Guerre contre le Covid-19 : les marseillais sont-ils mieux armés que les parigots ?

Nous sommes en 2020 après Jésus Christ. Toute la Gaule est occupée par le Coronavirus… Toute ? Oui. Mais un village peuplé d’irréductibles marseillais résiste encore et toujours à l’envahisseur.

En matière de statistiques, il faut comparer ce qui est comparable. Les statistiques du présent article tiennent compte des chiffres disponibles au 4 avril 2020. Tout d’abord, les départements de Paris et des Bouches-du-Rhône comptent à peu près le même nombre d’habitants : 2 190 327 et 2 019 717, respectivement, dont 1 559 789 pour l’agglomération d’Aix-Marseille. Ensuite, la pyramide des âges est comparable dans ces deux départements, quoique légèrement en défaveur des Bouches-du-Rhône dans un contexte épidémique : 37% de personnes sont des sujets à risque dont l’âge est supérieur à 60 ans dans les Bouches-du-Rhône, contre 30,7% à Paris. Enfin, l’épidémie s’étant déclarée plus tôt en Île-de-France que dans les Bouches-du-Rhône, il est nécessaire de comparer les chiffres quand les départements en sont au même stade épidémique. Pour cela, on peut caler les courbes sur un « jour zéro » en se basant sur des valeurs chiffrées objectives : par exemple, lorsque le département franchit la barre de 200 patients hospitalisés par million d’habitants. Le critère d’hospitalisation par million d’habitants est indépendant des méthodes de dépistage : les patients sont hospitalisés selon des critères cliniques précis et stricts, mis en place par l’État. Dans tous les départements, seuls sont hospitalisés les patients symptomatiques présentant des signes de gravité (Source : ici). Le jour zéro j0 est atteint le 19 mars pour Paris, et le 23 mars pour les Bouches-du-Rhône, ce qui représente un décalage épidémique de 4 jours. Détail important: au jour j0, les départements ont des chiffres de saturation en lits d’hôpitaux proches (31% pour Paris, 23% pour les Bouches-du-Rhône). Cela représente un total de 137 lits de réanimation (avant crise sanitaire) par million d’habitants dans les Bouches-du-Rhône, contre 179 par million d’habitants à Paris : le ratio est donc en faveur de Paris. Le contexte d’accueil est donc plus ou moins le même au jour j0, les équipes ne sont pas débordées (Source : ici). 

Ces précautions statistiques étant prises et les courbes étant calées au jour j0 pour un même stade épidémique,  que donne la comparaison de ces deux départements ? Le graphique ci-dessous illustre la mortalité par jour et par million d’habitants.

Comparaison de la mortalité par jour et par million d’habitants entre les Bouches-du-Rhône et Paris. Le jour j0 correspond au jour où le département franchit la barre symbolique des 200 malades hospitalisés par million d’habitants, le 19 mars pour Paris et le 23 mars pour les Bouches-du-Rhône. © Canis insanus Comparaison de la mortalité par jour et par million d’habitants entre les Bouches-du-Rhône et Paris. Le jour j0 correspond au jour où le département franchit la barre symbolique des 200 malades hospitalisés par million d’habitants, le 19 mars pour Paris et le 23 mars pour les Bouches-du-Rhône. © Canis insanus

 

L’analyse du graphique montre que la mortalité journalière à Paris et dans les Bouches-du-Rhône est similaire entre j0 et j+3, et inférieure à 5 morts supplémentaires par jour et par million d’habitants. Les jours suivants, alors que dans les Bouches-du-Rhône le nombre de morts augmente faiblement (et reste compris entre 2 et 7 morts supplémentaires par million d’habitants), le nombre de décès à Paris augmente très significativement (entre 8 et 32 décès supplémentaires par jour et par million d’habitants) et reste toujours très supérieur au nombre de décès dans les Bouches-du-Rhône : l’écart représente une mortalité journalière supplémentaire de 6 à 25 décès supplémentaires à Paris par rapport aux Bouches-du-Rhône, par million d’habitants. Un tel écart est significatif statistiquement. Une analyse comparable avec les départements du Rhône, de la Seine-Saint-Denis, du val d’Oise ou des Hauts-de-Seine montre également que la mortalité due au Covid-19 dans les Bouches-du-Rhône se situe bien en dessous par rapport à ces autres départements.

