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Billet de blog 9 févr. 2021

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Pédocriminalité: des actualités et une mémoire

Mise en regard des révélations d'actes pédocriminels portées par les récits des rescapé.es en 2021, et d'un fait-divers pédocriminel des années 30.

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« Il n’y eut plus rien de vivant au fond de l’ombre que le souffle précipité du bel Arsène »

G Bernanos, in la Nouvelle Histoire de Mouchette.

 L’amorce de cette année 2021 a vu apparaître dans un déferlement quasi hebdomadaire la révélation au grand public d’actes pédocriminels (viol et/ou inceste) commis par des « notables » de leur propre milieu: un politologue, un artiste... Ou  tout récemment un responsable syndical

Ces actualités font irruption dans nos vies professionnelles, dans nos foyers, sur les fils d’actualité de nos existences virtuelles. Elles nous interpellent, nous clivent, provoquent de vifs échanges avec nos ami.e.s , collègues dont le positionnement trop ambivalent ou trop radical peut nous sidérer. J’ai pris vastement part à ces passes et impasses d’armes numériques.

 Des passes d’armes ?! Mais sur quoi ? Pourquoi ?

1/ le doute quant à la véracité de la parole des rescapé.es (on verra plus bas pourquoi je préfère ce terme à celui de « victimes ») à l’initiative de ces révélations.

2/ La nécessité de laisser la justice faire son travail sans se substituer à elle par le simulacre d’un tribunal populaire.

3 / Pour ces « notables » mis en cause, quand bien même la parole des rescapé.es est entendue et crue, que faire de leur contribution sociale ramassée dans une œuvre (artistique, théorique, politique) ? Doit-on la jeter (puisqu’à présent leur nom est irrémédiablement entaché par le crime dont ils sont accusés) ? Ou doit-on, selon la formule usée jusqu’aux nerfs, « séparer l’homme de l’œuvre » et sauvegarder leur objet au nom de la liberté artistique, d’expression et autre drapé pompeux.

Or, si dans certaines familles , on hérite de génération en génération d’un héros ou d’une héroïne qui accomplit de belles et grandes choses pour une belle et grande cause dont les exploits bercent les grandes tablées pour les grandes occasions, il se trouve que dans la mienne côté maternel, les filles héritent d’une petite poche noire de sanglots. Ma mère m’a remis cette petite poche en me disant « écoute, dans ma famille c’est Zola dans le pays de Maupassant ». Dans cette petite poche, tel un ange tutélaire trône la petite silhouette en sabots d’une enfant de 8 ans violée et morte étouffée entre un matelas et un sommier en 1929, Christiane Galland dite « Cricri », la grande sœur de ma grand-mère. Lire tout Zola, tout Maupassant, apprendre par cœur des passages de la Nouvelle Histoire de Mouchette de Bernanos, regarder en boucle Exotica d’Atom Egoyan, a été une manière de m’en tenir quitte par rapport à ce tas de boue, reléguant Christiane Galland et les autres dans les brumes fictionnées d’un folklore familial. Ce drame n’a jamais fait débat : Christiane Galland était morte étouffée sous un matelas après avoir subi des sévices sexuels, le criminel avait été guillotiné. Le père de Christiane Galland et ses deux grands-pères avaient assisté à l’exécution. Fin de l’histoire. Pas de passe d’armes, pas d’ardents débats qui vous mettent la rate au court-bouillon.

Alors c’est quoi tous ces mots échangés sur les crimes révélés en 2021 ? Pourquoi, pour Christiane Galland, j’ai simplement le cœur serré, et un mal de chien à garder l’œil sec ? 

Avant hier, pour la première fois je tape sur la barre de recherche Google: « Christiane Galland violée ». La dernière apparition de son nom date de août 2020 dans le quotidien régional Paris-Normandie, afin d’évoquer dans la moiteur des vacances estivales propices à la lecture de tous les polars les anciennes affaires criminelles. J’apprends que le violeur-assassin est un jeune docker de 24 ans, Henri Verdière. J’apprends qu’il était ivre. J’apprends que Christiane a été retrouvée bâillonnée et attachée sous le matelas. Puis la seconde occurrence est la retranscription des mémoires d’Anatole Deibler, celui qui officia à la guillotine le jour de son exécution. Après le rappel des faits, il évoque les dernières minutes d’Henri Verdière.

