Place Herriot, l'heure des comptes

Alors que le projet de loi climat passe au vote à l'Assemblée, il est l'heure de demander des comptes à nos représentants. La loi climat n’est pas à la hauteur ni de l’urgence, ni de la promesse démocratique dont elle était l’enfant.

Octobre 2019. La Convention citoyenne pour le climat est lancée. 150 d’entre-nous sont tirés au sort pour participer à plus grand qu'eux-mêmes.

Pour redonner un peu d’épaisseur à ce « pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Vaste programme que de dépoussiérer la démocratie.

Un an de travail, des centaines d'experts de tous bords auditionnés plus tard, elles sont là : 150 mesures très concrètes que la France pourrait mettre en place dès aujourd’hui pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Pour tenir ses propres promesses : limiter le réchauffement à 1,5 degré d’ici la fin du siècle, atteindre la neutralité carbone en 2050 et donc, pour cela, réaliser des objectifs clairs pour 2030. Elle est là cette « écologie des actes, des solutions ».

Un sans filtre les yeux dans les yeux, du représentant du peuple, le chef de l’État que nous formons à ses citoyens. Quelques mois plus tard : un texte. La loi climat résilience. Censée retranscrire dans la loi, sans filtres, les solutions concrètes élaborées démocratiquement par les citoyens eux-mêmes guidés par les scientifiques et experts. Censée ralentir le dérèglement du climat que nous avons nous même causé et préparer une adaptation à sa part inéluctable. 

Agriculture, rénovation thermique des bâtiments, artificialisation des sols, transports... Des avancées concrètes et éprouvées sont sur le point de voir le jour et marquer un véritable tournant dans la fin de ce quinquennat. L’aboutissement d’une trêve de méfiance entre les représentés et leurs représentants.

10 février, Conseil des ministres, quelques documents parviennent à la presse. La loi est vidée de sa substance par l'exécutif. 

L’observatoire des multinationales a révélé comment les lobbies industriels ont saboté cette loi pour restreindre son impact. Exemple ? Elle transforme la suppression des vols intérieurs dotés d’une alternative en train de moins de 4h, à 2h30. Ce qui fait passer la suppression de 22 lignes à une seule. Qui devait déjà fermer.  La Convention Citoyenne pour le Climat demandait l’interdiction de la publicité sur les produits polluants, comme on l’a fait pour les cigarettes il y a quelques années. Dans la loi cette mesure s’est transformée en interdiction de la pub sur les énergies fossiles. Tout à fait pertinent quand on connaît le nombre de spot TV prônant le pétrole. 

Les citoyens notent de 3/10 la manière dont le gouvernement a implémenté leurs mesures. 3/10 pour parole non tenue et non assistance à humanité en danger. 

Le Haut Conseil pour le Climat composé de scientifiques censés juger la politique environnementale du gouvernement sonne l’alerte et rend son rapport : la loi climat en l'état n'est pas à la hauteur de l'urgence climatique ni sociale. 

Tous les experts s’accordent pour dire que cette loi n’est pas à la hauteur, non seulement de l’urgence, mais des objectifs que la France s’est elle-même fixés. Pour rappel : la France a signé au niveau Européen un accord de réduction des émissions d’au moins 55% d’ici 2030. 

Déçus, indignés, trahis, les citoyens s’en emparent.

Après s’être rendus devant l’Élysée le 10 février pour dénoncer le manque d’ambition du projet de loi, après avoir envoyé des centaines de mails aux parlementaires, après avoir manifesté devant les permanences des députés, après avoir été 110 000 à marcher partout en France le 28 mars, nous ne pouvions pas laisser nos représentants s’enfermer dans leurs hémicycles pour discuter et voter une loi loin de nous. Une de plus. 

Le lendemain, avec cinq amis activistes, Lou, Julie, Hugo, Stacy, Mathis et Agathe on s’appelle. « Qu’est-ce qu’on fait maintenant, on ne va pas les laisser décider de cette loi sans nous, les gens, cloîtrés dans leur hémicycle gangréné par les lobbies industriels et advienne que pourra ! »

On avait envie de faire plus que de croiser les doigts. Alors on a décidé de sortir des écrans. Et de camper là. Tous les jours. En bas de chez eux, jusqu’à la fin des débats. On voulait attirer leur attention, à « eux », ceux qui nous représentent. Leur montrer qu’on les regardait, qu’on les surveillait, et qu’ils se devaient d’être à la hauteur de l’urgence écologique et sociale. Qu’ils n’oublient pas que derrière les courbes, les amendements, les articles, il y a des gens. Des gens qui paient aujourd’hui les conséquences du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Des gens et des espèces qu’on embarque au passage dans notre chute inexorable. 

Une, deux, trois, dix personnes sont venues nous rejoindre.

Des retraités isolés, des étudiants déprimés à coup de zoom, des informaticiens, des gens, intrigués, qui n’avaient pour certains jamais participé à une mobilisation pour le climat, qui ne trouvaient plus beaucoup de sens à leur boulot, des artistes en manque de scène. Au fil des jours, nous étions de plus en plus nombreux à vouloir redonner un souffle de vie à cette démocratie fatiguée. Des députés sont venus nous voir. Au début des soutiens, puis le rapport de force s’est inversé. Presque tous ceux que nous interpellions sur Twitter descendaient nous voir. Les débats sont devenus de plus en plus intenses. Intéressants. Et parfois, fructueux. 

Une interdiction de la préfecture, un procès en référé liberté gagné contre Didier Lallement et un footing avec les sénateurs pour contourner l'interdiction plus tard, nous voilà de retour, place Herriot.

Pour l'emmener prendre l’air à cette loi climat résilience.

