Mécanismes de sur-voix en milieu musical : Olivia Rosenthal et Pierre Aviat à la Maison de la poésie

« Son propos est de lutter, physiquement, avec son œuvre, avec son texte, seul, face à un public. De la revivre, de le réinvestir, chaque fois, lui-même, hors de toute théâtralité, hors de tout esthétisme. De se l’incarner jusqu’au bout des ongles... mais jusqu’au coin des lèvres, aussi. » (Heidsieck, 1982)

Au lendemain de la disparition d’Heidsieck, la poésie sonore peut se vanter d’avoir de dignes héritiers. S’y ajoutent, parmi les auteurs contemporains que l’on catégoriserait de « romanciers » – mais que dire de cette catégorie au vu de l’hybridation féconde des littératures contemporaines et de la multiplication des pratiques « hors le livre » ? – celles et ceux qui considèrent que leur œuvre advient aussi par sa confrontation directe avec un public, qu’il s’agisse de lutte, d’incarnation, de mise en bouche et en corps, de performance (mais encore faudrait-il interroger ce terme). Du livre au live, du coin des lèvres au bout des ongles.

 Les livres d’Olivia Rosenthal se présentent comme forêts de voix, a fortioriMécanismes de survie en milieu hostile dont la forêt – fût-elle onirique – offre le cadre privilégié. De fait, l’auteure y fait entendre l’alternance d’une voix posée, didactique, matérialisant les passages transcrits en italiques – intermèdes documentaires qui ponctuent le récit – et lus a capella, et d’une voix lyrique qui se laisse (et nous avec elle) emporter par le flux des mots bercés par la musique de Pierre Aviat. Ces voix multiples se superposent, s’entremêlent, font surépaisseur par rapport aux voix internes qu’elles ré-enchantent, réaniment, illuminent. À la faveur de cette performance, Olivia déconstruit et reconstruit son œuvre – délinéarisation matérialisée par l’objet livre dont elle retourne les pages, mimant d’une certaine façon le travail du deuil : « À l’horizontale » commence-t-elle, annonçant d’emblée la tonalité majeure pour nous inviter à plonger dans cet univers onirique avant d’enchaîner avec « la traque du chasseur » du chapitre 3. C’est alors que la plongée se fait traversée. La musique dramatise, électrise littéralement, cinématographise. Grâce aux musiques électro de Pierre Aviat – qui a composé de nombreuses musiques de film et a annoté, tel une partition, le livre d’Olivia Rosenthal – on assiste à la naissance d’un objet hybride, à mi-chemin entre littérature et cinéma ou à la croisée fertile de ces deux univers.

 Si le dernier livre d’Olivia devrait se lire, s’éprouver, « comme une traversée » selon ses propres mots, je dois avouer que j’en ai été bien incapable. Manquant de souffle, avançant pas à page dans ce sombre récit qui s’apparente, pour le dire avec les mots de Christian Prigent, à une « traversée matérielle des langues ». Expérience poétique donc, à n’en pas douter, mise en abyme d’une course contre la mort emblématique de toute entreprise littéraire, subtile conjugaison voco-musicale qui nous a été offerte à la Maison de la poésie en ce mercredi 19 novembre 2014. 



 

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