l'or nègre - chapitres 12, 13 et 14

  1. NB Les passages en italique sont de François-Xavier Verschave

    La numérotation des chapitres est ici inexacte


    En passant par Montreuil…

 

Les jours suivants je me rends à Montreuil, tourner (encore) un bref reportage. En errant dans la ville j’atterris au hasard dans un petit bar. Deux Noirs au comptoir sirotent leur petit noir. Frimeuse, je les accoste en dialecte.

« Angiri mina ? » (D’où viens-tu ?)

- Bamako.

- Sadiola. »

Ce dernier, migrant d’hier venu grossir la sombre cohorte des sans-papiers, fut renvoyé de la SEMOS pour motifs syndicaux. Malgré sa situation irrégulière en France, ici il n’a plus peur. Il parle. « Nous, les enfants des pauvres, c’est nous qui souffrons… On est obligé de payer le voyage pour venir chercher quelque chose. Ça me fait mal. À moi seul je peux rien changer. »

Il témoigne des conditions de travail à Sadiola ; du licenciement des syndicalistes sur l’exploitation… L’un de ses amis tomba dans le coma après avoir respiré des gaz toxiques ; il eut 3 jours de repos seulement avant de reprendre le travail ; un autre fut brûlé ; un autre resta invalide. Il évoque également un ingénieur environnemental démissionnaire au début del’exploitation.

Il me faudra le retrouver.

 

Nous déjeunons ensemble au foyer de travailleurs immigrés de la rue Bara.

Bamako à Montreuil ! Dans la vaste cour intérieure du foyer, c’est déjà l’Afrique, les étals des marchands en plein air, les tissus colorés, les odeurs violentes, le forgeron au fond de la cour, les femmes qui préparent le tieb et le mafé …

Dans la salle commune – salle à manger, télévision – me saisit l’intuition que c’est ici, c’est bien ici qu’il faut diffuser ce reportage. Ce sont eux qui subissent. Ceux-là qui partagent le riz gras autour de nous.

 

« Onan gadjaane doome ! » Nous lutterons ensemble, lancé-je, péremptoire. Le responsable sooninké du foyer me considère, ahuri. Je glisse la VHS du “prix” dans son magnétoscope. Au terme des 22 mn du reportage il hoche gravement la tête :

« Onan gadjaane doome. »

Nous programmons la diffusion du film pour le samedi suivant.

 

 

Dans la salle commune du foyer, le 13 juillet 2002 je présente “le prixde l’or” - complété du témoignage de l’ouvrier licencié, et porté à 24 mn.

Hasard encore - étrange hasard qui suit ma route depuis Sadiola ! - ce foyer abrite le siège de l’Association des Ressortissants deSadiola en France (ARSF).

Tout Sadiola en France est présent !

Samira Daoud s’est jointe à nous. Coordonnatrice de Sherpa - une association internationale de juristes, présidée par l’immense avocat William Bourdon - Samira est prête à intervenir pour défendre ceux de Sadiola. Des ouvriers, des membres de l’ARSF, des femmes du village assistent au film.

Les gens du pays voient en direct la catastrophe écologique qui les menace. Ils ne vont plus lâcher le morceau, et organiser larésistance.

Clé Mali est l’anagramme de Camille.

Merci François. Je ne m’en étais jamais aperçue.

Camille,elle, manque de se noyer dans le web. Au lieu de partir en vacances,elle se met à éplucher les quelque 1 500 sites web mentionnant Sadiola. “C’est probablement là que je suis devenue enragée”,confie-t-elle. “Comme à St Bernard, je renonce à l’idée de vacances et me consacre à la Lutte.”

 

Elle tombe sur le montage financier, qui la met hors d’elle : outre les 6 % achetés par la Banque Mondiale, cet eldorado privatisé bénéficie d’une assurance du risque politique par une filiale de la Banque, le MIGA, et de prêts de l’aide publique au développement française (via l’Agence française de Développementet sa filiale Proparco) et internationale… Camille vient metrouver, scandalisée.

 

Je franchis brusquement la porte de l’association. François passant par là je l’interpelle. « Tu parles toujours de Françafrique, mais c’est dépassé ! Ringard ! Maintenant c’est la Mafiafrique qui agit ! ». Je brandissais le montage financier, que je voulais tenter de comprendre.

Et là tu m’as expliqué les subtilités de ce montage scandaleux auquel je ne comprenais rien, mais rien, François. Comment peut-on financerde fonds si divers - pour les 2/3, des Aides Publiques auDéveloppement du monde entier -, une exploitation in fine aux 3/4 privée (Iamgold + Anglogold), sur le dos du pauvre Tiers-Monde ?

