LE  GLOUBI-BOULGA  DU  "GENRE"

Constatant que la problématique autour du "genre", celui des études de genre ou "gender-studies", est presque partout traitée dans l'espace médiatique de manière idéologique, tant du côté majoritaire que minoritaire des courants de pensée, j'ai décidé de proposer une réflexion sur cette question qui se veut la plus rationnelle possible.

genre-binarite-fuck-the-binary


                       Dans les pas de Simone

En 1949, Simone de Beauvoir écrivait une phrase devenue très célèbre. Pour en saisir le sens il faut aussi citer la phrase qui suit :
"On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin.


Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949

La romancière et essayiste exprime là de manière forte et condensée ce que des femmes, mais aussi des hommes, avaient commencé d'entrevoir depuis quelques siècles : Il n'y a aucune raison objective que le simple fait de naître avec un sexe féminin conduise à recevoir une éducation particulière, à remplir des rôles sociaux spécifiques à l'un ou l'autre sexe. Porter un costume- cravate, une robe, fumer le cigare, se maquiller, proférer des jurons, faire le ménage, exercer tel ou tel métier, etc. etc., ne sont des actes catégorisés masculins ou féminins que par la culture et n'ont, par nature, rien à voir avec l'appartenance sexuelle.   
L'ensemble des catégories, des relations de pouvoir dictées par cette culture patriarcale a reçu différentes appellations, comme "assignations sociales", ou encore " rôles de genre" ("gender roles"), où le terme désormais bien répandu de "genre" apparaît dans cette acception particulière, forgé par le psychologue John Money en 1955, repris en particulier par la sociologue britannique Ann Oakley, en 1972  et introduit en France par Christine Delphy en 1977. Ainsi, Oakley affirme que « le genre n’a pas d’origine biologique, que les relations entre sexe et genre n’ont rien de vraiment “naturel” » (A. Oakley, Sex, Gender and Society. London, Temple Smith, 1972).   

* Sur l'évolution du concept de genre, cf. l'article d'Eric Fassin, sociologue et spécialiste du genre :  
https://journals.openedition.org/lhomme/29322

A côté de cette remise en cause du patriarcat, bien fondée rationnellement et qui ne fait raisonnablement plus débat, sont discutées d'autres manières d'appréhender le sujet.  Simone de Beauvoir, déjà,  dépasse largement le cadre historique, rationnel, de la critique de l'inégalité des sexes. Revenons à sa célèbre citation. La philosophe assimile la femme artificielle que la société modèle à un  "produit intermédiaire entre le mâle et le castrat",  un être incomplet, donc, à qui il manquerait des parties génitales. Ce glissement de l'oppression patriarcale à celui de la conception psychanalytique n'a rien d'anodin, car elle fait quitter d'un coup la rationalité pour une forme de croyance. Certes, Freud a sorti la sexualité de son lourd carcan,  mais on peut s'étonner du fait que la psychanalyse, bardée de thèses idéologiques patriarcales,  truffée  de préjugés sur les femmes, d'erreurs sur les pathologies mentales, les rêves, etc., qui a causé un certain nombre de désastres sociaux (cf. mon article "Autisme et psychanalyse"), ait autant abreuvé, jusqu'aujourd'hui, les études de genre. 

Alors que l'écrivaine se dresse contre une idéologie, elle lui en oppose en partie une autre, qui a été régulièrement mise en cause, citons par exemple la féministe et lesbienne Meryl Altman  : " j’avais appris à me méfier d’une série de mythes : fixations infantiles, modèles de la relation mère-fille, inversion, rôles butch/fem, protestation virile, et tout ce qui avait rapport avec Sigmund Freud. Tous ces mythes semblaient se retrouver chez Beauvoir. Aucun n’avait quoi que ce soit à voir avec moi : j’étais moi, et j’étais amoureuse pour des raisons qui m’étaient propres, quelques-unes de ces raisons étant de nature féministe.

Meryl Altman, "Simone de Beauvoir et l’expérience lesbienne vécue", Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, http://journals.openedition.org/gss/1007 

Ces paroles devraient inspirer toutes celles et ceux qui construisent des théories alambiquées sur des croyances et non sur la réalité. C'est ainsi que pour Beauvoir, encore, "Entre l’homme et la femme l’amour est un acte" alors que "Entre femmes l’amour est contemplation." (Beauvoir, op. cité). Ces assertions sont tout simplement ineptes. Entre deux êtres humains, quelqu'ils soient,  la relation amoureuse comprend des actes, des paroles, des pensées, etc., et la contemplation n'est l'apanage non seulement d'aucun sexe, mais d'aucun être humain. Dans un des chapitres les plus contestés du même livre, "la lesbienne", la philosophe qui critique les normes artificielles de la société catégorise à son tour les femmes par des archétypes. Il y a la femme "normale", "l’invertie", "la virago", "l’homosexuelle" qu'elle distingue des lesbiennes, dont les relations découleraient, selon elle, de l'absence ou de l'échec des relations hétérosexuelles (Altman, op. cité).  


Catégorisations subjectives, hétérosexualité comme stade supérieur de la sexualité :  là encore, Beauvoir produit beaucoup de confusion en mêlant des idées validées par le savoir et d'autres, passablement douteuses ou carrément erronées. 
Nous arrêterons là les exemples tirés de son oeuvre, ils sont légion. Notons en passant que ces débats d'émancipation ont aussi produit des brouillages idéologiques dans la société. Au lieu de l'égalité des sexes, on a cru bon ici et là de troquer le paradigme de la supériorité du mâle par son modèle inverse, et déclarer avec beaucoup de candeur et de naïveté : "la femme est l'avenir de l'homme."  Je me rappelle ainsi d'une émission de télévision où le célèbre écrivain Philippe Sollers n'avait cessé d'accrocher "LA" femme au firmament de l'humanité, lui conférant sans contestation possible la plus grande intelligence, rabaissant le mâle, avec une mine coupable, à toute la lâcheté et la petitesse du monde. Moment à la fois drôle et pathétique. 

Secouer le joug de la culture hétérosexuelle

Dans la génération suivant celle de Beauvoir, on comprend de plus en plus que la critique du patriarcat, de l'inégalité sociale fondée sur l'appartenance à un sexe ne rendent pas compte de toute la domination exercée par la culture hétérosexuelle. Ce sont le plus souvent les homosexuelles qui commencent de mener ce combat. 
En 1970, les Radicalesbians, un groupe de féministes radicales lesbiennes introduisent la notion de "hétéronormativité" et  affirment dans  un manifeste que le "lesbianisme est la rage de toutes les femmes concentrée jusqu'au point d'explosion."  

Radicalesbians, "The woman identified woman" New-York, Quadrangle, 1972 : 240

Ce n'est plus seulement les inégalités entre les hommes et les femmes qui sont interrogées, mais la culture hétérosexuelle  elle-même, comme ensemble de productions sociales de  normes oppressives :  
"Pourquoi l’hétérosexualité n’est-elle pas vue comme un choix, mais seulement comme un fait biologique ? est-ce que l’hétérosexualité peut être considérée comme un choix ou bien s’agit-il d’une imposition sociale et politique? est-ce que l’hétérosexualité, au même titre que la maternité, est une institution politique trop structurée ?


