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Billet de blog 10 mai 2013

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Quand je serai grand, je veux devenir journaliste.

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Samedi 4 Mai, 12h-12h30, France-Culture.

Dominique Souchier reçoit Pierre Gattaz, candidat à la présidence du Médef

Jour après jour, de journaux en journaux, de radios en radios, je reste médusé, pantois par la manière dont l'immense majorité des journalistes réalisent leur travail d'information. Que les agences de notation et leurs triple A apparaissent un jour dans les médias de manière  ex nihilo pour le citoyen lambda que je suis et pas une once d'explication sur le fait qu'on ne m'en avait jamais parlé et que soudain, elles deviennent sans discussion et comme par magie les surveillants obligatoires et sévères de la conduite des pays.  Que la fabuleuse Amérique se reçoive sur la tête une cocotte empoisonnée de clous qui arrachent la vie d'une poignée de personnes et le monde entier lui envoie ses condoléances et relaie sa douleur et ses cris d'effroi pendant des jours, exprimant à l'opposé, sans émotion et en quelques secondes, l'écroulement d'une usine de confection au Bangladesh causant plus de 500 dècès. Je ne choisis pas ces exemples au hasard mais à double titre.


Primo, pour rendre hommage à l'infime partie de la gente journalistique entrée en résistance, tel Daniel Mermet, qui a consacré une émission entière sur le deuxième sujet. Secundo, pour dénoncer ce qu'il y a de fallacieux et injuste dans le fait de crier aux oreilles du  monde la douleur des victimes des attentats terroristes, fût-elle terrible, et de chuchoter  toutes les autres, infiniment plus nombreuses dues à la manière irresponsable et criminelle de conduire la politique et l'économie un peu partout sur la planète. Dans le cas du Bangladesh, par exemple, maintes usines brûlent, s'effondrent, parce que des multinationales, comme Carrefour, Zara, H&M et j'en passe, se préoccupent comme d'une guigne des conditions dans lesquelles leurs vêtements sont produits, de la même manière que leurs fournisseurs locaux, qui ont adopté comme partout la même logique économique. Conditions de misère, insécurité, quasi esclavage conduisent sans cesse au désespoir ou à la mort, et combien de journalistes pour évoquer la dangerosité de ces hommes et de ces femmes qui promeuvent et entretiennent ce système économique mortifère ? Presque personne, un désert, et comble de l'humour noir, ces hommes et ces femmes qui devraient inspirer aux peuples terreur et désir de révolte, sont adulés et glorifiés pour leur... réussite.


Le journaliste Dominique Souchier recoit Pierre Gattaz, candidat à la présidence du Médef. Cela se passe sur France Culture à l'heure du déjeuner. Notre radio intellectuelle. Celle des penseurs. Des philosophes. Des écrivains. Des journalistes ?  Pierre Gattaz introduit son laïus exprimant en substance que son pays s'écroule et que d'autres,  comme l'Allemagne réussissent très bien et le journaliste de le couper et d'affirmer ..."et puis un jour vous vous dites je serai président, comme mon père, du Médef." On ne peut restituer ici le ton, la manière qu'a l'homme de croire finaudes ses questions, ses interventions, j'ai trouvé ça pathétique. Ils sont plusieurs sur France Culture de la même veine, je pense à Hubert Huertas ou encore Brice Couturier. Le sujet de la comparaison de l'Allemagne, le fameux modèle européen, est très intéressant, et un bon journaliste devrait pouvoir s'en emparer pour parler de la réelle situation chez notre grand voisin d'outre-Rhin. C'est la énième fois que j'entends patrons, journalistes, économistes, parler de la santé d'un pays sur la base d'indicateurs de performance, de choix stratégiques, sans jamais, jamais parler du coût social réel que les éventuelles réussites entraînent.  


Bon, rendons à César ce qui est à César, le journaliste interroge assez rapidement son invité sur les délocalisations. Réponse de Gattaz :
"Depuis 20 ans, je me lève tous les matins, nous dit Gattaz, en me demandant comment je peux garder mes salariés, comment je peux garder mes usines dans ce monde de fou, qui évolue, dans un monde extrêmement compétitif que sont les composants électroniques."
Les salariés de Radial devraient être fiers, leur patron vit dans la peur de les perdre, il pense à eux avant même de penser à son petit déj, ils ont une sacré chance. Je ne peux pas reprocher au journaliste de n'avoir pas soulevé de questions autour de la gestion et de la  conduite d'une entreprise. En quelques mots, l'interviewé exprime implicitement comment une entreprise capitaliste fonctionne. Un patron à sa tête, qui  possède ,dirige, organise, planifie à sa guise, un bon papa, parfois, qui aime et s'inquiète chaque jour de l'avenir de  ses enfants, et de l'autre côté des salariés qui n'ont pas voix au chapitre des décisions entrepreneuriales décisives, qui exécutent et qui assistent impuissants aux folles décisions du monde, et Gattaz oublie : et souvent de leurs patrons eux-mêmes.