J’ai toujours ce papier annoté de ta main.

Tant mieux, car le fichier a disparu depuis du site de la Banque Mondiale. Ainsi que ceux de nombreux sous-traitants SEMOS. Bouygues, SOGEA,GEC-Alsthom…

En Mafiafrique, la France est servie !

 

Je lui suggère de rassembler des munitions plutôt que les tirer au fur et à mesure, au risque de faire s’envoler les preuves. Elle ferme son site et Télébocal sa page web.

Tu m’as également conseillé de répartir au fur et à mesure mes trouvailles auprès des ONG compétentes – par mail ; pour ne pas trop cumuler d’informations toute seule. Et l’internet est transparent…

Nous savions que nous avions affaire à grosse partie.

 

Jusque là la section française des Amis de la Terre (AT), une association écologique internationale très efficace, ne pouvait se mobiliser faute d’un lien avec la France. Cette fois, l’implication française dans ce projet prédateur étant avérée, elle décide des’impliquer. Des réunions de concertation vont se tenir régulièrement entre des associations françaises (il y a aussi le GRDR, qui mène une action sanitaire de long terme sur la région) et les ressortissants maliens de l’ARSF.

Camille rencontre un, puis deux, puis… huit ouvriers qui ont travaillé àSadiola et en sont tombés malades.

Difficilement, prudemment, un à un ils sortent de l’ombre. Ils sont bientôt une dizaine. Nous constituons un collectif.

La mobilisation militante aide aussi aux examens médicaux, aux démarches de régularisation de sans-papiers… Ces témoins ne sont pas à l’abri de pressions.

Ainsi en cette France inhospitalière, nous nous répartissons les ouvriers afin de leur fournir un certificat d’hébergement – et l’Aide Médicale État attenante…

(Remarque : cette mesure a disparu depuis. Elle permettait que chacun se soigne ; avec ou sans papiers.)

 

 

  1. Témoignages

 

Ces ouvriers démissionnaires sont tous plus ou moins atteints : les yeux, les poumons… Deux d’entre eux, qui mèneront jusqu’au bout les fastidieuses démarches (examens, soins, papiers, Préfecture…) seront régularisés pour soins.

 

Leurs témoignages sont alarmants, à vérifier : maltraitances quotidiennes des chefs blancs, insultes, « fuck off »… La plupart ont travaillé à Sadiola dès la phase de construction du site (1995-96), lors de laquelle éclate un premier conflit : le gobelet de lait en poudre distribué quotidiennement par l’entreprise Bouygues est trop dilué. Un chef de chantier belge, P.W., face aux revendications des ouvriers insulte publiquement les femmes deSadiola qu’il « baise au marteau-piqueur »… Il manque se faire lyncher, s’enfuit en voiture en fonçant à travers le village. Les ouvriers bloquent le directeur dans son bureau, cassent les locaux et improvisent une grève d’un jour. La gendarmerie locale intervient. Les syndicats sont considérés comme responsables de la casse.

« Chaque jour les gendarmes viennent prendre un syndicaliste ou un “élément perturbateur” pour le mettre en prison - certains pendant des mois ; par exemple le secrétaire général du syndicat Bouygues passe 4-5 mois en prison ». Certains sont licenciés.

Je recueille et recoupe leurs témoignages, sur dictaphone ou en vidéo.

 

 

  1. Defence Systems Limited

 

Par ailleurs, l’internaute intrépide [ô François…] apprend que l’autre actionnaire, AngloGold, emploie des mercenaires au Mali, de la “société de sécurité” britannique Defence SystemsLimited (DSL), filiale de la multinationale américaine Armor Holdings Inc. Cette dernière évoque, dans sa lettre aux actionnaires de 1997, “un début de business au Mali, Ghana, Nigeria”, etc. Les deux premiers pays, au moins sont célèbres pour leur production d’or. Et 1997 se situe au début de l’exploitation de Sadiola. Or… il faut bien protéger le métal jaune des convoitises, n’est-il-pas ?

Et tu soulignes en ricanant les objectifs de DSL : protéger le vol hebdomadaire de l’or ; mater les rébellions locales ; entraver l’action des environnementalistes ; contrôler les journalistes… Tu te moques : « Tu es cœur de cible, Camille ! »

Ha,ha.

 

Et Camille de se souvenir de son entrée dans la “concession SEMOS”de Sadiola : « J’ai franchi un véritable poste-frontière sur l’accès routier. À l’intérieur de la concession, il n’y a que des gendarmes et la douane : pas de police ordinaire, rien que la gendarmerie, un corps militaire. La SEMOS est un État dans l’État. Et cet “État SEMOS” m’évoque une dictature militaire. »

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