Adrienne Rich, "Compulsory heterosexuality and Lesbian existance", in Signs : Journal of Women in Culture and Society, 5, 631-690 /  1980

On peut cependant noter ici la confusion que produit l'emploi du terme "hétérosexualité', c'est-à-dire "l'attirance sexuelle d'individus de sexe opposé dans une espèce donnée", qui n'est pas un choix, confondu avec "culture hétérosexuelle", c'est-à-dire l'ensemble de normes, de conventions, de faits culturels fondés exclusivement sur la binarité mâle-femelle. La critique de cette culture est d'évidence fondée, car ce que les minorités sexuelles ont enseigné, années après années, au reste de la société, c'est qu'il existe d'autres vécus que la culture dominante a longtemps invisibilisés et opprimés (il faut attendre 1982, en France, pour que la "majorité sexuelle" des homosexuels soit portée au même âge que celle des hétérosexuels).   

La binarité sexuelle de l'espèce, en effet, ne suffit pas à décrire l'identité sexuée de tous ses membres. Certaines personnes, dites "transgenres", ont un sexe biologique opposé à celui de leur identité sexuelle vécue. D'autres, dites "intersexes", parfois "hermaphrodites", possèdent des variations sexuelles très diverses, morphologiques, hormonales ou génétiques, à partir desquelles l"identité sexuée peut être très complexe.  Là, encore plus qu'ailleurs, les médecins, conditionnés comme tout le monde à ne considérer que des sexes "normaux" ont le plus souvent opprimé leurs patients en cherchant par toutes sortes de traitements et d'interventions, en essayant de les conformer morphologiquement au sexe mâle ou femelle. Beaucoup d'entre eux parlent encore de pathologie quand les associations de personnes intersexes parlent le plus souvent de "variations des caractères sexués", le plus souvent viables et saines, qu'on ne devrait pas confondre avec des pathologies sexuelles qui handicapent ou menacent la santé de la personne (cf.  Léa Thibault. Prise en charge de l’intersexuation : problèmes éthiques et perspectives d’amélioration des pratiques actuelles en France. Santé publique et épidémiologie. 2019).  Le défenseur des droits (avis n° 17-04) a fait état de très nombreuses séquelles physiques et physiologiques dues aux traitements hormonaux, aux interventions chirurgicales et à diverses actes dont différents auteurs soulignent le caractère  douloureux et humiliant. 


cf :  https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03066175/document


D'autres personnes, encore, dites "non-binaires",  ne se sentent pas appartenir à un sexe plutôt qu'un autre, malgré un sexe biologique bien défini, ou encore, "naviguent" d'un vécu sexuel et/ou social à un autre (on parle alors de "fluidité de genre", gender-fluid). Certaines personnes disent se sentir "homme" alors qu'elles ne possèdent pas de sexe masculin. D'autres se sentent  "femme" sans posséder  de sexe féminin.  D'autres encore ne se sentent ni l'un ni l'autre ("agenres"), ou alternativement l'un et l'autre. On le voit bien, pour un certain nombre d'êtres humains, les caractères sexuels visibles ne parlent que partiellement ou pas du tout de leur vécu sexuel. Pour cette raison, la notion de genre a évolué. Alors que celui-ci, dans un premier temps, a servi à qualifier les rôles réservés aux femmes et aux hommes selon leur assignation sexuelle, il va de plus en plus désigner ce qui relève d'un vécu complexe entre détermination naturelle (le corps, les caractéristiques sexuelles personnelles) et vécu psychique et social : On parle pafois de "sexe psychique" ou "sexe social".  Nous ne parlons donc plus seulement ici de la production sociale de valeurs des gender roles, mais d'un complexe socio-sexué vécu par les individus et dont personne ne sait le rôle exact qu'y tiennent l'inné ou l'acquis. La science n'a pas encore beaucoup de réponses à offrir à ces questions. Mais quand bien même elles expliqueraient un jour ces différentes réalités, ces dernières ne cesseraient pas de constituer autant de vécus personnels qu'il convient de reconnaître et de respecter de la manière la plus équitable possible. C'est donc sur la base des  connaissances humaines qu'a été établie internationalement une définition de l'identité de genre :


"L’identité de genre est comprise comme faisant référence à l’expérience intime et personnelle de son genre profondément vécue par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance, y compris la conscience personnelle du corps (qui peut impliquer, si consentie librement, une modification de l’apparence ou des fonctions corporelles par des moyens médicaux, chirurgicaux ou autres) et d’autres expressions du genre, y compris l’habillement, le discours et les manières de se conduire."

Principes de Jogjakarta, Principes sur l’application de la législation internationale des droits humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre, 2007
https://www.amnesty.ch/fr/themes/autres/identite-de-genre-et-orientation-sexuelle/principes-jogjakarta/Yogyakarta_principles_fr.pdf

On comparera de manière instructive cette définition à celle, bien datée, bien timide, promue au sein du fief de la recherche française  : "de nombreux travaux scientifiques, en théorisant le genre, s’attachent à montrer le caractère social des représentations du masculin et du féminin et les rapports de pouvoir qui produisent les inégalités entre les sexes." 

Sandra Laugier, "Le genre, c'est de la science", Journal du CNRS (Centre National de Recherche  Scientifique), 2014
https://lejournal.cnrs.fr/billets/le-genre-cest-de-la-science

La définition de Jogjakarta, en regard de tout ce qui vient d'être dit, reflète bien à la fois la reconnaissance des différentes identités de genre et le respect du caractère possiblement évolutif, fluctuant de ces identités. Pourtant, un détail mérite d'être soulevé, car il est source de confusion et partant, de biais idéologiques . Pourquoi troquer l'identité sexuelle des personnes hétérosexuelles (qui relèveraient du "cisgenre" selon le mouvement LGBTQIA+) par une identité de genre si elles sont synonymes ?  Il est donc temps, à ce stade de la présentation, d'éclairer avec clarté ce glissement entre sexe et genre, source principale de confusion de part et d'autre. Les personnes strictement hétérosexuelles ou homosexuelles  ne naissent pas avec une identité de genre,  qui ne signifie objectivement rien pour elles à la naissance, mais avec une identité sexuelle. A la naissance, c'est le dimorphisme sexuel, à savoir un ensemble de caractères morphologiques  primaires et secondaires, différents entre le sexe mâle et le sexe femelle, qui conduit à classer une personne dans la classe des "hommes" ou celle des "femmes". Pour la plus grande partie de l'espèce humaine, comme pour beaucoup d'autres animaux, il existe toutes  sortes de caractères primaires et secondaires qui permettent ce classement avec objectivité, sans compter les chromosomes sexuels distincts, XX pour les filles, XY pour les garçons. 


