L’illégitimité du pouvoir légitime. Sur les raisons de Daenerys

( Saison 8 épisode 5 de Game of Thrones: spoiler). Leçons démocratiques du massacre de Port Réal par Daenerys Targaryen. La séquence du massacre a ulcéré beaucoup de spectateurs, du fait de son incohérence psychologique. La thèse que je soutiens ici, c’est que cette scène est d'une grande cohérence au regard de la démonstration de philosophie politique que constitue la série Game of Thrones.

Je veux partir de cette longue séquence du massacre de Port Réal par Daenerys Targaryen d’une ville entière à coup de dragon. Cette scène a ulcéré beaucoup de spectateurs, du fait de son incohérence psychologique. La thèse que je soutiens ici, c’est que cette scène est d'une cohérence et d’une légitimité absolue au regard de la démonstration de philosophie politique que constitue la série Game of Thrones, telle que cet univers est pensé par G. R. R. Martin.

Une des lignes de son propos philosophique, par ailleurs pluriel et riche, est simple : c'est la démonstration implacable, par le cours des événements lui-même, de la fausseté de tous les destins transcendants utilisés pour légitimer le pouvoir. Les livres et la série mettent en scène toutes les manières dont un personnage peut être destiné à régner, par des formes d’élections sacrées.  Destiné à jouir du droit à posséder le Pouvoir souverain : ce peut être par le droit du sang (tantôt Daenerys, tantôt Robb Stark), l'honneur (Ned Stark), l'élection surnaturelle (les dragons de Daenerys), la grandeur d'âme (Jon Snow) ; la sacralité théocratique (Stannis Baratheon, choisi par le Dieu Rouge).

D’une manière ou d’une autre, tous sont élus. L’élection est anthropologiquement, dans notre tradition de récit, la forme classique de la légitimité sacrée à gouverner les autres : que ce soit par le sang, la noblesse de cœur, le destin, ou des dieux quelconques… Être l’Élu, c’est l’obsession narrative des héros de contes, et l’obsession politique des rois. On notera en passant qu’il est intéressant que le pouvoir démocratique utilise le même mot pour assurer la légitimité du représentant : c’est aussi un élu. Mais pas par les dieux ou les dragons, ni par le sang - par le « peuple ». Néanmoins, anthropologiquement, il est probable que notre tradition culturelle transfère à l’élu démocratique certaines propriétés de l’élu des dieux ; c’est un reste de théocratie dans nos démocraties, douloureusement démenti par l’expérience collective.

La série met donc en scène toutes ces formes d’élection qui donnent un droit sacré à gouverner les autres. Et ensuite, machinalement, tranquillement, à chaque fois qu'on y croit, à chaque fois qu'on espérait qu'enfin quelqu'un qui y a un droit absolu obtiendrait un pouvoir souverain, elle s'ingénie à le tuer, le détruire, du fait du seul pouvoir réel : la violence nue, le rapport de force nu.

Ned Stark est la noblesse incarnée, pure légitimité morale : il sera décapité piteusement. Robb Stark est son fils légitime, juste et sage, à lui revient la légitimité d’être le Warden of the North : il meurt poignardé bêtement pendant les noces de sang. Stannis Baratheon est l’héritier légitime de Robert, il est de plus porté par la légitimité transcendante du Dieu Rouge qui le fait élu : il mourra sans gloire.

Cette logique est révélée dans la saison 1, et notamment dans l'épisode 7 où Cersei Lannister déchire la lettre signée par le roi Robert Baratheon déclarant Ned Stark régent. Cette lettre, que Ned Stark serre dans sa main comme un talisman pendant tout l’épisode, vous croyiez que c’était un décret cosmique assurant la Légitimité, la Parole sacrée du Roi ? Non, c’est un bout de papier.

Dans ce même épisode, un personnage révèle d’ailleurs au grand jour la matrice philosophique de tout le cycle, c'est Ser Jorah Mormont, discutant au marché avec Daenerys. Lorsqu’elle revendique sa légitimité par le sang à briguer le Trône de fer, il répond tranquillement : mais d’où vos ancêtres, d’où Aegon le Conquérant, tenaient-ils cette légitimité ? Il révèle que c'est par la force des armes que la légitimité se fait : la légitimité sacrée est ce que proclament après coup, et pour durer, tous les illégitimes qui ont terrassé les autres prétendants. C'est aussi ce que proclament tous ceux qui veulent entrer dans la course, comme une arme pour conquérir le pouvoir par un autre type de force nue (celle des coutumes et institutions quand on se réclame de la légitimité du sang, des représentations mentales quand on se réclame de la légitimité sacrée qu’est l’honneur ou l’élection divine…). La légitimité n'est qu’une épée comme les autres.