Au final, c’est en entrant les noms associés de Henri Verdière et de Christiane Galland que je trouve sur le site de Criminocorpus, les scans de la revue « Détective » de décembre 1929, avec une double page consacrée à ce « fait-divers ». Un reportage, des photos : mettre un visage sur Christiane Galland et Henri Verdière, mettre des formes, une architecture sur les «  lieux du crime ». Lire l’article et s’étonner d’y trouver un style fin et acéré, un désir manifeste du journaliste de donner corps à Verdière, avec la description touffue des conditions de vie sociale, financière et sexuelle des dockers rouennais (travail pénible, alcool et prostituées habillées en petites filles), de donner corps à Christiane Galland, à sa vie toute commençante, à cette mission sans retour d’aller chercher du pain pour nourrir les petits jumeaux de 9 mois (ma grand-mère et son frère). Comme me l'a fait remarquer Pierre Oudart, le journaliste engage tout son reportage sous la férule de la veine naturaliste : explication de l’atrocité du crime par la déchéance du milieu. « Zola dans le pays de Maupassant », donc.

Bien, me direz-vous… et alors ? Toute cette histoire sordide de 1929, quel rapport avec le politologue, l’artiste, avec le syndicaliste de 2021 ?

Eh bien justement aucun ou disons plutôt que les récits qui nous parviennent font en sorte qu’il n’y ait strictement aucun rapport entre les deux. Et pour cause :

1/ En 1929, la petite Christiane meurt parce qu’elle a voulu crier, qu’elle a tenté de se débattre. Elle est la victime « parfaite », incontestée, incontestable. En 2021, les récits qui nous parviennent sont ceux des rescapés, des survivants, ceux qui ont eu l’instinct de se taire, de laisser faire parce qu’un agresseur sexuel peut se transformer en meurtrier si d’aventure ses paroles ne suffisent pas à faire ployer sa victime au diktat de son désir. En pédocriminalité (et pour le viol en général), soit tu résistes et tu encours le risque de mourir, soit tu te tais et tu peux sauver ta peau. Nous devons poser la question du silence passé et des paroles actuelles des rescapé.es. en ces termes de vie ou de mort. Pas autrement. Christiane Galland, si elle s’était laissée faire, aurait pu témoigner de son calvaire au risque de ne pas être crue.

2/ En 1930, Henri Verdière a été guillotiné. A victime incontestée incontestable, verdict incontesté incontestable… pour l’époque. En 2021, les criminels ne seront pas condamnés pour ces faits car les rescapé.es ont parlé « trop tard » eu égard à la loi en vigueur sur la prescriptibilité. 

Cependant, ce dont je peux témoigner directement, c’est que la décision du tribunal de condamner le violeur-assassin à la peine capitale n’a ni réparé ni consolé la famille de Christiane Galland. Le jeune Henri Verdière n’a absolument rien compris : il est mort consolé par ses gardiens, embrassé sur la tête par un prêtre qui l’appelait « mon petit ». Personne n’a compris. Tout juste si Maryse Galland, ma grand-mère apprit à sa fille à se méfier des hommes du dehors, tout en cultivant sa vie durant le sex-appeal de la femme-enfant marylinien, tout en ayant choisi comme mari et père, un homme qui tenterait des années après d’abuser de sa fille aînée. La dernière fois que j’ai vu Maryse Galland épouse Vézier, dans une onde de folie qui lui venait parfois, elle sanglotait en hoquetant « Cricri....Cricri... ».

Un tribunal de justice a ses vertus pour la réaffirmation d’un « Etat de droit », pour l’exposition solennelle de la parole des différentes parties, et à la faveur d’une temporalité clémente , pour la prise de conscience du criminel reconnu coupable de s’excuser permettant aux victimes enfin reconnues comme telles et à leurs proches, de repartir sur un chemin plus apaisé. Mais un tribunal n’est pas un espace démocratique où s’échangent des points de vue, des désirs de devenir sociaux où chacun.e avance à tâtons au fil des éléments qu’il.elle collecte, qu’il.elle échange de manière plus moins adroite, plus ou moins articulée. Il y a certes les associations dédiées pour celleux qui se sentent concerné.es mais il y a aussi les si décriés « cafés du commerce », les si vilipendés « réseaux sociaux » qui peuvent incarner ces espaces-là avec l’avantage que tout le monde y a sa part  pour le meilleur et avec le risque toujours inquiet du pire. Ils n’ont ni la fonction, ni l’autorité d’un tribunal, et n’ont jamais eu cette prétention. Ils sont des espaces où faire ferrailler nos désirs d’un commun, où dépiauter un à un les termes qui ont rendu le crime possible, où les victimes, leurs proches peuvent réinscrire leur drame personnel dans un tissu plus vaste de dysfonctionnements sociaux.