Pour beaucoup de gens, l'identité sexuelle, fondée sur cet ensemble des différences objectives ne sera jamais remise en cause, ni par les personnes elles-mêmes, ni par la science, ni par la société. Nous parlons donc ici de l'identité comme "caractère de ce qui demeure identique ou égal à soi-même dans le temps" (CNTRL),  alors que c'est exactement le contraire que souligne l'acception du mot "identité" au travers de l'identité de genre, qui peut être fluctuante. 
Quand bien même la culture patriarcale, hétérosexuelle sera déconstruite de fond en comble, il continuera de naître des personnes chez qui cette identité sera la même, naturellement, objectivement et de manière définitive, quelque soit leur nombre. De même, quelque soit le temps et le lieu, elles connaîtront un certain nombre d'expériences différentes de par le rapport à leur sexe particulier, et indépendamment du milieu qui influencera toutes ces expériences, nous y reviendrons.

Après la naissance, les conditionnements sociaux associent  artificiellement les sexes à des pratiques dites désormais "genrées" (offrir une poupée  à une petite fille, habiller de bleu un petit garçon, par exemple)  qui conduisent (ou non, en partie ou en totalité) à les penser en accord avec le sexe masculin ou féminin. Ici, le terme "genré" renvoie exclusivement aux assignations sociales, qui concerne toute la population à des degrés divers, acception dont nous avons vu qu'elle précède celle associée à un complexe anatomique, psychique et social. Un homme peut enfiler un costume-cravate, fumer le cigare, et se sentir plus masculin, mais un autre peut accomplir les mêmes actes par obligations sociales et avec déplaisir. On ne peut alors pas identifier une de ces personnes à un genre particulier mais on peut seulement dire qu'elles jouent (ou non, partiellement ou en totalité) tel ou tel rôle dicté par le conditionnement ou la contrainte de son milieu, d'où le qualificatif, "genré". Nous voyons donc bien que le substantif "genre" n'est pertinent que lorsqu'il met en jeu la part sociale des individus, qui n'existe pas dans l'assignation sexuelle de la majorité des gens. Le mot ne devrait donc désigner, dans son acception lié aux minorités sexuelles,  que l'identité complexe d'un individu constituée par de caractères physiques, psychiques et sociaux, ce qui éviterait de conduire à des confusions sémantiques, menant elles-mêmes à des biais idéologiques. 
Par conséquent, attribuer un genre aux hétérosexuels, concernés par tout ce qui est genré mais qui n'ont pas de genre à proprement parler, est donc tout à fait artificiel et dérive de la même volonté idéologique et politique d'invisibiliser la notion de sexe  au seul profit de celle du genre. Nous allons donc voir maintenant comment les études du gender, qui ont fait prendre conscience, dans la société, que beaucoup de personnes n'entraient pas dans la catégorisation sexuelle binaire de l'espèce humaine, ont ensuite progressivement introduit des notions idéologiques qui doivent être interrogées. 

Le "gender", entre réalité et idéologie


Dès les années 1980, la critique de l'hétéronormativité se charge, au sein des "études de genre" (on parle aussi de women studies),  des problématiques complexes qui ont été évoquées autour de l'identité de genre.  Dès 1979, Monique Wittig développe sa Pensée Straight (1980 / The Straight Mind), un essai dont le titre nommera plus tard un livre réunissant divers articles sur le sujet (1992 / 2001 pour l'édtion française) et qui envisage la question du sexe  de manière radicale : 


 "Il y a dix ans, nous nous mettions debout pour nous battre pour une société sans sexes."  (M. Wittig, La Pensée straight, Paris, Balland, 2001). Il ne s'agit plus de seulement de se livrer à "la destruction de l’hétérosexualité comme système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes" (Wittig, op. cité), mais de renoncer aux catégories "homme" et "femme" : 


"Pour nous il n’y a pas d’être femme ou d’être homme : « homme »  et « femme » sont des concepts d’opposition, des concepts politiques. Il ne peut plus y avoir de femmes ni d’hommes, qu’en tant que classes et qu’en tant que catégories de pensée et de langage, ils doivent disparaître politiquement, économiquement, idéologiquement. Si nous lesbiennes, homosexuels, nous continuons à nous dire, à nous concevoir des femmes, des hommes, nous contribuons au maintien de l’hétérosexualité."


M. Witttig, op. cité : 72-73

"à la suite de Guillaumin et de son analyse de la naturalisation du sexe, il n’y a pas deux genres puisque les femmes sont le sexe : « le féminin porte la marque du genre et ne peut jamais être au-delà des genres »


Natacha Chetcuti, "De « On ne naît pas femme » à « On n’est pas femme ».  De Simone de Beauvoir à Monique Wittig", Genre, sexualité & société [En ligne], 1 | Printemps 2009, http://journals.openedition.org/gss/477, citation de Wittig, op. cité. 

Chez Wittig, le lesbianime n'est pas seulement synonyme d'homosexualité féminine, mais une sorte de nouvelle norme supérieure à celle qui l'avait longtemps opprimée :


 "Le lesbianisme n’est pas perçu comme une catégorie fixe mais comme porteur de l’avènement de la personne humaine, c’est-à-dire non genrée, non sexualisée, car non-incluse dans le contrat hétérosexuel reproductif." (Witttig, op. cité). 

ou encore


« “lesbienne” est le seul concept […] qui soit au-delà des catégories de sexe (femme et homme) parce que le sujet désigné (lesbienne) n’est pas une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement."  (Witttig, op. cité). 

Société sans sexe, lesbiennes qui ne sont pas des femmes, les femmes sont le sexe, lesbianisme porteur de l'avènement du monde, etc. :  Il y a là, clairement, chez Wittig comme chez d'autres, des glissements idéologiques pernicieux qui posent problème à l'étude sérieuse des questions de genre, et qui conduisent à opposer et remplacer l'idéologie oppressive des dominants par celle des dominés. 

Judith Butler, comme d'autres, reprendra à sa manière ce flambeau en continuant de théoriser ces idées dont une partie alimentera la pensée dite "queer". Ce terme anglais, insultant au départ, aux acceptions négatives diverses : "bizarre", "étrange", "tordu", "louche", suspect", puis finalement "pédé" au XXe siècle, est réapproprité dans les années 1980/1990 par le militantisme américain issu des minorités sexuelles et revendiqué comme valeur positive, d'affirmation légitime de toutes les différences. Butler  va entreprendre à son tour un travail de dénaturation du sexe biologique, jusqu'à le priver de toute réalité hors de la construction sociale. L'idéal de Butler n'est pas seulement de lutter contre la domination hétérosexuelle,  mais, comme chez Wittig, de supprimer les catégories sexuelles elles-mêmes : 


"La catégorie même de sexe disparaîtrait, voire s’évanouirait, si l’hégémonie hétérosexuelle était perturbée et renversée."  


Judith Butler,  "Gender Trouble", 1990 / "Trouble dans le genre", La Découverte, Paris, 2006 :  p 86.