Pour l’impacter cette loi autant qu’elle impactera nos vies. Qu’elle aurait pu impacter nos vies. Parce qu’en réalité, vidée de sa substance, elle laisse un boulevard à d’autres impacts plus grands, subis et violents encore : les conséquences du dérèglement climatique. Il affecte déjà les plus précaires d’entre nous aujourd’hui et une majorité demain.

50 000 français meurent chaque année de la pollution de l’air. Nos vignerons viennent de perdre l’intégralité de leurs récoltes pour 2021 en quelques jours de changement brutal de température. Le Lot s’est retrouvé inondé en plein milieu du mois de février. Un milliard de réfugiés climatiques sont attendus en 2050 par l’ONU. 

C’est ça la réalité de l’urgence climatique. Une urgence sociale qui embarque avec elle l’ensemble des espèces. 

Place Herriot, un travailleur nous raconte comment son père a dû appeler le SAMU l’hiver parce qu’il faisait trop froid dans son appartement et qu’il n'avait pas de quoi payer ses factures d'électricité. C’est ça la réalité du titre sur la rénovation thermique des bâtiments. Des commerçants locaux qui perdent leur travail quand un entrepôt de E-commerce de 2000 mètres carrés vient bétonner la forêt voisine, c’est ça la réalité du titre sur l'artificialisation des sols.

Des agriculteurs qui gagnent moins de 350 euros par mois et dont la seule source de revenu provient des aides à l'hectare de la PAC  qui favorisent une agriculture intensive, c’est ça l’enjeu de “la redevance sur les engrais azotés”. 

Fin des débats. 

Très peu d'amendements pour rehausser l’ambition de la loi sont adoptés. La loi climat n’est pas à la hauteur ni de l’urgence, ni de la promesse démocratique dont elle était l’enfant. 

Face à la déception et le sourd sentiment d’impuissance qui devient le terreau d’une contestation qui gronde, le gouvernement se félicite. À coup de tribunes et de plateaux TV, la communication politique fanfaronne en parlant d'une « avancée historique » en opposant à leurs « actions » nos « slogans ». 

En étant optimiste, cette supposée « avancée historique » de la loi climat ne nous permettrait de remplir que 13 à 30% de ce qui devrait être fait en termes de réduction de nos émissions.

Non, nous ne suivons pas la logique du « tout ou rien » mais du « ce qui est nécessaire » pour nous assurer un avenir viable. Nous demandons une transition écologique ambitieuse et assumée, ne laissant personne de côté. Une transition permettant une transformation sociétale globale, qui, loin d’être punitive, entraînerait tout le monde dans son sillage. 

On ne peut pas pardonner à ce gouvernement d’avoir ouvert cette fenêtre politique, d’avoir derrière eux la légitimité démocratique de la CCC, l'appui unanime des scientifiques et d'avoir failli à leur devoir. De ne pas avoir eu le courage. D’avoir envoyé ce signal clair : vous, les gens, n'êtes pas notre priorité. 

C’est dangereux et grave, c’est s’éloigner de l’essence même de la fonction du politique d’assurer à ses citoyens de la sécurité, de la santé, un accès équitable aux ressources.

C’est dangereux et grave de sacrifier sur l'hôtel du mythe de la croissance dont jubilent quelques-uns, l’intégralité d'une génération. C’est dangereux et grave de faire croire que nous sommes dans la bonne direction, que tout est sous contrôle quand en réalité on a décidé de lâcher les mains du volant et de fermer les yeux.

C’est dangereux et grave de concourir à avoir autant de poids politique et de ne pas l’assumer jusqu'au bout, de cacher son inaction à grand coup de fausse impuissance. C’est dangereux et grave de laisser croire à un semblant de démocratie participative « sans filtre » et de la saper sans s’en cacher. 

C’est honteux et grave d’avoir eu la possibilité de donner l’impulsion à une France où les cantines des collectivités seraient toujours dotées d’une option végétarienne et locale, où les billets de train seraient moins chers, où il y aurait des chèques alimentaires pour que les plus précaires puissent s'approvisionner chez nos producteurs locaux, où l’espace public ne serait plus saturé par des pubs pour des SUVS sur fond de musique dramatique, où où on ne laisserait plus proliférer les entrepôts de vente en ligne qui enterrent les petits commerces sur le territoire... C'est à ça que cette majorité a renoncé. 

Des milliers d’emplois pourraient être créés dans la transition. Des emplois avec plus de sens, et qui valorisent les « invisibles » qu'on applaudit aux balcons ou qu’on oublie. 

Plus de 70% de la population soutient les mesures de la Convention Citoyenne pour le Climat. 

Non, les mesures de la CCC n’étaient pas contre les gens et cette loi climat résilience avait le pouvoir de le démontrer. De leur donner vie dans nos vies. Et ils ne les ont pas adoptées. Eux, ceux qui avaient entre leurs mains la possibilité de faire basculer l’écologie du côté de l’action. Il est du ressort de ceux à qui on a donné notre confiance pour prendre des décisions plus grandes que nous-mêmes de sauter dans le vide à nos côtés quand la menace devient trop grande, de penser au sorties de secours, au chemins de traverse et de ralentir l'impact. Pas de fuir. 

Nous serons là, encore, pour les débats au Sénat. Nous serons là, encore, pour faire vibrer cette démocratie endormie. Nous serons là, encore, pour contrebalancer les lobbies industriels, nous serons là, encore, pour proposer des amendements, convaincre les réticents, produire des rapports, incarner l’action, retourner place Herriot le 4 mai après midi, pendant le vote en séance plénière, nous serons là encore. Parce qu’il en va de notre survie collective, que nous l’avons bien compris.  

Parce qu’il n’y a pas de courage sans peur. Nous serons courageux, soyez-le à nos côtés. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.