruit avec les rayons ultraviolets. » Comment reconnaître que je l’ignorais totalement, sans passer pour une sotte ?

C’est notre 1ère rencontre. Je l’interroge sur les problèmes environnementaux et sociaux : « il n’y en a pas. »

Soit.

Alors,pourquoi son poste ?

 

Ce jour-là je ne verrai ni les déchets cyanurés, ni les ouvriers manipulant les produits dans l’usine, ni les villageois suffocant de poussière… Consciente d’être manipulée, promenée de locaux climatisés jusqu’à l’immense excavation à ciel ouvert, enpassant par l’informative brochure quadrichrome.

Comme une sotte ?

Les quelques 3 grammes d’or extraits par tonne de minerai brut, sont exportés vers les bourses occidentales.

 

Lesquelles ?

Je l’ignore et ne cherche pas à le savoir. Sur place j’ai peu de chance d’obtenir ce type d’informations ; et ne souhaite pas paraître trop curieuse…

 

Et aux Maliens que reste-t-il, une fois les lingots exportés ?

 

 

  1. Fanatismes…

 

En fin de journée Touré, mon logeur, me balade sur sa moto à travers la cité minière juchée sur une colline à l’abri des poussières ;en bas de la colline, côté ouvriers.

Je comprends que l’important pour lui n’est pas tant que l’on ait couché ensemble, mais que chacun le croie. Peu m’importe !

Plus loin, de l’ancien village de Farabakouta quelques ruines émergent du sable. Touré confie, amer :

« Quand même, ça fait vraiment mal de partir, et laisser les ancêtres ici.

- Ici ça va être exploité aussi ?

- Bien sûr. Il y a de l’or. On dit qu’il y a de l’or, d’après les sondages. »

 

Farabakouta, Sadiola ; deux villages déplacés comme des pions pour livrer le site à l’exploitation.

Le nouveau Sadiola semble un village du Far West africain : issues de nulle part les cabanes - huttes de pisé, cloisons de paillis… - se multiplient le long de la route, dans les nuées de poussières soulevées par le flux permanent de camions.

Touré m’explique posément - et quelque peu narquoisement :

« Il y a deux Sadiola : les autochtones et les étrangers - les étrangers comme vous, qui ont pris place ici. » Ils sont logés tout en haut de la cité minière, grillagée et gazonnée, fraîche, arrosée en permanence ; au bord de la piscine : “MEMBERS ONLY” (membres seulement)… C’est sans doute là que se proposait de me loger Mister Hayne : chez les Blancs. Climatisation, whisky, douche, internet…

Devant une échoppe poussiéreuse du nouveau village, je tends la caméra à Touré. Je dois témoigner tout de suite, sur le site, qu’on m’a laissé filmer ce qu’on a bien voulu. Dans quelles conditions travaillent ces ouvriers ? Je chercherai à le savoir.

Dans la boutique sombre du Peul au bord de la route, l’effigie de Ben Laden veille sur la prière. Le Peul déplie fièrement un poster parcheminé à la gloire des attentats du 11 septembre…

« Ben Laden c'est un guerrier, un porte char. Il explose tout ! » et chacun d’éclater de rire.

- Et pourquoi vous l'aimez, Ben Laden ? demandé-je naïvement.

- Parceque c'est un guerrier, un héros. C'est tout. Un vrai ! »

Drôle d’ambiance… L’air fleure le fanatisme.

 

Une femme s’approche, m’aperçoit, fait demi-tour et s’éloigne sans unmot.

Pourquoi ?

 

Le lendemain je ne suis plus invitée à visiter la mine. À la cité minière, je discute longuement avec Petit – avec qui je partage le baraquement.

Quand enfin, il se livre :

« On est comme un peu terrorisés ici. On a besoin du boulot, on a du boulot. Mais si tu te hasardes à dire certains trucs... tu risques de perdre ton boulot. Donc on est obligé de se taire ; d'accepter...ce qui se passe. Puisque c'est les Blancs qui nous coiffent, ici. Ils exigent beaucoup de choses ; et si tu ne fais pas leur affaire tant pis pour toi : ils te virent.”

En effet, la main d’œuvre ne manque pas à Sadiola. Venus de toute l’Afrique, certains se rendent quotidiennement à l’usine dans l’espoir d’une embauche. Menuisiers, peintres, ou ramasseurs de cadavres d’animaux autour du bassin de boues cyanurées, ils font« un peu de tout ». Que gagnent-ils ? entre 6€ par jour et 380€ par mois. Une fortune en Afrique de l’Ouest ! Petit, pour sa part, travaille au laboratoire d’analyses pour 1,14€ de l’heure. « Là-bas, je dirais qu’on est un peu exposés ; puisqu’il y a beaucoup de produits chimiques tels que le cyanure…Tu vois, c’est un produit vraiment, vraiment toxique. »

C’est ce qu’il me semblait aussi.

 

Je repars de Sadiola le soir même. Avec cette sale intuition qu’ici, onsacrifie tout. On sacrifie les hommes. On sacrifie la Terre. On sacrifie les générations futures. Sur l’autel de l’Or…

 

 

François poursuit :

Camille n’avait pas fait le voyage pour rien. Elle a donc entrepris, dès son retour, de relater à Armelle [de Survie – la seule adresse électronique je savais par cœur] ses découvertes.

« Voilà donc, depuis la poste climatisée, un rapport que j’espère fidèle des évènements liés à Sadiola.

Mercredi 20, voyage depuis Kayes dans une camionnette collective (…)

Le 23, retour à Kayes, retour de l’enfer. Là, comme le destin a une drôle de tête en Afrique, je rencontre le médecin chargé de récupérer la deuxième moitié de “mon” container. [Ce Docteur reçut dans l’année le Prix du Généraliste d’Or]. Celui-ci a été à Sadiola « pour ne pas y retourner », effaré du régime d’apartheid qui y règne. Les médicaments ne sont pas les mêmes pour soigner les Noirs et les Blancs.

Soit.

Avec Armelle, Camille n’évoque que d’un mot « l’enfer » de ces trois jours à Sadiola, coincée entre Noirs et Blancs comme entre l’arbre et l’écorce. Deux mois plus tard, elle sera plus explicite avec un confrère : « Côté blanc, grande méfiance – on me soupçonne de terrorisme… Côté noir, même méfiance car je suis blanche (je ne l’ai compris qu’a posteriori). Les villageois me fuient, les ouvriers sont heureux de leur salaire. Un seul – qui me logeait – osa me confier ses craintes.

(…)

Je vous embrasse. Il me semble urgent d’envoyer une mission de santé sur place.

À bientôt, Inch Allah !

Camille »

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