Comment expliquer une telle différence de mortalité entre départements ? Autrement posée, la question est pourquoi la mortalité est-elle plus faible dans les Bouches-du-Rhône ? Il est probable (comme souvent en matière épidémiologique) que cela soit dû à une combinaison de facteurs. Le Covid-19 est plus meurtrier chez les seniors (au sens de l’OMS, est considérée comme âgée une personne de plus de 60 ans : c’est le critère que nous avons également choisi pour cette analyse ; Source : ici), mais comme on l’a vu plus haut la proportion de seniors est plus élevée dans les Bouches-du-Rhône qu’à Paris, le nombre de morts devrait être plus élevé dans les Bouches-du-Rhône qu’à Paris, or c’est l’inverse qui est observé.

La capacité de saturation des lits de réanimation pourrait être un facteur d’aggravation de la mortalité. En effet, la saturation des hôpitaux parisiens est atteinte très tôt à j+8 (le 27 mars), alors qu’elle n’est toujours pas atteinte dans les hôpitaux des Bouches-du-Rhône au 4 avril. Pourtant avant crise sanitaire, Paris était mieux dotée en nombre de lits de réanimation par million d’habitants que les Bouches-du-Rhône. Il est donc probable que cette différence saturation soit une conséquence de la dynamique épidémique différente dans ces deux départements, plutôt qu’une cause (au départ) d’aggravation de la mortalité. En effet, le décrochage dans la mortalité à Paris par rapport aux Bouches-du-Rhône survient à j+4, avant que les hôpitaux parisiens ne soient saturés. L’examen d’une autre courbe permet de mieux cerner ce qui semble se jouer entre Paris et les Bouches-du-Rhône. Un chiffre important dans un contexte épidémique est bien sûr le nombre de rémissions (autrement dit, combien de patients sortent guéris de l’hôpital). Le graphique ci-dessous représente le rapport (en %) entre le nombre de patients qui sortent de l’hôpital guéris par rapport au nombre de patients qui y sont entrés.

Comparaison (entre les Bouches-du-Rhône et Paris) du pourcentage de patients guéris par rapport au nombre de patients hospitalisés. Le jour j0 correspond au jour où le département franchit la barre symbolique des 200 malades hospitalisés par million d’habitants, le 19 mars pour Paris et le 23 mars pour les Bouches-du-Rhône. © Canis insanus Comparaison (entre les Bouches-du-Rhône et Paris) du pourcentage de patients guéris par rapport au nombre de patients hospitalisés. Le jour j0 correspond au jour où le département franchit la barre symbolique des 200 malades hospitalisés par million d’habitants, le 19 mars pour Paris et le 23 mars pour les Bouches-du-Rhône. © Canis insanus

 

On peut constater qu’à tout moment à partir de j0, les hôpitaux des Bouches-du-Rhône comptent un pourcentage de patients guéris environ 2 fois plus élevé qu’à Paris et ce, dès les premiers stades de l’épidémie, bien avant que l’on atteigne la saturation des lits de réanimation à Paris.

La conclusion est donc sans appel : non seulement on meurt plus à Paris que dans les Bouches-du-Rhône, mais on guérit plus –ou alors plus rapidement- dans les Bouches-du-Rhône qu’à Paris. Autrement dit, en ce qui concerne l’épidémie de Covid-19, la prise en charge dans les hôpitaux des Bouches du-Rhône est plus efficace qu’à Paris. Comment expliquer ces différences ?

 

 

 

Une prise en charge bien différente dans les Bouches-du-Rhône et à Paris…

Dès les premiers jours de l’épidémie, l’IHU de Marseille a choisi de mettre en place une double stratégie comprenant d’un coté un dépistage massif des malades, et de l’autre l’administration d’un traitement hydroxychloroquine + azithromycine.

