l'or nègre- chapitres 15, 16 et 17

  1. Mobilisation & découvertes

 

Dès 2001, les ressortissants de Sadiola en France sont plus ou moins conscients du risque sanitaire qui plane sur la Commune. Leurs familles là-bas le subissent déjà. Ces expatriés sont souvent les rares personnes éduquées (en français) de leur village d’origine.

Décidés, des représentants de l’Association des Ressortissants de Sadiola en France traversent la rue, et frappent à la porte du GRDR - qui se trouve en face. Cette ONG a pour devise : migration, citoyenneté, développement. Elle soutient les actions des migrants sur le long terme.

L’ARSF sollicite une évaluation du risque sanitaire à Sadiola.

C’est l’étudiante Émilie Counil qui s’y colle avec détermination. En 2001 elle rédige son DESS de Santé Publique sur le sujet.

Malgré des relations courtoises avec la SEMOS, Émilie de parvint jamais à obtenir l'information essentielle pour les populations locales : les mesures de la qualité de l'eau.

Elle est toujours une alliée précieuse de cette lutte.

 

Le reportage de 24mn tourne en milieu associatif, circule et mobilise.

Nous nous réunissons fréquemment chez les uns, chez les autres (et souvent chez moi).

Au cours d’une festivité chez le Président de l’ARSF, je me rends dans la cuisine, avec les femmes. Je ne parle pas leur dialecte malinké, elles parlent à peine français ; pourtant assez pour m’alerter sur le cas de Farabana (Farabana est un des 46 villages de la Commune de Sadiola) dont plusieurs ici sont originaires.

« Ça ne va pas là-bas !

- Qu’est-ce qui ne va pas ?

- Ça ne va pas. »

Et pourse faire comprendre, de désigner ventres et seins. La maternité.

« Ça ne va pas. Il y a des problèmes. »

Pourtant ce village se situe à plusieurs dizaines de kilomètres de l’exploitation de Sadiola… Je ne comprends pas, et attribue intérieurement ces “problèmes” à un quelconque syndrome du sous-développement.

Il n’empêche que nous irons y voir de plus près.

 

Des organisations plus discrètes, des personnes privées, précieuses et plus ou moins secrètes nous rejoignent, et nourrissent également d’informations déterminantes la résistance qui s’organise.

 

En novembre 2002, les Amis de la Terre et le GRDR interpellent la Société Financière Internationale – SFI, filiale du groupe Banque Mondiale et actionnaire à Sadiola :

Les populations locales seraient insuffisamment informées de l’impact environnemental de l’exploitation.”

La SFI répond 2 mois plus tard, en évoquant pour la 1e fois l'hypothèse d'une rencontre entre la SEMOS et les populations locales. Vague promesse, aux délais indéfinis…

 

Nous ne lâcherons plus.

 

 

  1. le Trou

 

Dans cette période j’interroge mon oncle Bruno, qui exerça pendant la période coloniale, comme… ingénieur des mines en Afrique ( !). Affolée quant aux conséquences possibles de ces milliers de tonnes de cyanure déversées dans un bassin en plein air… Bruno me rassure : « Tout dépend de la qualité du revêtement du bassin de boues. »

Soit.

 

Par la suite je questionne les ouvriers de Sadiola qui travaillèrent à la construction du bassin. Tous attestent qu’il est dépourvu de tout revêtement.

Un trou.Un simple trou entre les collines, fermé par une digue de retenue, pour recueillir quelques 50 millions de tonnes de déchets toxiques !

Il faut vérifier. Vérifier encore. Qu'en est-il ? Hormis quelques ouvriers sans-papiers contraints à l'anonymat (et peut-être enclins à exagérer), nous n'avons pas de réponse.

 

Extrait d’un mail adressé aux partenaires :

« Tout d'abord, deux mots sur ma rencontre hier soir, en tête à tête,avec un nouvel ouvrier : il redit partiellement et complète les informations délivrées par les autres. (Il est d'une autre ethnie et autre origine.) Éléments principaux : confirmation de la pression syndicale ; de la limitation d'accès aux journalistes ; du trou.

Enfin (d'introduction), extrait d'un document officiel du Ministère de l'environnement : "Le Mali a rendu obligatoire les études d'impact environnemental à l'implantation des nouvelles unités de production et projets susceptibles d'avoir des impacts négatifs sur l'environnement. Elle marque la volonté du Gouvernement d’affirmer l'importance du rôle en matière de contrôle et de donner l’occasion aux populations affectées par les différents projets de faire prendre en charge les conséquences environnementales par les promoteurs.

Une étude de cas sur l'exploitation de la mine d'or de Sadiola a été réalisée en 1997 (…) en introduction aux études d'impact environnemental (EIE). »

 

La SEMOS transmit cette EIE à Émilie en 2001 dans le cadre de son DESS.

Nous en discutons sans fin, épluchant interminablement les pages consacrées au bassin de boues. Lesquelles déploient de splendides circonvolutions de langage pour expliquer, sur trois pages, que le bassin de boues sera isolé par… les boues consolidées elles-mêmes ; consolidées et cyanurées.

Enfin une équation mathématique permet de déterminer la surface du lac de boues en fonction de la quantité de cyanure répandu –exponentielle décroissante de la photo oxydation… J’adore les maths et me livre au calcul.

Il est faux.

Quelle est la valeur de ce document ? Rassurer les actionnaires, ou les investisseurs - les banques publiques qui collectent le denier du citoyen ?

 

 

Sébastien Godinot, représentant des Amis de la Terre, rencontre à Washington Didier Fohlen (coordinateur environnemental et social du Groupe Banque Mondiale).

Cedernier déclare : « À ma connaissance, il y a un revêtement étanche ». Le barrage a été fait en 94, et il a été « bien fait » selon lui. Il précise cependant qu’il serait fait différemment aujourd’hui, car les techniques et la sécurité ont beaucoup évolué.

Il mentionne par ailleurs la présence d’un ingénieur environnemental à l’ouverture de la mine.

Tiens, tiens.

 

 

  1. Gregg

 

A Paris, en questionnant les ouvriers lors de leurs démarches médicales j’identifie l’ingénieur démissionnaire de Sadiola : Gregg Olfoese.

Émilie l’avait déjà contacté dans le cadre de son DESS. Elle rétablit le lien.

La réponse de Gregg est déterminante. Le bassin de boues de Sadiola n’a aucun revêtement, « comme cela se pratique généralement en Afrique ». Outre les débordements accidentels, le risque majeur est celui du drainage acide minier, qui intervient lors dutraitement de minerai de type sulfuré.

« Merde alors ! », commente Émilie. C’est en effet l’expression appropriée.

Hélas nous avons confirmation absolue des paroles des ouvriers démissionnaires ; contre celles de Didier Fohlen du Groupe Banque Mondiale.

 

Par hasard (toujours), je rencontre au GRDR un ancien employé de la Caisse Française de Développement (C.F.D.), Eric F. En poste à Bamako en 1996, il vit passer le prêt de 18 millions de $ de laC.F.D. pour Sadiola. Je le questionne : qu’en est-il de la survie des populations locales sur ce genre de projet ? « On se fie aux garanties environnementales de la Banque Mondiale. »

Je m’énerve. Et les populations peuvent crever la gueule ouverte ? Eric se trouble, gêné : « Non mais, il y a les garanties… »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.