Refonder l'Europe

 

REFONDER  L'EUROPE avec Etienne Balibar

 

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Etienne Balibar : Anna Harendt et la refondation européenne.

https://blogs.mediapart.fr/ebalibar/blog/191217/hannah-arendt-et-la-refondation-europeenne

 

L'idée de refonder l'Europe m'inspire d'emblée des idées d'injustice sociale, au travers de toutes ces dispositions en faveur de la libéralisation des échanges, des capitaux, pour l'austérité, le démantèlement des services publics, la dégradation des conditions de travail, etc.  et pas du tout des grandes phrases sur la politique, ni à travers Arendt ou de Machiavel.  Cela étant dit, si l'auteur pense qu'Hannah Arendt peut nous faire réfléchir à "la nature de la crise politique de la construction européenne et aux conditions de sa "refondation", je me dois d'écouter ses raisons. Les deux premières parlent du "droit aux droits" et "d'une institution de l'humain sous des formes elles-mêmes humaines".  L'auteur passe à un autre chapitre sans se rendre compte qu'une partie de ses propos est complètement sybilline. Je ne sais pas ce qu'est une institution de l'humain. Et si je ne le sais pas, je saurai encore moins reconnaître les formes que l'auteur lui prête. Ce que je comprends, et que l'auteur continue d'analyser dans le paragraphe suivant, c'est qu'à travers le travail d'Anna Harendt, c'est la problématique de l'exilé, du migrant dont il s'agit au début de son texte. C'est un sujet important, certes, et qui le sera de plus en plus si toutes sortes de problèmes climatiques, économiques ou politiques ne sont pas résolus, mais je ne sache pas que ce soit le problème le plus aigu que se posent les citoyens européens à ce jour.  

Quand le philosophe finit par attaquer le coeur de son sujet, il  parle de "crise " de l'Europe, qui pour lui est à la fois "unie ou désunie".  D'emblée, l'auteur affirme des choses qui sont pour lui une évidence et dont il ne semble pas conscient qu'elles posent question. Depuis un bon moment déjà, de nombreux hommes politiques, économistes, journalistes, chargent leurs discours de toutes sortes de confusions sémantiques qui ont fini, par la force de la répétition et de l'autorité accordée à tous ces "experts", à obtenir un sceau d'authenticité.  

Crise vient du grec crisis, et l'auteur, qui utilise beaucoup de mots savants et cite de nombreux philosophes, sait sûrement mieux que moi qu'on parle là d'un moment violent, d'une cassure qui rompt brutalement et de manière brève un état stable. Ce n'est pas pour jouer sur les mots que je m'arrête sur cette définition, mais parce qu'elle peut induire des jugements qui ont peu à voir avec la réalité dont on parle. L'auteur parle comme d'autres d'une Europe en crise. Je ne sais pas vraiment de quoi il parle. Comme la majorité des citoyens, j'ai voté contre la Constitution Européenne au référendum de 2005 car j'avais de nombreuses raisons de penser qu'elle n'était pas établie pour la prospérité de l'ensemble de la nation mais d'un petit nombre de gens, nous y reviendrons. Il y a eu "crise des subprimes", oui. Il y a eu d'autres crises qui sont des moments de dérèglements financiers mondiaux dont l'Europe est entièrement complice, mais ces crises ne sont que des temps paroxystiques et ne caractérisent pas elles-mêmes les dynamiques économiques agissantes de l'Union Européenne. Ce sont les traités, les décrets, les actions des gouvernements européens qui donnent à l'Europe sa dynamique, sa forme, et c'est cela qu'il faut interroger en regard de l'état social des nations européennes. Et qu'est-ce que le fait d'être uni ou désuni a avoir là-dedans, a priori ? Partons plutôt de ce qui ne va pas dans la vie d'un grand nombre de gens et voyons comment, aujourd'hui l'Europe est concernée ou non par ces problématiques, pas en dissertant sur l'Europe à coup de propos vagues ou grandiloquents. Les européens qui vivent mal se moquent comme d'une guigne de savoir si l'Europe est unie ou désunie. Ils veulent vivre dans de meilleures conditions, permettre à leurs enfants de faire des études, continuer d'être soignés le mieux possible, etc. etc.

