Youtube, le pire reflet des stéréotypes de genre

            

slate

 

 

article du 14.11.17  de Léa Marie.  (http://www.slate.fr/story/153825/youtubeurs-youtubeuses-stereotypes-genre)    

 

"YouTube aurait pu être une page blanche, elle est le reflet des pires stéréotypes sur le genre"

   

 

Disons-le avant d'exercer un regard critique sur cet article, celui-ci a le mérite de mettre en avant un sujet de société important, et on ne peut que saluer toutes les initiatives qui débusquent et analysent tout le fatras idéologique de la culture patriarcale. Commençons par le titre : "Youtube aurait pu être une page blanche, elle est le reflet des pires stéréotypes sur le genre." Une page blanche de ce type est destinée à être remplie, son destin n'est pas de le rester. Elle l'était et elle fut mal remplie, c'est plutôt ça que la rédactrice cherchait à nous dire, vraisemblablement. Il est assez comique, soit dit en passant, qu'un article sur le genre attribue, dès son titre, le genre féminin à Youtube. Un peu comme pour les tempêtes, pendant longtemps. A cause de "chaîne", sans doute, c'est un détail.


Youtube n'est pas moins ou plus mal rempli(e) que d'autres lieux médiatiques ouverts à tous les vents. On y dépose ce que l'on veut, on trouve surtout ce que l'on cherche. Quand je vais sur Youtube, j'écoute des conférences gesticulées, des interviews sur des problématiques scientifiques, écologiques,, politiques, etc. etc. et je ne rencontre jamais la populaire youtubeuse Yuya. Les Yuya sont pléthore dans les magazines féminins, sur les émissions de télévision ou sur les réseaux sociaux. Tout ce qui, sur Youtube, reproduit les codes patriarcaux, se retrouve sur tous les autres médias d'expression libre, et tout particulièrement les sujets que pointe l'article, comme la beauté, ou la division genrée des occupations ou des tâches : Un rayon de jouets de supermarché, spécialement à l'époque des fêtes, est tout aussi éloquent sur ce point.


En cela, je ne vois pas trop l'intérêt de pointer particulièrement Youtube comme "un espace d'expression genrée". C'est la société entière qui, dans son ensemble, est encore construite, modelée par des divisions genrées. L'éducation, l'école, la publicité, les médias, de très nombreux vecteurs empêchent la société de se libérer rapidement de ce poids. Les youtubeuses s'intéressent à la couleur de l'iphone, les youtubeurs à leurs prouesses techniques, soit, mais le fait qu'ils soient youtubeurs n'est pas très instructif. Ce constat est fait pour l'ensemble de la société. Les femmes sont à plus de 70% à s'occuper des tâches ménagères etc. etc. et Youtube n'a rien avoir là-dedans. Youtube était une page blanche, un récipient vide, oui, et s'est rempli(e) à l'image de la société, avec ses idées dominantes, mais aussi, et de plus en plus, avec toutes ces voix contestataires, de désirs de contre-pouvoirs, d'éducation populaire, etc. et c'est bien regrettable qu'il n'en soit pas question dans l'article. Car, c'est en partie grâce à Youtube qu'on peut avoir accès à de formidables contributions à la compréhension économique, politique, scientifique, et j'en passe. Seulement, vous allez chercher ces contenus ou pas, selon votre éducation, votre milieu, vos influences...


"La youtubeuse est prescriptrice de normes, et ces normes dépeignent-inconsciemment l'image d'une jeune femme accomplie..." Pas plus que dans les magazines féminins people ou ailleurs. Les " influenceurs" ne peuvent ici influencer que parce que les influencé(e)s partagent la même conception de la vie apprise dans leur milieu et Youtube est un canal comme un autre de diffusion d'informations partagées. Quand la société aura profondément changé, tous les médias, youtube y compris, auront un autre visage. Ce n'est pas inintéressant de noter que dans le chapitre des codes patriarcaux, parlant des normes sociales, la rédactrice évoque en exemple " les vidéos prodiguant des conseils sur la grossesse ou la maternité". Si la plupart des sujets de société touchent aussi bien les hommes et les femmes, il en reste un qui ne concerne par nature que la gente féminine, c'est la grossesse et l'enfantement. S'il y a une dimension idéologique manifeste autour du sujet de la maternité dans la société, il n'y a rien d'étonnant que des femmes parlent entre elles de cette expérience qui leur est commune. Le sujet de la maternité est régulièrement méprisé dans des discours féministes depuis le début de son histoire, qui ne veulent pas voir que si certaines femmes n'ont pas besoin d'enfant pour vivre, beaucoup d'autres en désirent et imaginent mal ou pas du tout leur vie sans un enfant, sans une famille, et si la société doit apprendre à déconstruire ses modèles familiaux, parentaux, elle ne doit pas les remplacer par d'autres, mais doit permettre à chacun de faire son choix le plus librement possible.


Si la maternité concerne les femmes au premier rang, les soins du bébé, eux, peuvent être également partagés par ses parents. Là encore, une flopée de magazines féminins sont tout aussi normatifs que les réseaux sociaux, attribuant aux femmes la prééminence des tâches relatives aux soins de leur enfant. Mais, encore une fois, ces médias sont le reflet de la société et pas le contraire. Quand demain, les parents, l'école, la société tout entière aura appris à l'ensemble de la population que les femmes et les hommes peuvent partager toutes les tâches, remplir tous les rôles, ces magazines disparaîtront, tout simplement.


Le chapitre "combattre le cliché de la youtubeuse beauté" est assez amusant, car la critique de la pratique des youtubeurs et youtubeuses se fait à une aune un peu étrange, d'équilibre de préjugés et de respect entre parties, où le "make-up" devient aussi "noble" qu'un jeu vidéo. L'importance démesurée donnée à la beauté dans l'éducation de bon nombre de femmes n'est pas un sujet neutre. Elle est une donnée non négligeable de la dimension genrée des individus, où la femme est censée passer beaucoup de temps à forger son image de perfection (beauté, vêtement, régime, etc.), au détriment d'autres dimensions spirituelles, culturelles, plus riches, pendant que les jeux vidéos, quel que soit le jugement qu'on y porte, permet de cultiver une forme de réflexion, de confrontation, une dextérité et des apprentissages : par exemple gérer une ville, développer des stratégies diverses, etc. :  aux femmes, une activité passive, tournée vers l'utilité et l'image sociale, aux hommes une activité tournée vers des formes d'action et de créativité.

L'autre prisme de la popularité des chaînes, dont l'article déplore le manque de pertinence. fait penser que la rédactrice tombe dans le même piège que les gens dont elle parle, quand elle s'intéresse de près à un outil de popularité qui cherche à donner une légitimité au plus grand nombre. Il est tout à fait possible de naviguer sur Youtube sans se préoccuper le moins du monde de ce qui est populaire. Là encore, les femmes et les hommes auront des attitudes apprises ailleurs, et qui se manifestent dans tous les espaces de la société, de Youtube à Facebook, du bureau au foyer, dans la rue, partout.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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