Notre philosophe, en superman de la pensée, détient une clef pour l'humanité entière. Il n'aura de cesse, tout au long du livre, de décliner cette prétention :
" Parmi mes oeuvres, mon Zarathoustra occupe une place à part. En l'offrant à l'humanité, je lui ai fait le plus grandiose présent qu'elle ait jamais reçu. Ce livre dont la voix porte au-delà des millénaires est non seulement le livre le plus haut qui soit, le vrai livre de l'air des cimes - tout le phénomène humain se trouve à des distances infinies au-dessous de lui - c'est aussi le plus profond jamais surgi des trésors les plus secrets de vérité, un inépuisable puits où nul seau ne descend qui remonte chargé d'or et de bonté." (page 9-10) "..car je viens des hauteurs qu'aucun oiseau n'a jamais atteintes dans son vol, je connais des gouffres où aucun pas ne s'est encore aventuré. On m'a dit qu'il n'était pas possible d'abandonner la lecture d'un de mes livres. - que je troublais même le sommeil... Il n'y a pas de livres plus fiers et plus raffinés à la fois : en ceci comme en cela ils atteignent ce qui peut être atteint de plus haut sur terre, le cynisme." (page 66-67)
Et les titres de certains chapitres sont tout aussi pétris d'autosatisfaction : "Pourquoi je suis si sage", "Pourquoi je suis si avisé","Pourquoi j'écris de si bons livres".
Un thème qui rappelle des choses nauséabondes fleurit tout au long de l'oeuvre. Celui de la race. Après la mégalomanie, vient le penseur pris dans les rêts de sa culture, toute imprégnée de sentiments archaïques et dangereux : "Cela m'amène à aborder la question de la race. Je suis un noble polonais pur sang ; dans mes veines pas une goutte de sang mauvais, et surtout pas de sang allemand. (...) Il faudrait remonter le cours des siècles pour trouver cette race, la plus noble qui soit, dans l'état de pureté des instincts où je l'incarne."(page 21)
" C'est un immense espoir qui s'exprime dans ces pages. En fin de compte, je ne vois aucune raison de renoncer à mon espoir d'un avenir dyonisien de la musique. Portons nos regards vers l'avenir, dans un siècle d'ici, et supposons que mon attentat contre deux millénaires de contre-nature et de profanation de l'homme ait réussi. Ce nouveau parti de la vie qui prendra en main la plus haute de toutes les tâches, l'éducation d'une humanité supérieure, y compris l'anéantissement impitoyable de tout ce qui est dégénéré et parasitaire, rendra de nouveau possible sur terre ce trop-plein de vie dont, à son tour, le dionysisme doit nécessairement sortir." (page 80)
Dans ce dernier paragraphe émerge une critique intéressante sur les millénaires passés de notre histoire. Mais elle est très vite noyée par tout un fatras idéologique. La pureté, la race, le sang, l'art dégénéré : ça vous rappelle quelque chose ? Et je n'ai pas parlé du mot décadent, qui revient un nombre incalculable de fois, en français dans le texte. Cette critique de la civilisation apporte une autre pique à la page 58, qui en soit ne manque pas d'intérêt :
"On me demandera pourquoi au juste j'ai raconté toutes ces choses mineures, et, selon l'opération courante, insignifiantes, : je me fais ainsi tort à moi-même, à plus forte raison si je suis destiné à assumer de grandes tâches. Réponse : ces choses mineures - alimentation, lieu, climat, délassements, toute la casuistique de l'égoïsme (?) - sont infiniment plus importantes que tout ce que l'on a jusqu'à présent tenu pour important (...) toutes ces notions de " Dieu", "âme", "vertu", "péché", "au-delà", "vérité", vie éternelle"... (...) Toutes les questions de la politique, de l'organisation sociale, de l'éducation, ont été faussées à la base par le fait que l'on a pris pour de grands hommes les hommes les plus nuisibles, que l'on a enseigné à mépriser les "petites choses", je veux dire les conditions élémentaires de la vie même."