L'auteur voudrait que l'Europe "renoue avec l'impulsion de son origine aujourd'hui corrompue". Sous entendu, l'impulsion de départ était pure, saine, un véritable cadeau pour les peuples. Sans blague ? Des premiers pas du Marché Commun  jusqu'au Tafta, l'Europe n'a cessé d'oeuvrer à un projet de la main mise des possédants sur de plus en plus de sphères de la vie de ses citoyens. Pierre Mendès France, à l'idée des inégalités sociales entre les pays et de la suppression des droits de douane soumet ses inquiétudes à la tribune de l'Assemblée Nationale, le 18 janvier 1957 :

"le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté ou, tout au moins, tel qu’on nous le laisse connaître, est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes".

Après la bonne impulsion, il y aurait ce "besoin permanent, à long terme, de la construction européenne", que les citoyens éprouvent  "que ce soit sous la forme actuelle ou sous une forme modifiée". Un nombre non négligeable de gens ne partent pas en vacances, et encore moins à l'étranger, ne parlent pas d'autres langues que la leur, ne voyagent pas pour leur travail. Vous pensez qu'ils éprouvent en permanence un besoin irrépressible d'Europe ? Il y a à ce sujet un gap entre l'expérience européenne des  milieux aisés, qui prennent l'avion, vont à Amsterdam pour une expo du Rijksmuseum ou à Berlin pour une réunion et celle de tous les autres.  Par contre, nous pouvons tous comprendre le bien-fondé de la préoccupation des conflits. Mais je ne vois pas exactement où mène la "construction d'un chemin collectif qui mène de son passé, plein de violences…vers son avenir plein d'incertitudes et de défis, dans le contexte d'une mondialisation où elle n'occupera plus jamais une position centrale". Dans les deux cas, le danger est extérieur aux primats qui fondent l'Europe, alors qu'il n'est pas bien difficile de constater, nous le verrons plus loin, que le problème principal constitue le socle même de l'actuelle Europe.

Heureusement, le flou qui entoure poétiquement ces vœux est un peu dissipé par l'auteur, quelques phrases plus loin. Pour que l'Europe pèse dans les définitions des normes de droit international, dans la protection de l'environnement, impose des régulations commerciales et bancaires, il faut une unité politique. Le moment est bien choisi pour en parler, avec la Pologne, la Hongrie, puis tout récemment l'Autriche qui ont tendu la main à l'extrême-droite.  Avec les uns qui  accueillent les réfugiés quand ils en ont besoin et les autres qui les refusent comme la peste. Quant aux "régulations" ou autres "correctifs" de tout poil, laissez-moi rire de tant de naïveté qui confine à la bêtise chez un expert. Cela fait plus de trente ans que nos gouvernements nous serinent ces antiennes. Je conseille à ceux qui ne l'ont pas encore vue une vidéo édifiante qui a collectionné, depuis 1979, ce qui apparaît plus aujourd'hui comme des mantras politiques, que des volontés de projet :

35 ans de promesses d'Europe sociale

Rassurons-nous, l'auteur finit par nous parler des inégalités, de la représentation des citoyens, du fossé entre gouvernants et gouvernés, et repose la question d'une nécessaire "refondation".  Après avoir pointé quelques causes profondes des problèmes de l'Europe, l'auteur nous sort le président français de son chapeau comme le meilleur candidat actuel de cette possible refondation. On est en droit d'être ahuri par un tel aveuglement. Macron, c'est moins d'impôts pour les plus riches, jusqu'à 60 euros de baisse pour les APL des locataires d'HLM, c'est  la loi travail,  à savoir : l'inversion de la hiérarchie des normes, le plafonnement des indemnités de licenciement abusif, la baisse des salaires, la fragilité (la mort ?) du CDI, des menaces sur la santé et la sécurité au travail, le travail de nuit quasi illimité, des référendums choisis par les patrons, j'arrête là cette liste désespérante. Et il trouve le projet Macron cohérent. Bien sûr, qu'il est cohérent ! Non parce qu'il "renforce le noyau européen" mais parce qu'il renforce en France le projet dévastateur de l'oligarchie capitaliste supportée par l'Union Européenne elle-même. Et l'auteur lui-même de reconnaître que ce projet revient à consacrer "la quasi-souveraineté des institutions financières". Devant laquelle, au lieu de s'insurger, l'auteur propose d'apporter "des correctifs démocratiques".

Heureusement, le philosophe finit par confier que si refondation il y a, elle se doit d'être "radicale" et de posséder un certain nombre de prérequis de condition politique.

