Le tabou scolaire

Dans le cadre de mon mémoire de recherche, je m’interroge sur l’influence du groupe de pairs, au sein de l’institution scolaire, dans la réception et l’intériorisation des représentations entourant la laïcité. Pour ce faire, je dois mener une enquête de terrain au sein d’un établissement scolaire, en faisant des observations et des entretiens.

L’école a pour rôle de transmettre des valeurs nationales et républicaines, dans le but d’émanciper les élèves, citoyens en devenir, et de former la communauté de citoyens, garante d’une société solidaire, unie et égale. Emile Durkheim disait en son temps que l’école est l’outil qui va permettre la construction et la perpétuation d’une société, justement grâce à cette transmission de valeurs nationales, et par l’intériorisation de celles-ci comme des valeurs communes. Cependant, la laïcité est devenue depuis quelques temps, et notamment suite aux dramatiques événements de 2015, une question de société véritablement clivante, y compris dans des groupes se revendiquant d’un même bord politique (on peut ici prendre en exemple les gué-guerres du PS qui se sont accentuer depuis plusieurs mois sur ce sujet)

Dans le cadre de mon mémoire de recherche, je m’interroge sur l’influence du groupe de pairs, au sein de l’institution scolaire, dans la réception et l’intériorisation des représentations entourant la laïcité. Pour ce faire, je dois mener une enquête de terrain au sein d’un établissement scolaire, en faisant des observations et des entretiens. Si je me doutais qu’il allait impérativement falloir cadrer l’enquête afin d’obtenir le merveilleux laisser-passer par l’institution scolaire, je ne m’attendais pas à devoir faire face à la situation que j’ai du affronter. Durant le mois d’octobre 2015, j’ai pris contact avec mon ancien collège afin de savoir si le Chef d’établissement était intéressé par ma recherche, et si de ce fait il envisagerait de me laisser la mener dans son établissement. Cet établissement me semblait très intéressant sociologiquement parlant car c’est un collège d’environ 800 élèves se situant dans une commune, se situant à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Lyon, d’environ 8000 habitants. Situé dans une commune du Beaujolais, l’établissement accueille à la fois les élèves issus des villages ruraux alentours, mais également du quartier d’Aiguerande, quartier recensé dans la liste des quartiers prioritaires du Ministère de la Ville depuis 2014. Je ne vais pas reprendre les statistiques de l’INSEE en détails, mais on a donc une population très hétérogène que ce soit socialement, confessionnellement et ethniquement parlant. Enfin, dernier détail mais pas des moindres, le FN réaliste des scores très hauts dans l’ensemble du Beaujolais, et particulièrement dans les petits villages ruraux, mais également à Belleville.

Pour en revenir à l’établissement scolaire, le Chef d’établissement, considérant que ces questions étaient centrales dans notre société, m’a ouvert les portes de son établissement, du moins pour les observations. Concernant les entretiens avec les élèves, la Conseillère Principale d’Education lui avait fait part de son inquiétude, pensant que j’allais saper d’un coup d’un seul la magnifique harmonie sociale régnant dans ce collège (*IRONIE*). Elle m’a d’ailleurs demandé à mon grand étonnement comment je comptais choisir les élèves pour les entretiens, en ajoutant : « par les prénoms et noms ? ». Comme quoi, même dans l’Education Nationale, l’influence de Ménard est grandissante. Tout était presque ficelé, j’allais enfin pouvoir entamer mon enquête aux alentours de la fin Novembre, début Décembre, juste le temps de finir des travaux à rendre pour l’Université. Mais, il y a eu le 13 Novembre. Il y a eu ces intégristes islamiques qui ont cru que s’ils tuaient ils allaient avoir droit à des dizaines de vierges et à une reconnaissance éternelle. Les effets de ces attentats sur ma recherche se sont traduits par des semaines et semaines de relance auprès du Chef d’établissement, qui renvoyait la balle au Rectorat, car oui maintenant, il fallait l’accord du Rectorat, qui ne lui répondait pas. Laissant un peu de temps, ne voulant presser personne, j’ai attendu. Mais mi-janvier, il a fallu que j’intervienne. Alors, j’ai demandé l’accord du Chef d’établissement pour contacter moi-même le Rectorat. Ce dernier m’a laissée faire. J’ai contacté le Rectorat, je suis tombée sur une dame très charmante, un peu comme l’avait été le Chef d’établissement, qui m’a expliqué tout ce que je devais faire. Et depuis, je reste sans réponse. Heureusement, j’ai utilisé d’autres voies, et le 29 janvier, après des semaines d’attente, j’ai pu faire ma première observation et mon premier entretien dans un autres établissement, le Lycée d’à côté.

La question est ici de savoir ce que cela traduit de notre société et de ses maux. Si mon retour analytique n’est pas encore complet, ce que je sais c’est que le Collège est un moment crucial dans la construction identitaire, tandis qu’au lycée, elle est déjà très marquée. Dès lors, si on considère que le Collège joue un rôle central dans cette construction et l’intériorisation de normes et de valeurs, ne pas me laisser observer, étudier et analyser les mécanismes sociaux entre les pairs qui influencent ces normes et valeurs, c’est poser un voile sur la mini-société interne au Collège. C’est considérer que tous les élèves sont égaux et qu’ils reçoivent tous de la même façon le message transmis par l’établissement. C’est considérer qu’un élève bien intégré, issu d’une classe sociale aisée sera sur un pied d’égalité avec un élève mal intégré, issu des classes populaires. On est ici dans le fameux modèle méritocratique français. On sait pourtant, malgré les reproches faits à « l’excuse sociologique », que ce n’est pas le cas, nous ne sommes pas tous égaux face à l’institution scolaire, nous n’intégrons pas de la même façon, nous n’avons pas tous les mêmes chances, comme l’a si bien montré Pierre Bourdieu. Et le pire dans ce refus de terrain, c’est qu’on ne veut même pas essayer de comprendre les mécanismes sociaux qui accentuent ces différences, de peur de briser l’harmonie sociale interne. Mesdames, Messieurs de l’Education Nationale, ne pensez-vous pas qu’il est peut-être temps, et surtout après les événements dramatiques de l’année 2015, d’essayer de comprendre véritablement les mises en tension que notre modèle de laïcité peuvent soulever, et ce dès le Collège ? Ne pensez-vous pas qu’écouter ce que disent les élèves peut être utile à une meilleure compréhension des faits sociaux, et donc à une possible amélioration de notre système scolaire ? Le Collège n’est pas censé être un lieu de clivages, mais un lieu d’enfantillage, un lieu où des pré-ado et adolescents se disputent pour des broutilles, s’aiment et se détestent dans une même journée pour une histoire des plus insignifiante. Ce n’est pas normal que des clivages concernant la laïcité suscitent de telles tensions chez des individus qui ne savent même qui ils sont, et qui ne peuvent même pas définir précisément le terme de laïcité. Osez lever ce voile, osez vous interroger là-dessus, au lieu de rabâcher des discours qui ont de moins en moins d’effet sur eux, précisément car le groupe de pairs en a de plus en plus. C’est bien beau d’organiser des journées sur la laïcité, mais écoutez ce que eux pensent, ce que eux ont à dire, ce qu’ils ne comprennent pas, les questions qu’ils ont, plutôt que de vouloir à tout prix montrer via des vidéos qu’ils ont parfaitement intégré nos valeurs et normes.

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