Le philosophe soulève la question très intéressante des sujets tenus pour majeurs ou mineurs dans les sociétés. Le problème, c'est qu'on ne les traitera pas plus sérieusement que d'autres en donnant à ses jugements subjectifs une valeur de vérité :
"Quelques indications encore sur ma morale. Un repas copieux est plus facile à digérer qu'un repas trop léger. Il faut que l'estomac entre tout entier en activité : première condition d'une bonne digestion. Il faut connaître la taille de son estomac. Pour la même raison sont à déconseiller ces interminables repas que j'appelle sacrifices coupés d'interruptions, ceux de la table d'hôte. Pas de collation entre les repas, pas de café : le café assombrit. Le thé ne convient que le matin. Peu, mais très fort : le thé est très nocif et indispose pour toute une journée quand il est trop faible. (...) il suffit de récapituler les endroits où il y a, où il y eut toujours des hommes pleins d'esprit; où l'esprit, le raffinement, la malice furent toujours inséparables du bonheur; où le génie s'est, presque nécessairement , acclimaté : tous ont un air remarquablement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, tous ces noms prouvent la même chose : le génie dépend d'un air sec." (pages 39 et 41)
Habitants des jungles humides, pas la peine de rêver, vous n'abriterez jamais de pensées géniales. Aussi bête que drôle. On aura aussi compris, par ailleurs, que ce génie n'est localisé qu'en terre judéo-chrétienne bien sûr. Je m'arrête là, l'exposé est aussi dénué d'intérêt qu'une banquise l'est de baobabs. Voilà un homme qui croit s'élever au-dessus de tous les autres en affirmant des propos ethnocentriques, recouverts d'une poussière de présupposés et de préjugés séculaires. Qui se vérifie aussi au sujet des femmes, je laisse juge le lecteur :
"Il faut reposer entièrement sur soi, il faut avoir les deux pieds hardiment sur terre, sans quoi on ne peut même pas aimer. Enfin de compte, les petites bonnes femmes ne le savent que trop bien : elles se moquent comme d'une guigne des hommes désintéressés et seulement objectifs (?)... Aurai-je la prétention de prétendre les connaître, ces petites bonnes femmes ? Cela fait partie de mon hérédité dionysienne. Qui sait ? Peut-être suis-je le premier psychologue de l'Eternel Féninin ? Elles m'aiment toutes - c'est une vieille histoire : à l'exception des femmes perdues, des "émancipées" à qui manque la fibre maternelle. - par bonheur, je ne suis pas disposé à me laisser déchirer : la femme accomplie déchire quand elle aime... Je connais ces aimables ménades... Ah, quelle dangereuse, insinuante, souterraine petite bête de proie ! Et si agréable avec cela ! Une petite femme qui poursuit sa vengeance culbuterait le destin dans sa course. La femme est indiciblement plus méchante que l'homme, et aussi une forme de dégénérescence... Au fond de tout ce qu'on appelle "les belles âmes" on trouve un déséquilibre physiologique -je n'en dis pas davantage, pour ne pas tomber dans le "médi-cynisme" (?). Même la lutte pour l'égalité des droits est un symptôme de maladie. : tout médecin sait cela. - Plus elle est femme, plus la femme se défend de toutes ses griffes contre les droits en général : l'état de nature en général, l'éternelle guerre entre les sexes, la place sans conteste au premier rang. - A-t-on su entendre ma définition de l'amour ? C'est la seule qui soit digne d'un philosophe. L'amour - dans ses moyens, la guerre dans son principe, la haine mortelle des sexes... A-t-on entendu ma réponse à la question : comment guérir, "sauver" une femme ? Lui faire un enfant. La femme a besoin d'enfants, l'homme n'est jamais qu'un moyen : ainsi parlait Zarathoustra. "Emancipation de la femme" - c'est la haine instinctive de la femme manquée, c'est à dire inapte à enfanter, pour la femme accomplie- la lutte contre "l'homme" n'est jamais que moyen, prétexte tactique. En se sublimant elles-mêmes, en "femme en soi", "femme supérieure", femme idéaliste", elles cherchent à rabaisser la condition générales des femmes; pour cela, pas de plus sûr moyen que l'éducation secondaire, le pantalon, et les droits du bétail électoral. Fondamentalement, les émancipées sont les anarchistes du monde de l'Eternel Féminin, les laissées pour compte, dont l'instinct de base est celui de la vengeance... Toute une catégorie du plus pernicieux "idéalisme", - qui d'ailleurs se présente aussi chez les hommes, par exemple Henrik Ibsen, cette vieille fille typique - a pour but de contaminer ce qu'il y a de bonne conscience et de naturel dans l'amour sexuel." (pages 70 - 72)
Après ce salmigondis, Nietzsche a beau affirmer que mépriser la vie sexuelle, la souiller par la notion d'"impureté" est un crime contre la vie même - "c'est le vrai péché contre l'esprit sain de la vie.", cela n'ôte en rien toutes les inepties à propos des femmes et on a beaucoup, beaucoup de mal à imaginer notre bonhomme à hauteur des cîmes de la pensée humaine, comme il aimait le proclamer. Penser que c'est un philosophe que la culture occidentale a élevé à la gloire, j'en reste pour l'instant pantois ! Je me promets tout de même de continuer l'exploration de son oeuvre. Qui sait le nombre de pépites qu'il me reste à découvrir !
Sources :
- http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/90/Stamp_Germany_2000_MiNr2131_Friedrich_Nietzsche.jpg
- http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/diapo/philosophes/img/nietzsche2.jpg