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Billet de blog 27 nov. 2022

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Péripéties ferroviaires en territoire enclavé

Destination France Déchéance, ou Manifeste sur un service public en érosion. Il s'agit dans ce court billet de faire un parallèle entre le discours de la Région Occitanie, celui de vouloir désenclaver des territoires ruraux, comme le Gers, et la réalité que vivent, voire subissent, les usagers du réseau ferroviaire au quotidien.

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Montpellier, jeudi 24 novembre 2022, 19h.

J'apprends avec grand un grand désarroi que mon inter-cités ralliant Agen est supprimé, pour cause d'incident ferroviaire. A ce moment-là, je ne soupçonne pas la semi-tragédie qu'il s'est alors produite quelques heures plus tôt, en gare de Carcassonne. Par la suite, je serais informée qu'un train de marchandises à déraillé sur près de 7km, avant de "s'échouer" en cité cathare.

Revenons en à nos moutons (noirs). Que me reste-t-il comme option afin de rejoindre ma terre natale, contrée gersoise enclavée et protégée des dérives civilisationnelles... ? Je n'ai guère le choix, tous les autres inter-cités de la journée du 25 novembre sont également supprimés. C'est alors que je me lance dans une aventure rocambolesque : prendre un TER Montpellier-Narbonne, puis un bus d'une durée de 3h40 me menant à Toulouse, avant de prendre une dernière correspondance TER et débouler en gare d'Agen. En sachant que le périple ne s'arrête pas là, puisqu'il me faut encore une bonne heure de voiture pour gagner ma campagne.

Narbonne, vendredi 25 novembre 2022, 8h10.

Hagarde, je cherche désespérément la gare routière, afin d'attendre le bus de la rédemption. C'est alors que je vois, entassée sur le trottoir, une masse humaine aussi abasourdie et désemparée que je ne peux l'être moi-même à ce moment précis. Dans cette détresse, je fais la connaissance d'une dame, peut-être octogénaire. Elle me dit : "Il n'y a que 50 places dans le bus, et sans être un fervent génie des mathématiques, tout le monde de rentrera pas". C'est alors que nous entamons une longue discussion sur l'érosion méticuleusement organisée de notre service public, et ce depuis déjà quatre décennies. Nous échangeons aussi furtivement sur l'écologie radicale, teintée d'auto-dérision.

- Vous savez, quand on est écolo, on vous prend pour un doux rêveur, un utopiste... (inconnue)

- L'Utopie ou la Mort, comme l'a écrit René Dumont il y a déjà 50 ans. Je viens de le terminer, il est très riche en enseignements ! (Moi)

- Vous savez, en 1974, je devais avoir quoi... 25 ans ? Eh bien, j'ai fait partie des 1,31% qui ont voté pour l'homme au pull-over rouge. Et j'en suis très fière ! 

Sur ces belles paroles, elle me glisse à l'oreille : " Confiez votre valise à mon mari, il se chargera de la mettre en soute. Pendant ce temps-là, suivez mes amies pour monter dans le bus et ainsi gagner votre place." Le car arrivant, j'exécute à la lettre le plan qui vient de m'être suggéré. Je suis maintenant installée, et remercie vivement ces deux belles âmes lumineuses qui ont rendu mon voyage un peu moins tumultueux.

Carcassonne, aux alentours de 10h.

Le car ayant eu une demi-heure de retard au départ, j'ignore encore si je vais pouvoir "attraper au vol" ma correspondance pour Agen, une fois arrivée à Toulouse-Matabiau. Une envie pressante d'aller aux WC se fait ressentir. Le car possède des toilettes, mais le chauffeur m'indique que nous ne pouvons pas les utiliser. Quelle idée d'avoir du matériel inutilisable quand son car est paré de la mention "Occitanie Voyages...". Il poursuit en me disant qu'il va s'arrêter en gare de Carcassonne, afin de prendre d'autres voyageurs qui souhaitent gagner la ville rose.

Une fois arrivée à Carcassonne et sous une pluie battante, je me précipite dans la gare, cherchant frénétiquement l'indication "WC". Il faut passer par les quais pour y accéder. Or, nous n'y avons pas accès, suite à l'incident de la veille. 

C'est ainsi que, chargée d'une pulsion révolutionnaire enflammant ma poitrine, je regagne le bus, et m'écrie : "Ce n'est pas possible, ce pays et en voie de tiers-mondisation" ! Les passagers du bus, face à tant de colère juvénile (21 ans d'idéaux non-conformistes), acquiescent passivement, ou alors me regardent avec des yeux réprobateurs. Je me fais la réflexion suivante : "Heureusement que ce car ne transporte ni nourrissons, ni enfants en bas âge. Quel calvaire aurait-t-on dû endurer... ? "

Toulouse, 11h45.

Enfin, je peux me féliciter : plus de la moitié du chemin a été parcouru ! Les muscles endoloris et le mental asséché, lyophilisé par tant de contre-temps, j'arrive à trouver ma voie, et rejoins ainsi mon deuxième et dernier TER, celui de 12h12. Je m'effondre de fatigue, et tente de dormir... Ma traversée du no man's land héliotropique a débuté à 6h30 du matin.

En a peine une heure de trajet, je me fais contrôler deux fois : mes justificatifs sont en règle. Je peux désormais retomber dans un sommeil hypnotique, mais peu réparateur.

Agen, 13h28.

Me voici quasiment au bout de mes peines : je sors de la gare en transe, et remercie grassement Saint-Christophe (le patron des voyageurs) de m'avoir menée dans le Sud-Ouest en un seul morceau... Enfin, je parle ici du corps physique. Pour le reste, on peut encore trouver des fragments de ma psyché, pavant le chemin que j'ai emprunté.

Il ne me reste maintenant plus qu'à attendre qu'une amie de ma mère vienne me chercher, dans l'espoir de goûter à la chaleur apaisante de la cheminée fumante qui m'attend, une fois définitivement arrivée.

Voilà pour ce qui est de mes petites péripéties ferroviaires in the November Rain. J'avais déjà pleinement conscience de la situation affligeante de notre service public, de notre industrie de réseaux s'illustrant comme un "bijou de famille", le patrimoine de ce qui n'en ont pas.

Cependant, il me fallait expérimenter cette érosion douloureuse pour mesurer l'ampleur, la gravité de la situation. Ubuesque. Consternante. 

Je m'excuse par avance de ne pas avoir été concise, mais il était nécessaire d'omettre le moins de détails possibles, afin de rendre cette épopée tragique un peu plus vibrante.

Merci d'avoir accordé un peu de votre temps à la lecture de ce billet.

Mes sincères amitiés,

Camille Roméo

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