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Billet de blog 25 sept. 2022

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Athéna.  A chaud. Comme un cocktail molotov.

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Athéna. 
A chaud. Comme un cocktail molotov.

 Le film de Romain Gavras (réalisation), Ladj Ly et Elias Belkeddar (scénario) qui vient de sortir sur Netflix nous permet voyager dans la joyeuse cité d'Athéna, du nom de la déesse de la sagesse et de la stratégie militaire. Il nous fait rentrer dans l'intimité d'une famille vivant le deuil, deuil de son plus jeune membre présumément tué par la police. Ainsi se pose le décor avec les personnages principaux, les hommes de la famille de la victime. Dommage de ne pas aborder le fait que ce soit principalement les femmes qui organisent généralement marches et combats autour de la demande de justice pour les victimes de violences policières. Mais ce n'est pas le sujet. Il n'y aura d'ailleurs pas grand sujet. Revenons aux hommes de la famille, par une heureuse coïncidence ils réunissent l'entière diversité d'un quartier populaire aka d'une cité. Le jeune décédé, victime de violences policières (Ydir), celui qui participe et organise la révolte (Karim), le militaire de carrière, plus sage et apaisé, partisan du temps de la justice (Abdel) et enfin le dealer du quartier (Moktar) qui collabore main dans la main avec la bac. 

Point pour Gavras dans la mesure où il montre que la tête des trafiquants aura vite fait d'agir en briseurs de révoltes par un jeu d'accointance auprès des autorités dans l'hypothèse de révoltes massives et organisées. Dans l'hypothèse... Disons dans le fantasme, par rapport à la vision que le réalisateur donne de ces possibles révoltes. 
Car c'est bien un fantasme. Si 2005 a marqué les esprits, des jeunes prenant d'assaut un commissariat lors d'une conférence de presse, réussissant à dérober armes et fourgon, barricadant un quartier de manière organisée, le tout sous l'égide d'un leader improvisé frère d'un jeune assassiné par la police, cela relève belle et bien du fantasme, du moins de la fiction. Le lionceau des Misérables n'est pas loin. Si les révoltes face aux crimes policiers peuvent être réelles, sans pour autant être automatiques, rappelons qu'aujourd'hui ce sont des fascistes d'extrême-droite qui s'entrainent et s'organisent. Ils vont jusqu'à publier impunément des vidéos de stratégie militaire de reconquête des quartiers dans l'hypothèse de futures révoltes. 

Mais soit prenons le pari de la fiction. La fiction ne nous permet-elle pas d'envisager une situation poussée à l'extrême ? Ce ne sera pas pour la représentation des forces de l'ordre en tout cas. Cette fameuse police qui vote dans la vraie vie à plus de 50% pour le Rassemblement National. Dans le rôle du flic nous avons le seul personnage identifiable sans ambiguïté comme blanc, le gentil novice aux ongles vernis grâce au concours de ces deux petites jumelles de 4 ans. Spoil jusqu'à la fin du paragraphe, après être lancé dans l’action un peu malgré lui, il sera pris en otage par les jeunes d’Athéna. Le policier aura finalement la vie sauve grâce à Abdel le militaire, qui même s'il hésite après la mort de Karim, se rappellera au dernier moment que non la vengeance n'est pas la solution. Bien qu'unis par la tristesse, Karim et Abdel tous deux martyrs sur deux autels différents, celui de la haine et celui de l'impuissance. 

Tout au long du film c'est la violence des jeunes du quartier qui est montrée. Cocktails Molotov, feux d'artifices, frigo, combat à mains nues contre les CRS. À l'inverse l'usage de la force déployé par la bac et les CRS restera, aux yeux du quidam moyen, toute relative. Quelques coups de matraques face à des jeunes déchaînés, et des tirs s'apparentant à de la légitime défense face à Karim armé d'un cocktail Molotov qui nous rejoue la scène de fin des Misérables et qui aura cette fois-ci son épilogue. De plus ce ne sera finalement pas la police responsable du meurtre d'Ydir puisque ce sont finalement des néo-nazis déguisés en flics qui en sont à l'origine. 

Le film est une belle tragédie grecque. Karim en pleine aristie s'avance tel Patrocle dans la cité pendant qu'Abdel se transformera par la suite en un Achille vengeur. Le premier plan-séquence est impressionnant et nous apporte le shoot d'adrénaline attendu. La photographie est belle, la musique nous plonge dans une ambiance grandiloquente et dramatique qui nous tient en haleine tout le long du film. La transformation du clip de Kanye, réalisé par Gavras, de No Church In The Wild en film, 10 ans après, est réussie même si un peu tardive. Tellement tardive que l'on peut être en droit de se demander la réelle plus-value d'une telle opération. Surtout dans la mesure où cette esthétique est entre temps devenu un genre journalistique à part entière sous la forme du riot porn. Où s'arrête ainsi la réalité pour laisser se dérouler la fiction ? C'est la question que l'on a envie de poser à Gavras. Le réalisateur a-t-il pour ambition de retranscrire une quelconque réalité ? Si oui d'où vient-elle ? Si non pourquoi s'en tenir à des clichés qui nous sont déjà servis avec abondance sur les plateaux des chaînes d'infos en continue ? Ce sont des questions auxquels le film ne répond pas. Et c'est dommage, dans la mesure où, malgré un film plaisant en tant que divertissement, l'image et le rythme auraient pu être mis au service de bien plus. La forme réussie ne parvient pas à rattraper le fond, profond en terme de creusage.


Malgré le fait que face aux meurtres répétés de la police nous pourrions nous identifier dans une certaine mesure à Karim, la dernière chose dont nous avons besoin est de proposer aux nôtres cette seule issue et ce seul imaginaire. Là où le cinéma peut être une occasion de rêver, d'élargir l'horizon, Athéna ne nous propose que la fatalité grecque et l'image d'un bâtiment explosant grâce au concours de ce qui semble être un ancien jihadiste. Si Romain Gavras, Ladj Ly et Elias Belkeddar se font récupérer par l'extrême-droite faudra pas venir pleurer. 

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