Ce n'est plus seulement ce qui construit la culture hétérosexuelle que remettent en cause Wittig, Butler et  d'autres, mais la validité même de cette culture, la binarité des sexes mâle-femelle, qu'elles cherchent à sortir de toute détermination naturelle et à inscrire avant toute intervention sociale dans le domaine de la culture.   Chez Butler, et un certain nombre de philosophes du "gender", le discours d'interprétation subjective, nous le verrons, prend très souvent le pas sur l'étude patiente, attentive, de l'objet de connaissance lui-même et se charge, se surcharge d'un sens puisé  en partie (encore une fois) dans la psychanalyse, et théorisé comme cette dernière au moyen d'un jargon très contestable, à qui elle donne une valeur d'objectivité et avec lequel elle s'emploie à dénaturaliser non seulement le sexe, mais aussi le corps, 

"Que reste-t-il du corps qui, ayant reçu sa cohérence de la catégorie de sexe se désintègre, devient chaotique ? Est-il possible de remembrer le corps, de remettre ensemble ces pièces détachées ? Peut-on concevoir une catégorie d’agir qui n’exige pas un corps cohérent ? "


Judith Butler, Trouble dans le genre, op. cité. 

"Si les prédispositions masculines et féminines résultent de l’intériorisation effective de ce tabou [de l'inceste, NDR], et si la réponse mélancolique à la perte de l’objet de même sexe est d’incorporer et, même, de devenir cet objet à travers la construction de l’idéal du moi, alors l’identité de genre apparaît avant tout comme intériorisation d’une prohibition qui s’avère formatrice de l’identité. Plus encore, cette identité est construite et maintenue par l’application de ce tabou, non seulement dans la stylisation du corps en accord avec les deux catégories de sexe, mais aussi dans la production et la « prédisposition » du désir sexuel […]. Les prédispositions ne sont pas les faits sexuels primaires de la psyché, mais les effets secondaires produits par une loi imposée par la culture et par les actes complices et transformateurs de l’idéal du moi."   


Judith Butler, Trouble dans le genre, op. cité : 156. 

Mêler la "mélancolie", par exemple, qui désigne un état psychique dont la définition peine déjà à restituer sa réalité, à des prédispositions sexuelles,  est purement idéologique. C'est ainsi pour une très large part du discours psychanalytique, repris à son compte par Butler. Ainsi, la notion de "tabou de l'inceste", comme notion donnée comme universelle et univoque :


"L’inceste n’est pourtant pas historiquement ou actuellement prohibé dans toutes les sociétés humaines. Certaines autorisent le mariage : frère-soeur dans certaines tribus cambodgiennes, mère-fils chez les Kalang de Java; d’autres acceptent la défloraison: par le frère ou le père dans certaines tribus de Sibérie, par le frère chez les Cingalais; et d’autres le réservent au chefs, rois et aristocrates, dans l’idée de transmettre le sang divin: entre frères et soeurs dans l’Egypte pharaonique, chez les Azandés, les Hawaïens, les Incas et dans certains peuples enOuganda."


Elise Despas. "Inceste et psychomotricité : la contenance dans la prise en charge d’adolescentes traumatisées dans l’enfance." Psychologie. 2020
https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02894605/document

Même en Europe, la perception sociale et culturelle de l’inceste a évolué au fil des siècle, et par ailleurs, il n'y a pas de définition claire de l'inceste, ni dans la société, ni dans les dictionnaires, ni dans le droit, précise une étude du CNRS qui a fait le point sur la question en 2017, voir : 


https://www.la-croix.com/France/Ou-sont-connaissances-linceste-2017-05-01-1200843692     

Les théories relevant de la dénaturalisation du sexe, n'ont cessé de s'amplifier dans le champ des gender studies, et Christine Delphy, qui a pourtant produit de solides études matérialistes, y succombera aussi : 

"A mes yeux, la démarche naturaliste est fausse principalement parce qu'elle ignore les bases de la perception et de la cognition : parce qu'elle prétend que l'humanité peut percevoir des différences avant de leur avoir donné un sens, et que la matière comporte sa propre signification. Cette première - mais fatale -erreur, qui consiste à chercher dans la nature l'origine d'un phénomène social, amène ensuite la démarche naturaliste à respecter la spécificité de la division genrée, qu'elle appelle la  « difference des sexes »."

Christine Delphy, "L'ennemi principal, Vol. 2 : Penser le genre",  Paris, Syllepse, 2001.  

Ce courant se pose ici et là dans le champ universitaire comme une nouvelle norme, en particulier par des communications pédagogiques données à voir comme des connaissances indiscutables, qui se diffusent de plus en plus dans la société   : 

"À la naissance, la médecine n’effectue pas seulement une lecture de la nature afin d’identifier le sexe d’appartenance de l’enfant. Elle applique sur le corps un ensemble de représentations culturelles qui font littéralement que les mots « filles » et « garçons » s’incarnent dans l’anatomie de l’enfant. L’assignation de genre ne découle donc pas d’une logique « descriptive » mais bien d’une logique « prescriptive ». (...) Cette assignation de naissance, extérieure et coercitive draine une cohorte d’implicites en termes de sexualités, de rôle de genre et bien évidemment de sexe qui, décrit comme un fait de nature, s’impose alors."
"Enfin, si la notion d’identité de genre souligne son universalité (tout le monde a une identité de genre), elle manifeste dans un même instant la différence de traitement entre des identités encouragées et des identités réprimées."

Arnaud Alessandrin, "Assignation de genre / de sexe" in Arnaud Alessandrin, Brigitte Esteve-Bellebeau. "Genre : L’essentiel pour comprendre", Des ailes sur un tracteur, 2014

Le site Wiki Trans,  qui propose "Toutes les ressources pour les personnes trans en questionnement ou en transition, leurs proches et leurs alliés"  affirme :  


"Quand un bébé nait, on va lui attribuer un genre en fonction de l’apparence de ses organes génitaux (fille ou garçon). L’expression couramment employée est : “un bébé assigné garçon (ou fille) à la naissance. (...) Les mots homme, femme et personne non-binaire renvoient à des identités de genre. Le genre et l’identité de genre ne sont donc pas liées à la biologie."


https://wikitrans.co/2020/01/07/la-non-binarite-cest-quoi/

La multiplication des discours de type hégémonique, totalitaire, montre bien que les militants régurgitent tout ce que la doxa LGBT a infusé depuis des années au travers de ses travaux intellectuels, souvent universitaires  :

Le festival féministe "Sortir de l'hétérosexualité", participe lui aussi à ce combat contre l'hétérosexualité elle-même, et pas seulement, le type de culture qu'elle a permis de produire. En 2018, le festival se proposait de « dénaturaliser le mot "femme" en travaillant sur le désalignement genre/sexe »; En 2019, on y entend toutes sortes de slogans  : " On ne naît pas hétérosexuel.le, on le devient", "Les corps ne sont pas une donnée mais des archives du sexisme et du patriarcat", ou encore mieux : "En fait tu ressors non-hétéro et brainwashé".  


https://www.marianne.net/agora/humeurs/analysons-les-arguments-du-festival-feministe-sortir-de-l-heterosexualite

" La seule issue qui est ouverte aux hétérosexuels pour en finir avec le projet étatique de domestication massive de leur vie sexuelle et familiale [est de] rendre la société française décidément et absolument gay.  (...)
on pourrait penser que cette ouverture du mariage [homosexuel, NDA] permettrait aux hétérosexuels de se libérer du poids de leur existence pour se rapprocher un peu de ce que Foucault appelait le «bonheur gay».
Dans ce paysage gris, où le sexe et l'amour ne sont jamais gratuits mais toujours risqués, où tout se traduit tôt ou tard en argent, où le visage des coupables et des victimes sont connus d'avance, le mariage gay introduirait dans le même espace symbolique une alternative qui éloignerait peut-être la conjugalité de l'étrange rituel sacrificiel qu'elle est aujourd'hui."