Venons-en à la scène de la destruction de Port-Réal. Lorsqu'on voit la libératrice d'esclaves, la défenseuse des innocents, brûler les citoyens, on se dit volontiers : « Les créateurs font n'importe quoi, c'est ridicule : juste pour créer de l'indignation et des émotions ambiguës chez le spectateur, ils sacrifient toute la cohérence psychologique de ce personnage. C'est une honte ! ». Comment en effet celle qui voulait libérer le peuple des tyrans peut-elle se conduire comme un tyran? Si encore la passion irrationnelle pouvait l'expliquer : mais pour cela il faudrait qu'on puisse imaginer que le peuple est coupable de quelque chose envers elle, dont elle voudrait se venger. Or à aucun moment, le scénario ne met cela en scène, seule Cersei a attisé sa haine en tuant son amie Missandei de Narth. Même dévorée par une haine irrationnelle, Daenerys devrait se contenter d'aller mettre le feu au balcon d'où Cersei regarde. Ou détruire tout le palais comme symbole, comme un exutoire. Mais tuer des innocents qui ne lui ont rien fait, alors qu’elle a construit toute sa quête sur la libération des innocents ? Passer des heures à noyer les rues et les simples passants sous des flots de feu ? C'est dépourvu du moindre sens. C’est absurde du point de vue passionnel. La scène donne d’ailleurs ce sentiment gênant de longueur, qui est caractéristique du manque de justesse psychologique en art : c’est longuet quand de l’absurde s’expose indécemment sous nos yeux.

Ce qui est fascinant, c'est que lorsque les créateurs eux-mêmes s'expliquent sur cette décision de Daenerys, ils proposent comme justification des motifs psychologiques vagues et douteux : « elle se sent trahie », « elle se sent isolée », « elle choisit la violence », ce qui n’explique pas du tout son geste.

En fait, il y a un sens profond, parfaitement justifié au massacre des innocents de Port-Réal par Daenerys, mais jamais les créateurs ne l'évoquent, et il semblerait qu'ils n'en soient même pas conscients. Mais la série, l'œuvre, elle, en est consciente, et elle suit sa ligne. Tout simplement : Daenerys a compris, et elle le dit plusieurs fois dans l’épisode précédent et celui-là, qu’à présent que le secret sur la légitimité royale de Jon Snow est éventé, elle ne sera jamais en paix au sommet du Royaume. Dans quelques mois, quelques années, Snow sera propulsé sur le trône par la volonté des nobles et du peuple, parce qu'il est déjà aimé de tous. Or Daenerys, qui avait construit toute la justification de sa quête de pouvoir sur sa double légitimité (reine légitime par le sang, et élue surnaturelle par les dragons) est complètement désemparée par le fait de voir s'effondrer cette justification. Snow a une légitimité transcendante, une destinalité vers le pouvoir, supérieure à la sienne : il est l’héritier Targaryen.

Et que voit-elle émerger derrière le mur effondré de sa propre légitimité sacrée à réclamer le pouvoir ? Si elle était cohérente avec son discours, elle devrait laisser le trône à Jon Snow, puisqu'elle revendique depuis le début qu'il ne lui revient qu'en vertu du droit du sang. Mais elle ne veut pas. Ce qui lui révèle à elle-même que depuis le début, la légitimité du sang n'était qu'une raison qu'elle se donnait pour justifier à ses yeux de mener une guerre meurtrière de reconquête : en fait, elle n'a jamais voulu que le pouvoir souverain. Lorsqu'elle n'a plus la légitimité, elle veut garder quand même sa prétention au pouvoir absolu.

Et c'est là que se joue sa décision de détruire Port-Réal de fond en comble. Si elle épargne Port- Réal comme le désire Tyrion Lannister, elle sera couronnée, mais isolée, étrangère en son pays, sans clan ; et en quelques mois, le royaume se déchirera à nouveau pour porter au pouvoir l'héritier légitime, lui volant ce pouvoir. Comment pérenniser de fait sa couronne? Pas de droit: de fait. C'est la seule question.

La seule solution est de s'assurer que, même si tout le monde sait que l'héritier légitime est un autre qu'elle, personne ne songe à lui dérober le pouvoir royal. Et la seule solution pour cela, c'est d'asseoir ce pouvoir sur une légitimité qui ne souffre aucun discrédit : la force pure de contraindre les autres à sa volonté.  La terreur. Son massacre dit simplement : toute personne qui remet en cause ma souveraineté effective au nom d’une quelconque légitimité (le sang, le droit moral à gouverner du fait de la grandeur d’âme) sera immolée par le feu.

