Parole de gauche et paroles gauches - À la recherche du « nous » perdu

"Pmu" ,"cafés du commerce" tiennent dans la langue française la place extrême droitisée du "réac" et du "beauf". Pour toute parole politique, une altérité à fuir résolument, obstinément, absolument. De ce fait linguistique, il s'agit par ces mots d'excaver, de "fouilli-fouiller" dans les recoins d'une gauche française, d'une éducation française les impossibilités à dire "nous".

Sans-titre ( dessin) © Bruno Schulz Sans-titre ( dessin) © Bruno Schulz

On a beau fréquenter une langue depuis le début de son vivant, il est des morceaux d’elle qui n’en finissent pas d’être des coups de couteau dans le dos.

En mars dernier, lors d’un entretien de critique esthétique et sociale autour de la figure hexagonale  du Grand Ecrivain, Johan Faerber qui entend la désosser pose un constat

 «  Ah ben il n’a aucun courage Michel Houellebecq. C’est juste un magnétophone posé dans un… j’allais dire dans un PMU mais ils sont fermés maintenant, posés tout simplement devant BFMTV ; c’est-à-dire devant un débat de Pascal Praud etc… C’est à même niveau. »

 Plus loin, il pose une ambition :

« J’ai envie que la critique littéraire elle se nourrisse justement à ce qui fait qu’on puisse discuter de littérature à la machine à café, (…) parler littérature à la photocopieuse, (…) parler littérature au PMU…. »   

Dans les lignes qui suivent, il ne sera pas question d’interroger la pertinence relative à démonter le règne d’un Michel Houellebecq - qui s’en charge très bien tout seul - pour la simple et bonne raison que je n’ai pas lu le livre de Johann Faerber. Encore moins de jeter la pierre à la personne de Johann Faerber (d’autres brillants esprits auraient pu faire l’objet de ces mots, et il n’est pas improbable que moi-même cerveau on ne peut plus laborieux,  j’ai pu tenir des propos pareils dans un passé intellectuellement paresseux pas si lointain).

Pour reprendre l’expression de Victor Klemperer qui avait fait d’elles son matériau méthodologique inaugural, j’interrogerai ces « deux petites piqûres de moustique » dont la parole de Faerber s’est faite malencontreusement porteuse.

Dans le périlleux exercice d’un entretien filmé où un invité est tenu de déployer les ressacs de sa pensée, il peut laisser aller sa langue à des effets de manche plus ou moins heureux. Désigner un espace qui concentrerait tous les soubassements réactionnaires français (espace qu’une bonne conscience de gauche entend bonifier… « ah si on pouvait parler littérature au PMU…. »)  n’a pas tant la nécessité de s’adosser au réel que de pouvoir passer vite fait et à peu de frais  à un propos jugé plus intéressant. Il peut ainsi discréditer les propos d’un adversaire politique et/ou esthétique en lui opposant qu’ils relèvent du « café du commerce » : entendez, cela relève non de la  pensée, mais d’une parole rampante et sournoise à laquelle le pauvre imbécile offre une légitimité, et par la suite développer un argumentaire finement étayé et incorruptiblement sourcé. 

Pourtant, la récurrence de ce procédé rhétorique dit du « café du commerce », au sein des échanges virulents qui se tiennent notamment au sein de la gauche, témoigne à mon sens, que des acrotères plus inquiétants et fort invalidants pour une gauche en lambeaux se jouent dans ce rejet systémique de toute position réactionnaire dans l’écrin formica d’un café (…ou dans le couloir moquetté où siègent photocopieuse et machine à café).

Un nœud gordien, un « esprit français » qui, au risque de l’essentialisation (dont l’extrême-droite et son esprit charognard  pour flatter un électorat populaire ne se privent pas), se nommerait le « mépris de classe » (comprenez « mépris de la classe prolétaire »), y compris dans les milieux et réseaux les moins susceptibles de s’y abandonner. Vous me rétorquerez avec un petit bréviaire marxiste sous le bras  « ah ben impossible, nous gens de gauche, adorons les prolétaires, c’est par eux que le capitalisme sera abattu »…. Et de formuler des hypothèses, des conjectures à n’en plus finir sur le « quand ? » du fameux réveil du fameux « mouvement social », sur l’espoir porté par les « Gilets Jaunes » plongeant avec force trémolos dans les archives de la Commune pour tenter d’extirper un mécanisme historique qui nous ferait penser que, ça y est , le grand soir est pour bientôt. La Commune justement.

L’historienne Anne-Emmanuelle De Martini rappelle qu’elle était vue par l’écrivain académicien Maxime du Camp, membre de la garde nationale en 1871 comme «  l’œuvre des « Chevaliers de la débauche et de l’absinthe », soit comme le déchaînement d’un peuple alcoolisé et démoralisé ».