Marcela Iacub  Libération, 29 juin 2004.
https://www.liberation.fr/tribune/2004/06/29/mariage-gay-heteros-liberes_484732/

Certain.e.s se souviennent peut-être de ce buzz médiatique autour d'Arnaud Gauthier-Fawas, personne responsable Inter-LGBT invitée à un débat télévisé, et qui, présentée comme un homme avait répondu : "Qu'est-ce qui vous fait dire que je suis un homme ?". Le présentateur répond, tout confus  "mmmh...votre apparence",  s'excuse ensuite en demandant des explications à Gauthier-Fawas, qui se met alors à réciter des formules d'un petit catéchisme bien appris : "...il ne faut pas confondre identité de genre et expression de genre, sinon on va déjà mal partir... je suis non binaire"   


https://www.youtube.com/watch?v=47osJWlxWzM


Les commentaires à cette situation se situent quasiment toujours du domaine idéologique. Pour Figarovox, ce sera : " Sur le fond, la séquence dans sa drôlerie involontaire nous raconte l'effondrement d'une théorie dont le moteur poussé jusqu'à bout de chevaux engage son véhicule dans une spectaculaire sortie de route. "


https://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/07/05/31003-20180705ARTFIG00193-je-ne-suis-pas-un-homme-l-ultime-naufrage-du-politiquement-correct.php

Pour le journaliste du Point, Bernard Quirigny, il ne s'agit pas de tirer à boulets rouges sur des objets de détestation, mais de voir surtout que tous ces problèmes, en substance, sont assez chiants à vivre pour tous ceux qui ne sont pas vraiment concernés, non sans une pointe de raillerie  : 


"On ne pourra plus se fier à rien ; il faudra se méfier tout le temps. Tel individu aux allures de grand Breton baraqué devant vous s'avérera en fait être une frêle femme noire ou métisse, qui vous reprochera votre étourderie en réclamant des excuses. (...) Même chose pour la couleur de peau et tous les marqueurs de l'identité (...)  J'en connais pour qui cette nouvelle vogue va compliquer le travail, ce sont les romanciers. (...) Comme l'a dit un jour l'excellent Jackie Berroyer, personne n'est personne, mais tout le monde n'est pas quelqu'un."


https://www.lepoint.fr/invites-du-point/quiriny-les-non-binaires-contre-attaquent-04-07-2018-2232931_420.php

Gauthier-Fawas, non-binaire, donc, ne prend pas une seule seconde pour admettre que l'ambiguïté est parfaitement compréhensible et commence sa relation avec le journaliste  Daniel Schneidermann (au demeurant très respectueux) de manière agressive. Gauthier-Favas se présente avec un prénom de garçon, une barbe fournie, une voix d'homme. Il ne sait peut-être pas que pour la très large majorité des gens, à l'adolescence, pendant la mue, la voix descend d'une octave chez les garçons et d'une tierce chez les filles, ni que la hauteur de la voix est très différente selon les sexes, de  75 à 140 hertz (Hz) pour les hommes, 170 à 250 Hz pour les femmes. Mais il ne peut pas ignorer que rencontrer des femmes avec une barbe comme la sienne relève d'une probabilité bien minuscule. Il y a donc de sa part, avant toute discussion, une volonté malhonnête intellectuellement (consciemment ou inconsciemment) de poser l'exception comme une règle : L'apparence ne définit pas la personne humaine. Point final. Son "on va déjà mal partir" signifie clairement une fin de non-recevoir, affirmant implicitement que seule sa vision du monde doit être acceptée de tous sans condition. 
Le journaliste du Point, quant à lui, exagère peut-être à tort, blagues potaches mises à part, la complexité sociale de cette situation.  Il a été évoqué plus haut l'idée de réfléchir sur l'avenir de la disparition du sexe juridique. Ne devrait-on pas, par exemple,  regarder les formules officielles de politesse comme des marques superfétatoires des relations comme Monsieur ou Madame ? (ce qui n'empêche personne d'en jouer en privé, bien sûr).  Beaucoup de gens ont cessé de commencer leur mels par "Madame, Monsieur", mais écrivent seulement "bonjour". Au lieu de voir ce que l'on perd, on peut y voir ce que l'on gagne, à savoir cesser d'encourager le sexisme de la galanterie : Les femmes avant les hommes seulement pour tout ce qui tient de l'intérêt sexuel  (le mec tient la porte, le parapluie à la nana mais pas le contraire), mais aussi un acte libérateur pour les personnes qui ne s'y reconnaissent pas du tout et qui ne coûte pas vraiment d'efforts à la majorité.  Ce qui n'empêche pas d'avoir la liberté de l'exercer, par exemple dans un couple, si une personne réclame de telles attentions à la personne aimée et que cette dernière n'y voit pas d'inconvénients.

Malheureusement, c'est plutôt le débat idéologique qui domine le plus souvent, de part et d'autre du spectre social. Il n'y a rien à emprunter à l'idéologie conservatrice. Elle toise les savoirs, la rationalité,  pour se vautrer dans des croyances archaïques et oppressives. Il y a des enseignements, par contre, à tirer des savoirs, des expériences des mouvements  LGBT, mais ceux-ci développent sur un certain nombre de points, des théories de plus en plus figées qui ont fini par se constituer en théorie de plus en plus unifiée, non pas sur des idées fantaisistes comme l'apprentissage de la masturbation à l'école, colportées par les mlieux réactionnaires, mais sur des points idéologiques pour lesquels elle n'hésite plus à instrumentaliser la connaissance scientifique. Profitant des progrès conséquents des connaissance génétiques, biologiques, en particulier, qui ont déconstruit beaucoup de visions fixistes, simplistes du monde vivant, les théoricien.ne.s  LGBT, qui rejettent certaines données scientifiques, nous l'avons vu, ne se privent pas de s'en servir quand elles les imaginent démontrer le bien-fondé de leurs affirmations.  
Sur le sujet qui nous occupe, par exemple, on va évoquer avec Butler le fait que des personnes naissent avec tout un appareillage anatomique dit féminin, tout en possédant un caryotype masculin. C'est tout à fait exact, cette variation a une prévalence de  1/20 000 pour les hommes XX et de 1/50 000 pour les femmes XY, selon les chiffres de l'INSERM : 


https://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/4236/MS_1990_8_785.pdf?sequence=1


Ainsi, sur environ huit milliards d'individus de la population mondiale humaine, un peu plus de 500.000 personnes sont concernées par cette variation. Par conséquent, comme  les autres variations sexuelles d'un individu à l'autre, elle représente une exception à la règle sexuée de notre espèce, qui ne  remet aucunement cette dernière en doute. D'autres évoquent l'inventivité de la nature, où les animaux changent de sexe pendant leur vie ou à cause de l'environnement, oubliant de rappeler des évidences : ces phénomènes, plus fréquents chez les autres animaux, ne concernent qu'une minorité infime de l'espèce humaine. D'autres arguments biologiques sont utilisés pour contester les catégories sexuelles elles-mêmes. Ainsi, Butler refuse la catégorie femme, au prétexte que, si elle ne désigne les femmes que par leur capacité reproductive "que faire des femelles non pubères, des femmes ménopausées, des stériles ?