« Test, test, test » recommandait dès le 16 mars l’OMS. Thedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur de l’OMS, donnait l’explication suivante sur la nécessité de tester : « les pays ne pourront pas lutter contre la pandémie s’ils ignorent qui est infecté et qui ne l’est pas. Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés » (source : ici). Aujourd’hui en France, et à contre-pied de ce qui est pratiqué à l’IHU de Marseille, seuls les cas sévères ou en milieu hospitalier sont dépistés, ce qui représente 35.000 à 85.000 tests par semaine contre 300.000 à 500.000 en Allemagne, un pays qui s’en sort beaucoup mieux que la France en terme de mortalité due au Covid-19. La France a pourtant les capacités techniques de produire de 150.000 à 300.000 tests hebdomadaires (ce qui la placerait au niveau de l’Allemagne). Mais les laboratoires départementaux qui pourraient réaliser les dépistages sont bloqués pour des raisons de « normes réglementaires » par le ministère de la Santé depuis le 15 mars, d’après un article paru dans Le Point (Source : ici).

Concernant le traitement à l’hydroxychloroquine + azithromycine, on ne peut être qu’effaré en tant que patient potentiel des querelles franco-françaises qui ont émaillé l’actualité. Dans un contexte épidémique grave (« Nous sommes en guerre » a déclaré le Président de la République lors d’une allocution télévisée le lundi 16 mars à 20 heures) il est plus que jamais nécessaire de s’appuyer sur les avis d’experts. Or il se trouve que les meilleurs experts du monde se trouvent à l’IHU de Marseille. Le prétendre ne relève pas de l’admiration béate d’un gourou atypique : il existe des critères objectifs et scientifiques pour l’affirmer. Premièrement, la base internationale expertscape (Source : http://expertscape.com/ex/communicable+diseases) identifie les chercheurs de l’IHU de Marseille comme les meilleurs à l’échelle mondiale. Deuxièmement, parmi les critères d’évaluation scientifique, le nombre de fois où les travaux d’un chercheur sont cités dans d’autres publications scientifiques est un très bon critère objectif pour juger de sa renommée scientifique (ce que les anglo-saxons appellent l’impact factor). Force est de constater que les détracteurs de l’équipe marseillaise (qui visiblement passent plus de temps sur les plateaux télévisuels qu’à soigner leurs malades) sont pour la plupart totalement inexistants d’un point de vue scientifique. Que l’on donne autant d’audience à des personnes dont l’avis (d’un point de vue scientifique objectif) ne vaut guère mieux que celui du gars du bistrot d’à coté dépasse l’entendement.

Conclusions :

Il existe probablement une corrélation très forte entre les bons résultats obtenus dans les hôpitaux des Bouches-du-Rhône et la présence de l’IHU de Marseille dans ce département, ou la présence des meilleurs experts mondiaux à l’IHU de Marseille. D’un point de vue pragmatique (le pragmatisme devrait en principe prévaloir en temps de guerre sur le dogmatisme), il importe peu que les bons résultats des Bouches-du-Rhône soient dus au dépistage massif entrepris par l’IHU de Marseille, au fameux traitement hydroxychloroquine + azithromycine, ou plus probablement une combinaison de ces facteurs : le fait est que la prise en charge dans les hôpitaux des Bouches-du-Rhône est plus efficace pour cette crise que dans les autres départements, et que tout le monde devrait tendre vers une prise en charge « à la marseillaise » concernant le Covid-19. La survie de milliers de malades en dépend.

Dans Astérix chez les Helvètes, le romain Malosinus, chargé de vérifier les comptes, se fait empoisonner et préfère se faire soigner par le druide Panoramix (et sa potion magique) plutôt que de se fier au gouverneur Garovirus et aux médecins de la garnison : une lecture salutaire en ces temps de crise sanitaire !

Remerciements : l’auteur tient à remercier son ami Golgoth pour la relecture et l’examen minutieux des courbes, ainsi que tous ceux qui ont jeté un coup d’œil aux statistiques.

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