3/ En 1929, rien à nos yeux ne vient racheter socialement Henri Verdière. Si l’on s’en tient aux représentations en vigueur. Pas d’œuvre d’art à exposer, pas de pensée sur la constitution, pas de grande cause défendue avec ardeur. Un orphelin-voleur qui vend sa force de travail sur les quais rouennais. Un nom vierge dans l’espace public qu’il est aisé de vouer aux gémonies. En 2021, nous voici face à des hommes qui ont une stature, sur lesquels pleuvaient encore tout récemment les hommages. Et là, l’espace public se sent un peu con, un peu emmerdé de devoir se dédire si vite parce que merde ! Ce qu’accomplissaient ces hommes valait la chandelle qu’on s’égosille à dire qu’ils étaient géniaux… Alors, l’espace public tente un peu de marchander : ne pourrait-on pas garder un peu de leur génie ?

Et là, maintenant, je pense à Henri Verdière, à l’assassin d'une grand-tante, à qui je dois la petite poche noire de sanglots, au jeune corps de 24 ans si bien décrit dans le Détective de décembre 1929, qui pouvait bosser 21h d’affilée à charger/ décharger des marchandises, des matières premières qui allaient et venaient au Havre, à Paris, participant à la prospérité économique d'une nation. Qui pour rendre hommage à sa contribution sociale ?

Et j’affirme ici que les mêmes qui défendent à s’arracher les cheveux, tel film de tel réalisateur pédocriminel, préféraient brûler ce film et tout Sade vingt fois plutôt que de reconnaître que c’est grâce à un docker voleur violeur assassin abruti d’alcool qu’eux et leur famille ont pu sinon s’enrichir au fil des décennies du XXème, mais du moins maintenir une petite prospérité viable sur le territoire hexagonal.

En 1929, Henri Verdière est vu comme un prolétaire que ses conditions miséreuses ont précipité brutalement dans le crime : sans salamalecs superflues de qui resquille contre une époque jojo-la-pudeur, sans faire croire à sa victime à une histoire d’amour, Henri Verdière a violé, puis a laissé une petite fille étouffer. En 2021, nos contemporains notables auraient simplement débordé les limites d’une liberté sexuelle, pensée comme héritage libertaire des années 70 chèrement acquis avec la bienveillance plus ou moins assumée de leur entourage familial, amical et professionnel.

Je vous laisse imaginer que si en 1929, Verdière avait été un indigène des colonies, une belle plume aurait sans doute interrogé la « culture barbare à civiliser » du criminel. Et si en 2021, un de ses descendants habitant en France s’était livré au même crime que ses contemporains blancs, un.e éditocrate s’en serait donné à cœur joie pour explorer ses pratiques religieuses et leur compatibilité avec la République.

Certes, l’horreur de la pédocriminalité fait largement consensus. On se rassure même à répéter qu’elle est transversale à tous les milieux.  Toutefois le corps social en la réceptionnant développe des raffinements rhétoriques distincts selon le capital social, financier, symbolique acquis par le criminel : ces inégalités de traitement dans le crime n’étant que le prolongement des inégalités sociales, financières, symboliques qui structurent notre commun quotidien.

Dès lors il est à se demander si à l’endroit du crime le plus odieux, ces discours si précieusement différentiés sous couvert d’une émotion universelle appelant à une justice enfin efficiente, ne participent pas à la perpétuation tranquille et bonhomme des systèmes de domination patriarcale, raciste, impérialiste et capitaliste qui strient nos devenirs dans le confort douillet du droit français.

Février 2021. Christiane Galland aurait eu 100 ans.

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