Macary-Garipuy Pascale, « Le mouvement « queer » : des sexualités mutantes ? », Psychanalyse, 2006/3 (no 7), p. 43-52). 
https://www.cairn.info/revue-psychanalyse-2006-3-page-43.htm

Argument fallacieux, grossier, bien évidemment. La catégorie femme se fonde, nous l'avons vu, sur un ensemble de caractéristiques physiques qui dépasse de loin le cadre reproducteur.  On ne cesse pas d'être un mâle ou une femelle parce que notre sexe connaît des modifications ou des altérations. On ne cesse pas de se sentir homme parce qu'on est stérile. On ne cesse pas de se sentir femme parce qu'on a perdu un sein. On se sentira probablement diminué.e, amputé.e, meurtri.e, oui, mais pas privé de son identité sexuelle. Le biais idéologique est encore là très clair, chez Butler ou chez d'autres. On peut citer aussi l'historien Thomas Laqueur, très souvent associé aux travaux récents LGBT. Arguant du fait que la perception de nos organes génitaux dépend de la culture et de l'époque dans laquelle nous sommes, il voudrait nous faire croire que toute sensation sexuelle est d'abord culturelle. Comme d'autres universitaires du gender, nous le verrons, il lui faut faire un pas de côté idéologique, employer un jargon et des arguties pour défendre péniblement sa thèse de l'oeuf et la poule :

"Il est fait usage de la distinction entre sexe et genre dans la description des deux modèles distincts, puisque dans le modèle dit « unisexe », le « genre était fondateur quand le sexe n’en était que la représentation », tandis que dans le modèle « des deux sexes », « le sexe tel que nous le connaissons devint fondateur, le genre social n’en étant plus que l’expression » (p. I et II). La différence que l’auteur veut exprimer par là est que, dans le premier modèle, ce ne sont pas les différences corporelles ou biologiques qui sont significatives, tandis qu’elles le sont dans le modèle des deux sexes. À vrai dire, T. Laqueur dit plusieurs choses à la fois sans bien les distinguer. Il dit par exemple en exposant le premier modèle : 1) les signes de différence sexuelle dans le corps étaient moins distincts ; 2) le sexe et la sexualité n’étaient pas encore des attributs définitifs des corps ; 3) les différences qui importaient figuraient sur un continuum : plus ou moins de chaleur, de fermeté, de force. Tous ces traits lui semblent signifier la primauté du genre sur le sexe. Or le fait que les différences sexuelles soient pensées selon une continuité, au lieu d’être considérées comme incommensurables (p. 176), ne permet pas de conclure sur la relation de ces différences aux corps."

Annick JAULIN, « La fabrique du sexe, Thomas Laqueur et Aristote », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [Online], 14 | 2001, Online since 03 July 2006, connection on 21 June 2021. 
http://journals.openedition.org/clio/113


cf. Thomas Laqueur, Making sex, body and gender from the Greeks to Freud, 1990 / "La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident", Paris, NRF essais, Gallimard, 1992. 

C'est ainsi que beaucoup de clercs, dans l'ensemble du corpus philosophique et scientifique, font prendre des vessies pour des lanternes au commun des mortels en utilisant toute une batterie rhétorique à la place d'une démonstration claire et rationnelle. Ici, en substance, le professeur essaie de nous convaincre qu'un paysan babylonien qui se grattait les couilles ou était en rut faisait une expérience corporelle radicalement différente de celle d'un trader new-yorkais dans les mêmes situations.  Pour un de ses collègues, l'historien Christopher Dummitt, la question du sexe est définitivement tranchée, et voit la victoire présumée et tant attendue par Wittig, de son "camp"  : 


"Si on m'avait dit, voici vingt ans, que la victoire de mon camp allait être aussi décisive dans la bataille idéologique sur le sexe et le genre, j'aurais sauté de joie. (...) Je ne cessais de le répéter : « Le sexe n'existe pas. » Je le savais, un point c'est tout. Parce que j'étais historien du genre."

https://www.lepoint.fr/debats/theorie-du-genre-confessions-d-un-homme-dangereux-03-11-2019-2344979_2.php

Encore une fois, on voit là que de plus en plus d'idées LGBT cherchent à combattre une idéologie hégémonique en lui en opposant une autre.  

Anne Fausto-Sterling, biologiste  "ayant vécu une partie de sa vie en tant « qu’hétérosexuelle déclarée », puis une autre en tant « qu’homosexuelle déclarée », avant de se trouver dans « une situation de transition »"*,  affirme que "la sexualité est un fait somatique créé par un effet culturel" **.  Fausto-Sterling a fait le buzz dans le monde du gender, avec son essai  The Five Sexes: Why Male and Female are not Enough ("Les Cinq sexes : Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants") paru en 1993. Les trois sexes composés par la biologiste sont les suivants : hermaphrodites véritables (herms), pseudo-hermaphrodites féminins (ferms), pseudo-hermaphrodites masculins (merms). Ils  sont structurés sur la base de caractères  féminins et masculins  et ne sont nullement de nouveaux sexes inédits. C'est la  même chose dans le reste du règne animal, et là encore, nous n'avons pas le droit de tordre la réalité pour lui faire dire des choses adaptées à nos fantasmes. L'accroche du titre est donc plus une provocation qu'un débat scientifique sur le sexe.  Du reste, dans  Sexing the Body : Gender Politics and the Construction of Sexuality ("Corps en tous genres", dans la traduction française), paru en 2000, l'essayiste confessera l'impossibilité de penser un tel système. Ce qui n'empêche pas Fausto-Sterling de passer en revue, dans les Cinq sens, toutes les disciplines scientifiques qui pourraient étayer ses thèses.  Elle affirme ainsi que la différence de musculature entre hommes et femmes pourrait venir des modes de vie des femmes et des hommes, quand les études scientifiques sur le sujet montrent, par exemple, la permanence  des écarts de performance entre athlètes masculins et féminins de haut niveau, dans l'ensemble des sports. En débusquant toutes sortes de variations physiques entre êtres humains, la science démontre incontestablement, certes, que le vivant est bien plus complexe qu'on n'imaginait naguère, mais elle ne remet jamais en cause le fait que la très grande majorité des membres de l'espèce humaine possède un sexe masculin ou féminin. 