 Ainsi pour la pensée de gauche, il resterait ce je ne sais quoi de « versaillais » dans son approche des tiers-lieux travailleurs. La classe prolétaire est top moumoute quand « toute conscientisée » (autre locution-coup-de-couteau) elle fomente une révolution, mais quand elle est dans un bistrot, à échanger ou pas, elle devient cette masse qui tantôt dégoûte, tantôt fait doucement rigoler. Qu’importe les silences de ces lieux à peine troublés par des commentaires de Equidia ou les petits chocs nerveux des boules de billard, qu’importe les silences où s’échangent de franches poignées de main et de pudiques sourires, qu’importe l’insignifiance de paroles mêmes les plus « politisées », mêmes les plus « contre-révolutionnaires » qui ne prétendent à rien d’autre qu’à retourner au silence. Qu’importe.

C’est à croire que la connaissance par la gauche des « cafés du commerce » (expression popularisée par la chronique de Marcel Dassault dans la feuille de chou gratuite people Jours de France à partir de 1954), oscille entre la figure répugnante du lâche bistrotier violeur ratonneur Dupont-Lajoie (1975), et les plus « fréquentables » Brèves de Comptoir compilées par Gourio auréolées entre autres du prix de l’humour noir.

Gourio révélait dans un entretien s’être « toujours demandé de quoi pouvaient parler, le soir, les esclaves qui construisaient les pyramides ! Parce qu'ils disaient bien quelque chose. Mais quoi ? ». Gourio, sous l’insignifiance de la boutade, fait œuvre de mauvais ethnologue, le même qui va étudier les rituels faisant passer tel groupe humain « afro-primitif » pour une machine à danser, une machine à transe, toujours en action, toujours en mouvement. Gourio fait passer les cafés pour des machines à parole incessante « tellement drôle, tellement poétique » où d’aucun pourrait retrouver l’âme des esclaves antiques. Gourio, proche de l’équipe de Charlie Hebdo,  met fin à sa collecte au lendemain de l’exécution de la rédaction du journal satyrique.

 A l’ombre des guerres d’indépendance ébréchant sensiblement l’empire colonial français, à l’ombre de la chasse à la figure du musulman post-colonial, la gauche hexagonale ne trouve rien de mieux qu’enfermer dans une boîte de Pandore nommée « café, pmu, machine à café », toute la parole raciste, homophobe, sexiste… Toute une France qui parle mal, qui pense mal, qui vote mal. On peut bien rencontrer en premier lieu des situations et des actes racistes, homophobes, sexistes, à l’école, dans les universités, dans les galeries d’art, dans les théâtres. A la faveur des premiers engagements, on peut bien rencontrer  au sein des milieux militants de centre, gauche, extrême-gauche, ces mêmes situations, lesquelles se parent de raffinements argumentatifs stupéfiants (et de citer Lacan ou une phrase d’Angela Davis).  Le « café-pmu », « le restaurant-routier », la « machine à café » (ah les si rondement menés Caméra Café des années 2000) demeurent la quintessence du lieu « beauf », « franchouillard », « réac » dont une bonne conscience de gauche doit définitivement se défier.

A croire que la gauche n’en finit pas de ressasser vilainement tel un rance mantra la leçon politique bi-latérale  dispensée par Deleuze dans son abécédaire, une histoire de proche et de lointain… pour la gauche , embrasser la cause du lointain (l’écologie, le réchauffement climatique, le tiers-Monde,  le migrant, la femme voire l’indigène pour les plus audacieux), pour la droite, la cause du proche (la famille , le voisin, le café du coin). La gauche est peuplée de bons élèves, appliqués, scrupuleux, cadrés. Haro sur la famille (ah… le vieil oncle raciste du repas dominical), haro sur le voisin forcément collabo, forcément délateur, haro sur le café repère si peu en alerte des luttes progressistes. Haro sur le proche...  

On comprend mieux alors sa gêne voire son agressivité face à des mouvements politiques autonomes (antiracistes, féministes, religieux), sa manière d’y regarder à deux, trois, quatre fois. On comprend mieux ses prompts procès en « communautarisme » à leur égard. C’est quoi cette manière de lutter contre l’impérialisme, le capitalisme, contre le sexisme, et les discriminations raciales en revendiquant la force du « proche » ?

Dès lors, il faut rendre justice à la pensée décoloniale articulée  par  les militants du PIR et par la célèbre phrase électrique d’ Houria Bouteldja :

«J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’islam. J’appartiens à mon histoire et si Dieu veut, j’appartiendrai à ma descendance ». (in Les Blancs, les Juifs et nous, p.72. ed. La Fabrique)

 Prendre acte qu’être un plein sujet politique, c’est incarner des champs de forces historiques qui n’en finissent pas de débattre, ne jamais se détourner des siens, fussent-ils des salopards. Continuer à dire « nous ». La parole du proche y compris dans son expression la plus crapotante ne vient jamais faire échec à la pensée politique d’un lointain. La force du « communautarisme » telle qu’elle est revendiquée ici, c’est d’annuler le lointain, le « ils », non pour dire qu’il n’existe pas, mais qu’il n’existe pas en tant que lointain, que ce lointain fabriqué par un processus oppresseur, c’est nous aussi.