- l'intérêt matériel des peuples européens… à constituer…un ensemble actif au regard des tendances et des conflits de puissance de la mondialisation…

- un objectif institutionnel  qui soit aussi comme tel une innovation historique.

- Un idéal politique, vers lequel l'objectif de fédération peut s'orienter, et auquel le succès de sa réalisation peut être mesuré.

- Une demande effective de refondation.

Eloquent non ?  Aux problèmes de travail, de logement, de santé, d'éducation, de déficit démocratique, d'inégalités de richesses, l'auteur offre au citoyen les mêmes voeux pieux que les politiciens nous rabâchent depuis des dizaines d'années, pétris d'idéal et de bonnes intentions.

Proposons-lui de voler au ras des pâquerettes, pour voir si, plus près de la réalité, la situation politico-économique européenne  n'apparaît pas avec plus de clarté  :

Selon  une étude du cercle de réflexion allemand Bertelsmann-Stiftung, "Social Justice  Index 2016",  La politique d'austérité imposée par l'Union Européenne a terriblement aggravé la pauvreté en Europe. Selon l'étude, un citoyen sur quatre est pauvre ou en situation d'exclusion sociale, ce qui représente 118 millions de personnes. Les pauvres travaillant à plein temps en 2015 représentent 7,8  % de la population, en augmentation de 0.6 % depuis 2013. L'Allemagne, ce fameux modèle économique, arrive en 7e position, avec 7,1 % de la population en 2015, contre 5,1 en 2009.

Plutôt que de grands discours lyriques, ces chiffres parlent mieux de la vie concrète et difficile de nombreux Européens. Il y aurait beaucoup à dire sur cette politique d'austérité européenne coresponsable des malheurs de bien des gens, contentons-nous ici, puisque ce n'est pas un livre mais une réponse à un article, de rappeler à l'auteur les Grandes Orientations de Politique Economique (ou GOPE) 2016/2017,   entre autres :  

- assurer une correction durable du déficit excessif

- renforcer les évaluations indépendantes des politiques publiques afin de recenser les gains d'efficacité dans tous les sous-secteurs des administrations publiques

-  veiller à ce que les réductions du coût du travail soient pérennisées et que les évolutions du salaire minimum soient compatibles avec la création d'emplois et de la compétitivité ; réformer le droit du travail pour inciter davantage les employeurs à embaucher en contrat à durée indéterminée

- entreprendre une réforme du système assurance-chomâge afin d'établir la viabilité budgétaire et d'encourager le retour au travail.

Etc etc.

La traduction de cette langue, que manie aussi bien l'auteur de l'article que les hauts-fonctionnaires européens, colle à la réalité économique observée  :

-  effort budgétaire au remboursement de la dette, rigueur budgétaire, dont les collectivités et les communes font les frais : c'est moins d'équipements sportifs, moins d'association, moins de maternités, de routes, des chemins de fer en bon état, etc. etc. la liste est malheureusement bien trop longue.

-  licenciement de bon nombre de fonctionnaires : là encore les citoyens vont manquer de personnel infirmier, d'éducateurs, de policiers, etc etc.

- salaires revus à la baisse : et c'est encore le revenu des plus mal lotis qui en souffre, entraînant une chaîne de malheurs sociaux.

- Droit du travail propre à faciliter les licenciements : Macron a très bien appris sa leçon et au-delà du Medef,  toute la planète libérale peut l'applaudir.  

- Montant des allocations chômages réduit et durée de versement diminuée.

Etc. etc.

A ce stade, je m'insurge contre toutes ces analyses pseudo-intellectuelles émaillées de citations ou d'analyses théoriques savantes qui croient parler de la réalité de l'Europe ou de tout autre chose quand elles ne font que brasser des idées qui sont autant de vaines gymnastiques intellectuelles.  Si elles peuvent épater un certain nombre d'esprits par leur éclat, elles ne posent pas un ensemble de faits à la base de leur raisonnement, de leur jugement. C''est très préjudiciable à la compréhension de la réalité, cela empêche de saines et profitables discussions sur les différentes problématiques en question. De telles communications, malheureusement, sont légion. L'heure n'est plus aux longues palabres. Les politiques ultralibérales, en Europe ou dans le monde sont des cancers pour les peuples, les faits sont largement démontrés et il s'agit de les combattre. L'heure est à la lutte, à la prise de conscience, à la mobilisation des peuples contre tout ce qui cherche à les asservir, pas aux rhéteurs, pas aux sophistes, pas aux casuistes !

 

 

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