*   Anne-Claire Rebreyend, « Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La Dualité des sexes à l’épreuve de la science », Clio. Femmes, Genre, Histoire [Online], 37 | 2013, Online since 25 July 2013, connection on 22 June 2021. 


** Anne Fausto-Sterling, Corps en tous genres. La Dualité des sexes à l’épreuve de la science, traduction d’Oristelle Bonis et Françoise Bouillot, Paris, La Découverte / Institut Émilie du Châtelet, 2012, 391 p.
https://journals.openedition.org/clio/11110

Le biais le plus répandu utilisé par ces affirmations pseudo-scientifiques est d'utiliser l'exemple de la différence pour en déduire des allégations générales, cela a été évoqué. Ainsi, la difficulté des instances de sport à déterminer le sexe de Caster Semenya, aux jeux mondiaux d'athlétisme de Berlin en 2009, a suscité la réflexion suivante : "Et cette difficulté, qui n'est que la pointe de l'iceberg, nous a amené à constater que nous n'avons peut-être pas de véritable critère pour différencier l ' homme et la femme. Ce problème peut à son tour entraîner une réflexion, à  savoir qu 'il n'y a possiblement pas deux catégories sexuelles, significativement distinctes et opposées. (...) Quelle surprise ce serait d'apprendre qu' il n'y a pas de critère rigoureux permettant de différencier l' un et l'autre sexe;"

Annick Beauregard, 2013,  « Étude critique du concept d'identité sexuelle : science, société et queer » Mémoire. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Maîtrise en philosophie.
https://archipel.uqam.ca/6146/1/M12964.pdf

"les signes prétendument évidents de l'anatomie ou de la physiologie se révèlent, en définitive, tout sauf évidents"


Thomas Laqueur,  op. cité : 34

On voit ici clairement que l'exception sert de modèle à la définition d'une règle  fictivement appliquée à l'ensemble de l'espèce, biais qui en entraîne un autre par déduction. Ainsi, on évacue d'un coup de baguette magique la norme objective en la matière :  pour la plus grande partie de l'espèce humaine, un ensemble de caractères physiques, biologiques, permet de déterminer le sexe auquel on appartient. 

Tous les traités savants, tous les mantras n'empêcheront pas d'affirmer raisonnablement que, pour la plupart des personnes humaines, la définition et la perception de leur sexe dépend au premier chef de leur appartenance sexuelle. Qu'elles se masturbent dans le noir, ou qu'elles aient des relations sexuelles, sous Charlemagne, sous Napoléon, sous Gengis Khan ou l'Inca Tupac, le rapport à son sexe physique est fondamentalement différent selon que vous ayez un pénis ou un vagin et un clitoris, quelque soit les conditions particulières dans lesquelles sont accomplies ces actes et les traits culturels qui y sont attachés. Ce qui n'empêche pas d'affirmer, en même temps, que ces différences physiques entre hommes et femmes, comme celles que l'on peut trouver entre tous les êtres humains,  sont bien moindres que leurs similitudes. Il n'y a pas de cerveau mâle ni de cerveau femelle, nous dit la science. Ce que nous pouvons intituivement comprendre quand on énumère les qualités, les défauts, les traits de caractère, les émotions humain.es.s,  etc., dont on ne peut pas citer une seule exception qui serait l'apanage d'un être humain ou d'un autre, quelque soit son sexe, quelque soit son genre. 

De toute évidence, les tenants du gender cherchent par toutes sortes d'arguments spécieux, à dégommer la catégorie sexuelle à tout prix :  elle est gênante pour les catégories de genre que l'ensemble du mouvement travaille sans relâche à imposer à sa place. Il ne s'agit pas, loin de là, encore une fois, de lui dénier toute pertinence, comme le font les idéologues adverses. Il faut seulement la reconnaître là où elle existe.  Vous ne vous pensez ni homme, ni femme ? La société doit comprendre que c'est une réalité et évoluer dans le sens de votre bien-être tant qu'il respecte celui des autres. Différents pays ont commencé à introduire une troisième catégorie, plus genrée que strictement sexuelle puisqu'elle peut concerner le sexe dit "psychique". Certains la nomme "neutre" (Australie), d'autres "divers", d'autres "troisième sexe"  (l’Inde, la Malaisie, le Népal la Thaïlande). L'Allemagne propose déjà l'indétermination sexuelle, la Suisse, un "sexe modifiable", pour les personnes intersexes. La France est à la traîne, comme d'habitude sur le sujet, en ne donnant que deux ans aux parents pour choisir, dans ce cas, le sexe de leur enfant. Le pays a été condamné en 2016 par l'ONU pour ses opérations chirurgicales abusives, cf : 


https://www.europe1.fr/societe/sexe-neutre-comment-ca-se-passe-dans-les-pays-qui-lont-reconnu-3318905

D'autre part, quelque soit les pratiques culturelles, demeureront un certain nombre de différences sexuelles naturelles qui s'ajoutent au dimorphisme : seules les  femmes peuvent enfanter,  ont des règles, une limite d'âge pour la procréation, etc.  On peut raisonnablement penser que bien des différences continueront de susciter, de par la prégnance de leur réalité, des pratiques culturelles hétérosexuelles indépendantes des impératifs sociaux et parfaitement légitimes :  réunions de  futures mères autour de la question de l'enfantement ou des bébés ;  relations d'hommes entre eux, de femmes entre elles, sur la base d'une complicité particulière entre les sexes, différente de celle où se mêlent, en particulier, les jeux de séduction. Les amitiés entre personnes du même sexe peuvent aussi naître d'un désir de partager des confidences sur les relations particulières avec le sexe opposé :  ici encore, c'est bien la différence sexuelle qui suscite une relation sociale particulière,  et pas l'inverse. On peut citer aussi les relations nées de rencontres sportives non mixtes, aussi,  où peuvent se créer des amitiés particulières entre femmes ou entre hommes. Pour beaucoup de sports, en effet, les inégalités naturelles entre les sexes poussent à réserver, dès l'adolescence, des temps particuliers à chaque sexe  : 


"De nombreuses études portant sur de très grands échantillons et issus de cultures différentes montrent que les hommes ont en moyenne entre 30 et 40 % de masse musculaire de plus que les femmes. (...)  Hommes et femmes diffèrent également dans la taille et la structure du squelette. Les hommes ont des os plus longs et plus épais, sachant que la densité osseuse est liée à la capacité à appliquer de la force et à résister aux blessures. La forme du squelette et la biomécanique qui en résulte font que le corps de la femme produit moins de force durant la course, le saut et le lancer. (...) Mais les différences sexuelles ne se limitent pas à la force ou à la puissance. Les hommes ont aussi une plus grande capacité pulmonaire, un débit cardiaque supérieur et une plus grande résistance aux blessures."

