l'or nègre - chapitres 9, 10 et 11

  1. NB Les passages en italique sont de François-Xavier Verschave, avec qui je commençai ce livre

    Tabaski !

 

À Kayes,la fête de Tabaski bat son plein. Parés de leurs plus beaux atours, les uns et les autres parcourent la ville. Partout, dans la joie, on s’invite à partager le mouton du sacrifice.

Puis je reprends l’attente.

Notre container n'arrivant toujours pas, j'assiège le transporteur (SDVKayes). Le fax est probablement plus âgé que moi – 33 ans pour un fax c’est respectable ! - quand toussotant et crachotant comme un vieillard essoufflé il émet enfin une feuille où le mot “Sadiola” me cligne l’œil. La secrétaire pose le fax sur latable, je m’en approche en flânant. Il mentionne livraison de 8 X25T799 de cyanure à la SEMOS ainsi que 3 X 21T de peroxyde d'hydrogène - dry. Je sors dans la rue et note furtivement ces données. Plus tard j'interroge la secrétaire sur la fréquence de ces livraisons. Elle rigole : « tous les jours ! » Je n'arrive pas à en savoir plus.

200 tonnes de cyanure !

Non, il ne s’agit toujours pas de notre bon de connaissement…

 

 

  1. Samedi 8 juin 2002, Bamako (Mali). ATT Président

 

Amadou Toumani Touré (ATT) fait partie des Présidents africains, un quart environ fin 2003, que l’on peut qualifier de « démocratiquement élus ». Il s’est acquis la reconnaissance de son peuple pour avoir rendu le pouvoir aux bulletins de vote : en 1991, lorsque le tyran Moussa Traoré avait fait tirer sur la foule des manifestants sans pouvoir sauver son régime, vieux de 23 ans. Legénéral Ahmadou Toumani Touré avait accepté d’exercer une présidence de transition. Contrairement à ce qui se passe neuf fois sur dix lorsqu’un officier promet de n’occuper que brièvement le pouvoir, ATT avait permis une élection démocratique, laissant en 1992 l’élu des Maliens, Alpha Oumar Konaré (AOK), le renvoyer dans ses foyers. AOK n’était pas assez démocrate pour laisser un scrutin non biaisé risquer de compromettre sa réélection, en 1997, mais il l’était suffisamment quand même pour ne pas briguer un troisième mandat, anticonstitutionnel. ATT s’est donc présenté en 2002, en candidat consensuel, et il a ramassé la mise – un vrai mandat présidentiel, inauguré le 8 juin. 12 jours après la lettre de Camille à Armelle.

Entre-temps, faut-il ajouter, ATT – formé en France, comme Moussa Traoré - s’était ménagé la bénédiction de la France… Et même fait adouber par « la Françafrique », ce monde de réseaux installé par Jacques Foccart (l’homme de l’ombre de Charles De Gaulle) pour maintenir les ex-colonies dans le giron français. Cette « France à fric » politico-affairiste veille aussi, avec une clientèle de clans africains, à ce que les rentes les plus juteuses des pays en question (or noir, vert, blanc ivoire ouchocolat… ) continuent de tomber dans un pot commun (…)

Bref, ATT sait être à l’écoute des intérêts extérieurs. En visite à Paris la même année il s’est félicité : « Nos gisements sont les plus rentables du monde : 110 à 120 $ l’once contre 200 à230 $ pour nos concurrents. » (LdC, 17/09/2002)

Mais il n’est pas celui qui a ouvert les portes aux grands trusts aurifères. Cela s’est passé à la fin de la dictature de Traoré et sous le premier mandat d’AOK. C’est avant 1997 que les industriels anglo-saxons ont fait main basse sur les filons maliens.(…) »

 

 

  1. Télébocal, bulle d’oxygène

 

« J’adore le bas…, susurre une voix rauque et langoureuse. Le frôlement soyeux de la matière si fine le long de ma jambe ; l’attache délicate du porte-jarretelles… Oui, j’adore porter des bas -même sous mon jean. » conclut Jul’ en boutonnant son pantalon.

Inénarrable numéro 69 de Télébocal – la chaîne locale du 20e arrondissement de Paris !

Que lplaisir, quel bonheur d’envoyer des énormités en direct ! Quelle jubilation de capter les réactions du public !

Avec Julien (le “torse”, et mon coéquipier depuis lors) nous bâclons un pilote de “Hakiré…” - puis nous lançons dans le montage qui me brûle : “le prix de l’or”.

 

Je ramèneune heure de rushes de Sadiola. (Le “rush” est la matière première filmique, la bande qui sort de la caméra). J’en monte déjà 22mn – précieuses grâce au témoignage de Petit.

Immense Petit ! Le seul qui ait osé parler sur ce site, d’où j’aurais pu partir aussi naïve que j’y étais venue.

Cette toute première version est présentée, sur vote du public, lors d’une soirée de soutien à Télébocal. Et il faut reconnaître que c’était osé de leur part, de diffuser ce reportage début 2002 !

Réactions immédiates : un spectateur concocte un site web ; Télébocal crée une page consacrée au reportage…

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