A mille lieues d’un retour à la normale

Fin janvier sur France Inter « Le Téléphone Sonne » donnait la parole à un professeur qui témoignait du profond malaise des universités, ressenti autant par les étudiants que par les enseignants du fait de la crise sanitaire. Fabiennes Sintes débutait son émission ainsi : « On est à mille lieues d’un retour à la normale ! »

Mais de quelle normalité parle-t-on, lorsque ce malaise faisait déjà partie du paysage quotidien des étudiants ?

Une situation inédite ?

La mise en place des repas à 1€ dans les restaurants universitaires pour tous les étudiants, l’annonce du « chèque de santé mentale » pour que les étudiants n’aient plus à avancer l’argent des consultations en ville depuis la fin janvier sont certes des mesures salutaires mais qui attestent d’une paralysie qui n’est pas un fait nouveau.

Le coût de la vie étudiante n’a cessé d’augmenter en France. Dès 2017, l’UNEF signalait déjà que les étudiants subissaient une augmentation du coût de la vie par rapport à l’année précédente et 20% vivent en dessous du seuil de pauvreté[1].

Alors que les services de santé universitaire pourraient pour apporter plus de soutien en temps de pandémie, le rapport de Nightline en novembre 2020 fait le constat édifiant d’une saturation de ces services bien avant celle-ci. C’est un psychologue présent pour un peu moins de 30 000 étudiants en moyenne contre 3000 étudiants pour un psychologue au Canada.

Dans l’ensemble les chiffres français sont 20 fois inférieurs aux recommandations internationales. Le coronavirus n’a fait qu’accélérer et aggraver la portée de ces défaillances.

Quel financement pour les universités ?

Les lois de 2006 et de 2007 relatives au programme pour la recherche (LPR) et aux libertés et responsabilités des universités (LRU) ont été présentées comme un moyen de diversifier leurs sources de financement avec un pouvoir décisionnel. Or, cette autonomie va de pair avec la logique de l'appel à projets. Cette conception a la fâcheuse tendance de concentrer les financements vers certains types de recherche considérés comme plus rentable[2].

C’est seulement 15%[3] environ des universités qui parviennent à toucher ce type de financement. Il est prévu de généraliser cet instrument de distributions des fonds au compte-gouttes par la loi de programmation de la recherche de 2020 à 2030 (LPPR). Cette loi n’est pas à la hauteur des enjeux. De plus, le projet « Bienvenue en France » de fin 2018 est une manière de pallier le manque chronique des ressources financières en reportant le coût des formations sur les étudiants étrangers (hors de l’Union européenne).

Ces mesures sont les prémices d’une refonte entière des universités françaises et de la recherche vers un modèle anglo-saxon de l’enseignement supérieur. Mais, rien ne permet de dire aujourd’hui que se rapprocher de ce modèle est souhaitable.

La même année, un mouvement de grève qui refusait la privatisation du système des retraites pour les universitaires[4], a concerné les enseignants de la quasi-totalité des universités britanniques.

Ces dernières sont aussi marquées par une forme de précarité généralisée du personnel d’enseignements sur fond de concurrence entre les grandes universités du pays. La marchandisation du savoir qui change le rapport des étudiants et de professeurs par rapport à la visée de l’enseignement supérieur, a aussi traversé les questionnements de ces grèves. Ceci, participe aussi au creusement des inégalités sociales.

Que penser des grèves à répétition des étudiants et des professeurs sur leur campus en 2018 ? Que penser de la tentative de suicide d’Anas, étudiant en sciences politiques à l’université Lumière Lyon 2, en s’immolant par le feu devant le siège du Crous en novembre 2019 ? Elle a été très tardive la prise de conscience de la dégradation des universités. Il a fallu attendre une pandémie et le suicide d’autres étudiants… La situation des professeurs et des équipes pédagogiques n’est guère meilleure.

On ne saurait tenir pour acquis les mesures de soutien pour les étudiants car ce n’est que qu’une réponse transitoire. Il serait envisageable que la fin de cette crise sanitaire vienne jouer un rôle d’accélérateur à ce processus vers un modèle toujours plus inégalitaire.

Sintes, Fabienne (2020), « La souffrance des étudiants fragilisés par la situation sanitaire », Le Téléphone Sonne, janvier 2020

[1] Cordier, Solène ; Slaviceck, Marie (2019), « Précarité : près de 20 % des étudiants vivent en dessous du seuil de pauvreté », Le Monde.fr, 14 novembre 2019.

[2] Musselin, Christine (2017), La grande course des universités, Paris, Presses de Sciences Po (Hors collection).

[3] Goutas, Nejma et al. (2020), « Chronique d’une mort annoncée ? Quand la Loi de programmation de la recherche sonne le glas de la recherche publique. Considérations d’archéologues sur les effets néfastes de ce projet de loi », Les nouvelles de l’archéologie, n° 161.

[4] Uhl, Nathanaël (2018), « Fin d’une grève historique des enseignants pour leurs pensions », Alternatives Economiques.

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