LA DÉSOBÉISSANCE

discours de 3 mn, 30 avril 2018

La désobéissance selon Frédéric Gros, professeur à Sciences Po © Sciences Po

 

Frédéric Gros est sympathique. Frédéric Gros est empathique. A la première écoute, on serait, peut-être, tenté de le croire  Il reflète pourtant, à mon avis, la tiédeur de bien des intellectuels en politique aujourd'hui, sinon l'aveuglement ou la lâcheté.

Le professeur parle sur le thème de la désobéissance. Il ne s'intéresse pas au fait qu'on obéit ou on désobéit à un ordre, à une injonction. Ce qui lui importe, "c'est de garder en soi la possibilité de désobéir". S'agissant de la vie du citoyen, puisque c'est de cela dont il est question ici, la délicate question de l'obéissance civile est invisible, alors qu'elle devrait être placée au centre du débat. A la révolution française, on parlait de désobéir à des lois "scélérates", comme celle qui permettait le libre prix du pain et, ce faisant, on plaçait cette désobéissance, malgré son illégalité, du côté de la justice, du bien social, qui réclamait plutôt "un maximum" du prix permettant à la population de survivre. 

Au lieu de cela, notre intellectuel entend la désobéissance comme "vigilance", ce qui la décharge d'un seul coup de sa force de conviction, mais encore plus, de sa force politique agissante, de la traduction éclatante d'une philosophie en acte. Certes, l'auteur parle au début de la désobéissance à des ordres "tout à fait ignobles, tout à fait inhumains", mais on ne sait absolument pas  à quoi il fait référence. Sont-ce les ordres qu'on reçoit dans des conflits armés ?  Dans des dictatures ? Dans la police anti-émeute (dont on voit une illustration de mai 68) ? On ne le saura pas.

Le régime actuel de représentation politique semble satisfaire le professeur, avec "ses  règles de distribution de la parole", ses "règles majoritaires" qui forment "l'architecture même de la démocratie". Il n'affronte  à aucun moment  la situation où le citoyen peut se demander s'il doit désobéir à des lois dont il a la conviction qu'elles sont injustes, mais il en appelle à la "vigilance", qu'il  appelle la "désobéissance", c’est-à-dire qu'il lui donne une exacte équivalence. Cette vigilance "perpétuelle" serait placée "à l'intérieur" de chaque citoyen. Elle est déjà désobéissante, selon l'auteur, donc, la protestation du citoyen est-elle condamnée à être muette ? Sans acte ? Pourquoi alors, nous montrer une image de mai 68 ?

Vient ensuite l'usage du pronom indéfini, "on ne nous a jamais autant demandé d'être nous-mêmes", de "partir à la conquête de nous-même" et "on n'a jamais été aussi conformistes". Qui sont ces on ? La réponse n'est pas anodine. Si elle désigne tel pouvoir, il faut le désigner. S'agissant par exemple de Macron, il y a toute une rhétorique depuis son élection autour de sa manière de vouloir faire de chaque petit français un "startupper" : cela n'est pas du tout un appel à être soi-même mais à être ce que l'homo économicus dominant , depuis Boisguilbert au moins, réclame de chacun, à savoir, pour faire simple,  la libre concurrence des uns contre les autres.

Après l'indéfini du "on", il y a l'indéfini des "désobéissances", qui ont "de nouvelles stratégies",   "de nouvelles formes". Lesquelles, précisément ? Encore une fois, le discours est vague, et ressemble à bien des discours philosophant sur la réalité, qui ne la montre pas, ne l'articule pas dans sa complexité, mais la met tout de suite en concepts, en boîtes. Cette désobéissance n'aurait plus comme horizon celui du progrès social, mais celui de la catastrophe. C'est encore un propos intellectuel fourre-tout, incapable d'approcher la réalité des protestations citoyennes, qui fait fi, par exemple de toutes les revendications sociales, des manifestations dénonçant ici ou là telle ou telle loi, telle ou telle injustice, telle ou telle régression, non pas avec la peur du chaos, mais avec un désir de changer la société pour plus d'équité, de partage des richesses, par exemple.

La conclusion du propos ne me paraît pas, non plus, exempt de critique. Comment peut-on croire qu'une "nouvelle chance politique" va surgir  de nouvelles solidarités issues de l'idée que "nous sommes tous les habitants d'une même Terre" ?  Si c'était un discours politique, on pourrait dire qu'il est totalement démagogique. Les acteurs, leur pensée, leurs agissements, ne sont jamais nommés. Les responsables d'une multinationale qui pollue le sol pour des siècles, le trader qui donne un ordre qui affame une population, un paysan qui vit avec 500 euros, une femme qui a envie de se suicider à cause de son travail, tous ces gens font partie du même monde, mais ils ne portent  en aucune façon la même responsabilité des désordres, des injustices et des inégalités sur cette planète. Il ne faut pas être grand clerc pour savoir lesquels d'entre eux seront possiblement, dans leur existence, appelés à se pencher sur le sujet de la désobéissance. Dans le moindre discours sur le bien-être de la société, il me paraît impossible de ne pas mettre en lumière l'exploitation, l'asservissement d'une majorité de l'humanité par une minorité, et cela depuis des millénaires.

Avec un tel discours, se pose une fois encore, la question de la légitimité, de l'autorité d'un certain nombre de nos "experts".  Vaste débat.

 

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