  Pour ma part, née blanche, ayant grandi dans les années 80 dans un quartier d’immigration, je date très exactement le moment où l’institution scolaire me  refusa une communauté de destins avec mes camarades de classe indigènes, où l’on fit d’eux un « lointain ». Pour les blancs plus ou moins « bons », plus  ou moins studieux, plus ou moins laborieux, les premiers rangs de bons élèves à boire les paroles des professeurs, derrière, voire tout au fond les autres…. Cet espace ségrégué n’était pas un PMU. Cet espace était un préfabriqué républicain dispensant des connaissances nimbées dans l’illusion méritocratique. L’école a fait de moi une blanche, puis une bonne élève qui devait se défier des cancres, de ceux qui n’articulaient pas la pensée selon les codes de la bonne parole, de ceux qu’on orientait vers les « voies de garage » comme on disait. A moi les hautes volées éthérées de la pensée et de la littérature avec mes jolis petits bulletins trimestriels, à eux le bruit et l’odeur des machines. L’école n’en finissait pas de me signifier que le café du coin, repère des travailleurs et des chômeurs, puait l’ignorance et que si d’aventure décidée à incarner une bonne et sympathique conscience de gauche, je devais m’y intéresser, c’était en tant qu’« objet d’étude », comme potentiel vecteur d’une révolution en germe, ces gens devaient rester des « ils », devaient rester « les classes populaires à émanciper »….

Parce que ce lieu incarnait un lointain et non parce que ces hommes étaient mes frères, mes cousins, mes voisins… .

Sortie de la classe laïc et républicaine, la communauté de nos rires et de  nos turbulences rageuses volées à ce que l’Etat entendait faire de nous, n’a pas eu raison de la gentrification insidieuse de ma parole à l’œuvre, toute boursouflée de belles et morales intentions humanistes.  Une bonne élève de gauche qui devaient conjuguer le prolétariat blanc et l’indigène à la troisième personne.

Si je devais circonscrire les entours de cette parole gentrifiée dont « nous, gens de gauche », nous nous faisons porteurs, je dirais d’une part que c’est une parole où des mots et expressions comme « bas-de-laine », « mains dans le cambouis », « mouiller le maillot » « éviscérer », « pmu » relèvent d’un discours métaphorique pour développer une pensée progressiste désincarnée alors même que ces mots et expressions relèvent d’un réel sensible en activité autonome. Un réel où ça ne cause pas plus littérature (trop lointaine) que politique (trop lointaine) mais d’une infinité de menues choses tellement proches qu’on peut les taire.  

D’autre part, je dirais que c’est une parole qui tourne le dos aux enjeux même de son nom la « gauche »… En 1789, les royalistes investissent la partie « droite » de l’Assemblée Nationale, la droite, ayant un sens positif dans la culture, par exemple dans l'expression « être adroit ». En 2021,  avec sa parole « adroite », la gauche des bons élèves républicains n’en finit pas de vouloir convaincre la droite et un Président élu  que la gauche n’est pas si gauche que cela, que sa parole nettoyée de toute gaucherie est digne d’avoir une place politique et publique, que la gauche est aussi « responsable » que la droite. Ceux qui veulent défendre les sans-culottes de 2021 en les considérant comme des « ils » s’échinent à convaincre les forces oppressives qu’ils ont une belle lingerie parfumée aux huiles essentielle bio sans communautarisme ajouté.

Cléden-Cap-Sizun, 2 juin 2021

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Envoi

Note de terrasse jeudi 10 juin 2021, Bar-Tabac de Plouhinec

Venir chercher un paquet, ici, c’est point-relais. Prendre une pinte. La pulsation du corps qui tambourine encore de la journée redescend. A la table voisine, trois hommes tout tambourinants aussi. Ça tambourine dedans les corps. Ça papote dehors les corps. Les mots moucheronnent dans la poussière du chaud.  « ce pot d’échappement, c’est de la merde », « jouer au bingo, c’est plus rentable que l’euromillion », « la gifle à Macron », puis « Michel (ndrl Patrick) Chamoiseau, là, avec son concept de négritude » , puis ensemble tous ensemble et inquiets, nous regardons un jeune skateur qui file à toute blinde, « une machine à croûtes et mercurochrome qui roule »

Le  politique et le littéraire sont des espaces où la parole doit faire la belle, se poudrer des atours théoriques ad hoc pour être audible, convaincre, séduire (à la lettre, mettre sous sa conduite). Le politique et le littéraire accueillent cette parole sous viagra qui ne débande jamais, toujours aux aguets, prêtes à jouter, prêtes à épuiser « un sujet ». Aussi que des espaces pratiquent le silence, ou une parole qui butine à saut et à gambade, ne se fixant nulle part jamais, affranchie de la vaniteuse injonction à tenir le fil d’un propos, doit nous amener non à les considérer comme « réacs » ou « apolitiques », comme « illettrés » ou « illittéraires » mais comme de salutaires refuges où nous pouvons enfin vivre un sensible commun avant de repartir à l’assaut.

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