https://www.lepoint.fr/debats/le-sport-a-t-il-un-sexe-22-06-2019-2320397_2.php


Et ne parlons pas des prévalences, selon les sexes, relatives à l'apparition de certaines maladies ou certains handicaps (maladies coronariennes, maladie de Parkinson, autisme, cancers, etc.), dont les particularités génétiques propres à chaque sexe, sont présentes à la naissance avant de s'exprimer, ou non, de manière différente, combinée à l'influence de l'environnement.  Il est donc malhonnête intellectuellement d'écarter toutes ces vérités objectives, qui créent  légitimement un certain nombre de catégories naturelles et sociales,  au prétexte qu'elles posent un problème à un certain nombre de personnes.  Cette malhonnêteté intellectuelle est manifeste dans la théorie de dénaturalisation des sexes, véhiculée désormais partout dans la communication LGBT, qui cherche à supprimer la binarité mâle-femelle de manière générale, pour l'espèce entière. L'idée de se débarasser de la détermination sexuelle naturelle, dans la doxa  LGBTQIA+, se double dans la pensée queer de l'idée  d'offrir à tous les individus "l’éclatement des jouissances, la revendication d’un nomadisme sexuel, d’une sexuation mutante"  


"La sexuation, c’est-à-dire le choix du sexe, est déterminée non par les identifications (le genre), mais par les modalités de jouissance dans un rapport au phallus et à la castration (toute phallique ou pas-toute phallique) : depuis quelque vingt années, la psychanalyse lacanienne sait que certains hommes sont des femmes."


Macary-Garipuy, op. cité

La réalité pourtant toute simple que la doxa queer refuse de voir, c'est que beaucoup d'êtres humains n'ont pas le choix de cette fabuleuse palette d'identités de genre. Ils naissent dans un sexe donné et  se perçoivent mâle ou femelle toute leur vie. Parmi eux, les bisexuels ont déjà une palette d'expériences plus larges, mais pas plus que leur sexe, ils n'ont  choisi cette préférence. Bien entendu tous les êtres humains ont d'autres identités, formées par leur culture, leurs  sensations, leurs pensées, etc., qui n'a rien de fixe, c'est un truisme, mais l'identité sexuelle est invariable pour un certain nombre d'entre eux.  Pourtant, on trouve dans différents discours l'affirmation que même les hétérosexuels auraient ce choix, cette liberté de jouissance : Ici, les discours et les attitudes peuvent évoquer le prosélytisme des religions, appelant tous les croyants à une foi commune.  


Quels choix de société ?


Face à une majorité qui peine à accepter les fondements idéologiques de notre société, nous avons donc une minorité qui ne défend plus seulement la remise en cause de ces valeurs, la défense des opprimés, mais affiche ici et là, une contre-idéologie qui affaiblit une partie de son discours, pourtant riche de contributions stimulantes pour le progrès social, cela a été dit.  
Influencées par toutes sortes de médias, des familles décident de donner des prénoms neutres à leurs enfants, ou deux noms de sexe différents, en attendant qu'ils soient en mesure de décider eux-mêmes de leur "genre". Certains parents essaient, comme à Montréal, d'élever un enfant "sans lui assigner un genre...en cachant le sexe de leur enfant à leurs proches, et en laissant toutes les options ouvertes


« Fille ou garçon ? "On préfère laisser notre enfant nous dire son genre" », article de l'OBS avec Rue89
https://www.nouvelobs.com/rue89/notre-epoque/20180925.OBS2926/fille-ou-garcon-on-prefere-laisser-notre-enfant-nous-dire-son-genre.html

De telles pratiques  imposent d'évoquer ici la prévalence des individus susceptibles d'être concernés par l'identité de genre. Les études scientifiques s'accordent pour dire que l'intersexualité concerne à peu près le même nombre de personnes que la transexualité, à savoir environ 3.5 % au total. On connaît encore très mal les personnes non-binaires, et les chiffres sont très disparates d'une communication une autre, entre 2% et 4 % environ, selon les personnes concernées : 


https://nonbinaire.org/premiere-prise-de-parole-non-binaire-a-lexistrans-2018/

Concrètement, que doit choisir la société ? Priver pour un temps indéfini près de 90 % de la population de leur assignation sexuelle naturelle ?  Interdire aux familles des prénoms à connontation sexuée ? Ou développer la responsabilité de tous les acteurs (médecins, éducateurs, familles, surtout), à tous les signes contradictoires ou complémentaires que ne manquera pas d'adresser à un moment de sa vie l'individu ?  On perçoit très vite que la solution n'est pas simple, et qu'elle ne peut en aucun cas faire l'impasse de la liberté des unes et des autres (indépendamment du jugement que l'on y porte) de se réjouir de l'arrivée d'un petit garçon ou d'une petite fille, souhait qui n'a aucune raison d'être déligitimé par le progrès social. D'autre part,  face à ces différents enjeux, la société devra interroger, à un moment ou à un autre, la pertinence du sexe juridique, dont il n'est pas interdit de penser qu'il peut être (a fortiori avec l'introduction d'un sexe ou d'un genre neutre) source de discriminations et de violences.

cf :
https://www.actu-juridique.fr/civil/personnes-famille/vers-une-disparition-du-sexe-juridique-regard-sur-le-sexe-comme-element-de-letat-des-personnes/

Un autre problème de société est soulevé par le changement de prénom de certaines personnes non-binaires, par exemple. Une personne, dont le dimorphisme sexuel ne souffre d'aucune ambiguïté  décide un jour de changer son prénom féminin pour un prénom masculin. Fort de sa liberté individuelle nous dit en substance un certain discours, c'est à la société de s'adapter à cette réalité. Pourtant, dans ce cas précis, on pourrait estimer que c'est sur la base de son sexe biologique qu'il lui a été donné un prénom et que ce sexe de disparaît pas par enchantement parce que la personne découvre une identité complémentaire. Le prénom imprime une relation particulièrement forte au sein d'une famille et de la société en général. La société pourrait rétorquer à la personne qu'elle n'a aucun accès à sa nouvelle identité, qu'elle ne peut associer un prénom masculin à la réalité féminine posée devant ses yeux et qui continue de faire partie, par ailleurs de son identité, puisque, contrairement aux trans, vivre dans un corps féminin ne serait pas, le cas échéant, un problème pour elle. On pourrait (on devrait, même) accepter et comprendre qu'elle vive et manifeste cette part masculine invisible qu'elle revendique, sans accepter pour autant ce prénom masculin qui ressemblerait à une forme de déni de ce qu'elle demeure en partie et nierait toute légitimité sociale à la revendication de ses proches. Cette question sociale délicate dépasse le cadre de cette réflexion, mais on le voit très clairement ici, ce ne sont pas les théories alambiquées et biaisées de beaucoup d'études de genre, et encore moins les cris d'orfraie des foules réactionnaires qui vont nous aider à résoudre ces questions sociales, mais un débat clair, argumenté et respectueux des réalités et des enjeux sociaux qui sont à l'oeuvre. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.