Quelle ironie, tout de même dans la bouche d'un grand patron : "ce monde de fou !", et le journaliste qui n'a pas la curiosité de demander : "mais voyons, qu'entendez-vous par là ?".  En effet, de quelle folie parle le candidat au Médef ?  Celle qui pousse le monde à évoluer à une vitesse  sans cesse accélérée, connaît une compétitivité forcenée, semble indiquer le patron de Radial. Qui participe au plus haut point à cette folie, qui donne la main à d'autres absurdités comme la course au profit, à la dérégulation de l'économie ? Les grands patrons comme monsieur Gattaz, il va s'en dire, c'est incontestable. Ils sont les promoteurs de ces folies, leurs ardents zélateurs.  Ils acceptent tous les paradigmes qui sous-tendent l'économie mondiale et se battent comme des beaux  diables (c'est incontestable) pour être dans le camp des vainqueurs.  Comme dans la nature, ceux qui disparaissent sont ceux qui n'ont pas pu réagir aux nouveautés, aux accidents, qui n'auront pas su évoluer.
D'ailleurs,  Gattaz le répète sous plusieurs formes : il veut devenir patron du Médef pour que la France accepte enfin de voir que la mondialisation est une réalité et qu'il faut accepter ses règles.  Il faut arrêter de se lamenter et tout critiquer (laïus encore bien connu), comme par exemple le CAC 40, alors que c'est une des forces de la France. Ici, le journaliste aurait pu demander à Gattaz si le fait que l'impôt moyen de ces entreprises tourne autour de 8 %  est normal. Je ne sais pas combien de milliards ils représentent  mais je crois savoir que les plus grosses sociétés parviennent, en jouant en particulier en vases communicants avec leurs filiales, à se faufiler dans la jungle des lois pour priver l'Etat d'une partie non négligeable de ses ressources. Il aurait pu demander si licencier parce que les profits ne sont pas aussi explosifs que l'année précédente relève d'une économie saine. Ou encore, pourquoi les grands patrons continuent de se gaver quand la misère s'étend. Etc. etc.


Avec son grand sourire, sa bonhomie, Pierre Gattaz expose ensuite, au gré des questions, quelques axes de son projet pour le Medef.
Inscrire l'entreprise dans la constitution. "L'entreprise est un bien à sanctuariser", dit-il, "celle qui n'est pas politique et qui crée de la richesse et de l'emploi".  Monsieur Gattaz pense que ça permettrait d'abord de débattre..de la compétitivité par exemple. En démocratie c'est exactement le contraire, monsieur Gattaz, on débat avant, et de plus, on devrait débattre beaucoup avant de graver des choses importantes dans le marbre. Voyez la stratégie économique de l'ultralibéralisme : faire accepter définitivement leur idéologie, ne plus permettre au citoyen de la contester. Ici le journaliste lui oppose à juste raison sa méfiance, craignant qu'on donne un blanc-seing aux entreprises, en particulier en vidant  la législation du principe de précaution. Et le PDG de Radial de répondre clairement que ce principe de précaution est une bêtise, que si on l'appliquait on ne pourrait plus prendre de risques, "on devrait reste, sous la couette",  or "l'économie, c'est une prise de risques". "Alors vous voudriez l'expulser de la constitution ? demande le journaliste. "Non, pas forcément l'expulser, répond l'invité, mais l'adapter pour dire : ça doit respecter un certain nombre de règles de l'économie et être compatible avec le développement et la marche de l'entreprise". On voit tout de suite comment Gattaz résoudrait le problème des gaz de schiste s'il avait les coudées franches.

Comme pour l'ANI, comme pour les traités européens, l'ultralibéralisme avance ses pions pour ôter au citoyen, salarié, tout ce qui pourrrait être un frein à son appétit vorace et à ses ambitions unilatérales, qui rendent impossible une économie qui participe au bien être du plus grand nombre.

Et Pierre Gattaz de proposer "un Médef de combat, pour l'emploi, pour l'entreprise, contre la crise", parce qu'il trouve "insupportable pour la France, insupportable pour l'économie", "que ça fait des années que ça dure", alors "il faut que les politiques nous écoutent". Ils ne font que ça, monsieur Gattaz. Ils le prouvent dans leurs actions et dans leurs lois. Ils n'écoutent certainement pas les millions d'autres voix qui réclament une tout autre économie que la vôtre. Tout ce que vous réclamez, monsieur Gattaz, ne va pas permettre à la France d'avoir moins de chômage, moins de misère, au contraire. Ce que vous demandez, on l'aura bien compris, c'est d'augmenter encore davantage la dépendance, la fragilité des salariés. Ainsi, vous pourrez améliorer de manière significative le partage du gâteau économique concocté dans vos cuisines, une part pantagruélique pour quelques uns,  une portion congrue ou mieux, quelques miettes pour beaucoup d'autres.

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