Imagine deux secondes, si le viol était interdit

Imaginons deux secondes qu’on regarde notre monde de l’extérieur, depuis une époque ou une planète un peu plus cohérente, qui serait régie par des normes éthiques un peu moins flinguées que les nôtres.

Dans cette société-là, le viol serait condamné par la loi. Vraiment condamné par la loi j’entends, pas inscrit dans un processus juridique interminable. Il serait considéré comme un interdit de base, chacun saurait que « violer est un truc atroce qui n’est pas admissible quelles que soient les circonstances ». Où on serait au courant que les viols prennent diverses formes, que les violeurs viennent de tous les milieux, ont tous les âges et sont très souvent connus de leurs victimes. Où à force d’en parler, d’éduquer les consciences, d’écouter les témoignages, on aurait même quasiment éradiqué le viol. Une société décente, en fait.

Untitled (Abstraction with Red Faces), 1980 © Jean Dubuffet Untitled (Abstraction with Red Faces), 1980 © Jean Dubuffet

Imaginons, deux secondes. On serait en soirée. Dans ce monde-là il n’y aurait pas de pandémie mondiale qui nous empêche complètement de vivre sauf pour aller travailler. On serait en soirée donc, à se raconter les histoires des sociétés archaïques dans lesquelles on commettait encore des choses atroces mine de rien, un peu comme quand on évoque les histoires glauques du Moyen-Âge avec effroi, « tu sais qu’à l’époque ils écartelaient des gens avec des chevaux ? ».

-     Il y a un type, à deux reprises, il a profité de sa situation d’élu pour forcer des femmes à coucher avec lui. Et tu sais pas quoi, il a fini ministre de l’Intérieur.

-     Tu déconnes ! Je te crois pas. Ou alors on l’a jamais su ?

-     Ah si si y avait tout, témoignages, échanges de sms, tout.

-     Mais c’est pas possible, en plus ministre de l’Intérieur c’est le chef de la  police, alors que c’est la police qui arrête les violeurs, ça tient pas debout.

-     Alors, non, en fait, à l’époque, les violeurs étaient rarement arrêtés, parce que 78% des victimes étaient découragées d’avance et ne portaient pas plainte. Faut dire qu’on enquêtait surtout pour savoir si elles ne mentaient pas. On partait du principe que ça ruine des vies d’être accusé à tort.

-     Mais il y avait beaucoup de gens accusés à tort ?

-     Ah non non, moins de 2%.

-     Et quand les preuves sont sorties, la justice a fait quoi ? Il a pas été viré ?

-     Non mais leur justice n’avait rien à voir avec la nôtre.

À ce moment-là, pour illustrer le propos, on raconterait l’histoire de cette enfant de 13 ans, violée par le pompier qui venait la secourir lors de crises de spasmophilie. Cette enfant qui subissait un lourd traitement de neuroleptiques, anxiolytiques, et antidépresseurs, et que 21 autres pompiers ont violée durant les deux années qui ont suivi. Cette enfant que lesdits pompiers avouaient avoir « fichée nympho » alors qu’elle avait 14 ans, dont ils se faisaient tourner le numéro en douce et qu’ils violaient au sein même de l’hôpital pédopsychiatrique dans lequel elle avait dû être internée. Et puis on expliquerait que la justice avait alors considéré qu’elle était consentante, requalifié l’affaire en atteinte sexuelle, renvoyé le dossier des assises au correctionnel et réduit le nombre des accusés à trois.

-     Donc bon, tu vois, la justice pour eux…

On se lancerait des regards dubitatifs, tellement tous ces récits nous sembleraient incroyables. On n’en reviendrait pas, évidemment qu’on n’en reviendrait pas. Comme on n’en reviendrait pas d’apprendre qu’il y avait dans ce monde-là des « grandes écoles », qu’elles étaient des viviers de violeurs et d’agresseurs sexuels et que les administrations s’en fichaient royalement. Comme on serait sidéré.e.s d’entendre que le directeur d’une de ces « grandes écoles », très au courant d’une sinistre affaire d’inceste, s’était bien gardé de l’ébruiter et avait mis plus d’un mois à démissionner, quand le scandale avait éclaté. D’apprendre que de toutes façons, un enfant sur 10 était victime d’inceste et que personne n’en avait rien à foutre parce que c’était un interdit primordial et que donc, plutôt que de s’en occuper, il valait mieux ne pas en parler.

Au bout d’un moment, à force d’entendre des trucs atroces, on serait écoeuré.e.s.

-     Les victimes ont tout essayé, dans ce monde-là, #Metoo, #balancetonporc, #Metooinceste, #Metoogay, #SciencesPorcs, et rien, rien, rien ne bougeait. Tout le monde criait youpi, libération de la parole, et personne n’écoutait. Au contraire, dès qu’on avait le malheur de dire que les victimes étaient de toutes sortes, mais que les coupables avaient un point commun majeur dans 98% des cas, qu’il faudrait peut-être s’interroger là-dessus, tout le monde s’empressait de mettre des limites, d’émettre des doutes, de pointer du doigt la dangerosité du tribunal public.

On ne dirait plus rien.

-     Et tu sais pas la meilleure ? Quand des féministes se sont mises à demander sur les réseaux sociaux comment faire pour que les hommes arrêtent de violer, elles se sont fait supprimer leurs comptes !  

Un long silence planerait, et on déciderait d’arrêter là les histoires ; trop horrible, trop absurde, inécoutable, ça suffit. On serait tétanisé.e.s pendant plusieurs minutes par l’horreur que ça devait être, dans ce monde-là, d’être victime de viol ou d’agression sexuelle. On se dirait qu’on a bien de la chance de ne pas être né.e.s dans un contexte pareil. Et puis, finalement, on passerait à autre chose en trinquant à ces temps révolus, à cette planète étrange, on rirait même peut-être un peu en pensant que, quand même, elle était pourrie à la racine, cette société-là.

Imagine deux secondes, on se fendrait bien la gueule, si on regardait ça depuis l’extérieur. Mais ici, à la place, on en meurt. 

 

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Une pensée à toutes les victimes de violences sexuelles. On vous croit. Si vous avez besoin d’aide, d’une oreille, d’un soutien, vous pouvez contacter les associations suivantes :

  • Collectif féministe contre les viols (aide légale et psy) : 0 800 05 95 95
  • SOS amitié (permanence psy) : 09 72 39 40 50
  • CLASCHES (association de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur) : clasches@gmail.com
  • AVHT (association d’aide aux victimes de harcèlement au travail) : 04 90 89 64 38 / 06 15 72 30 55

Merci aux associations, et plus largement aux personnes qui recueillent les témoignages, accompagnent les victimes, luttent quotidiennement pour que les choses changent.

 

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