C’est un acte politique réfléchi de terreur, comme en a connu l’histoire antique, médiévale et moderne : si je brûle cette ville et massacre tout le monde, la prochaine ville hésitera à se rebeller. Cette décision n’est pas passionnelle, elle est parfaitement rationnelle (c'est pourquoi l'actrice ne joue pas très bien ce qui se passe : elle n'est en fait pas submergée par la passion, elle fait un calcul politique difficile, mais juste et rationnel au regard de ses fins. C'est en toute froideur qu'elle devrait lancer son dragon sur la foule).

Le geste de Daenerys est donc parfaitement compréhensible : elle a compris qu'elle voulait le pouvoir pour lui-même, et pas parce qu'il lui revient. Elle a compris que le monde entier saura que le pouvoir ne lui revient pas à elle ; elle décide simplement, politiquement, de réclamer ce pouvoir au nom d'une force qui dépasse le droit du sang, et tous les autres droits : la force de la force nue, la force de la terreur.

Le psychologisme des créateurs pour expliquer la décision de Daenerys est en fait très inférieur, c’est assez beau, à l’intelligence de la série elle-même : ils ont pris la bonne décision scénaristique, mais pas pour les bonnes raisons, et peut-être sans savoir pourquoi. Car une œuvre d'art, parfois, est plus intelligente que ses auteurs. Le personnage de Daenerys, avec ses logiques intimes et propres, a imposé sa force au scénario.

Le geste de Daenerys dit : « J'ai la seule légitimité réelle, qui est la toute puissance guerrière conférée par le dragon ». Et d'ailleurs, c'est ici que dans le schéma actanciel de la série, le dragon change de statut. Jusque-là, il était seulement l'incarnation d'une forme de légitimité transcendante parmi les autres : Daenerys, isolée politiquement, était la seule à bénéficier du pouvoir surnaturel des dragons, elle est donc l’élue, ce qui justifiait encore sa prétention au Trône.

Mais dans cet épisode, le dragon devient tout autre chose. C'est d'ailleurs évident si on veut bien analyser un sentiment étrange qu’on a en tant que spectateur : c'est que le dragon est ici dépeint avec des facultés de destruction sans aucune mesure avec celles qu'il avait précédemment. On a l'impression que d'un épisode à l'autre, le dragon est passé d'auxiliaire de guerre volante, bombardier efficace mais tout de même fragile et local, au statut de bombe atomique absolue. Sa puissance de feu est décuplée dans les images de destruction de la ville, il semble inépuisable, son feu ne se contente pas de brûler, il détruit désormais aussi toutes les constructions les plus solides des hommes : la porte de la ville, le Donjon Rouge le plus imprenable. Touts les flammes dans les épisodes précédant léchaient les murs sans les détruire, et pourtant c'était le même dragon. Cette montée en puissance peu crédible scénaristiquement est en fait un symbole pertinent pour marquer son changement de statut actanciel dans le schéma narratif : d'opérateur de légitimation surnaturelle (il confère à Daenerys le statut d'élue), il en vient à incarner la seule légitimité réelle dans le cosmos de GOT : la force pure et nue. Qui n'est pas une légitimité, une élection, un droit sacré, juste une force qui, une fois assise, se proclame Droit. Le dragon révèle la règle secrète qui régit ce cosmos.

On verra au dernier épisode, pas encore sorti quand j’écris ces lignes, si l’œuvre est plus forte que ses scénaristes, si elle est moins versatile que leur psychologisme à l’égard des personnages : la démonstration irait à son terme si et seulement si le dernier élu, Jon Snow, aka Aegon Targaryen, porteur de toutes les légitimités (il est l’héritier Targaryen ; il est élu moralement par le destin parce qu’il refuse le pouvoir ; il est élu par le dieu du feu qui l’a ressuscité ; il est élu éthiquement par sa grandeur d’âme) obtient contre son gré le pouvoir en détrônant et tuant le tyran Daenerys – puis meurt bêtement lui-même.

Si cela advient, la série aura elle-même assumé splendidement son propre destin démonstratif : elle refusera jusqu’au bout de nous rendre un Père, un Roi justifié, un Souverain légitime – toutes ces figures dont elle nous a appris l’inexistence. Et elle pourrait mettre sur le Trône de fer, dans les décombres, un Tyrion Lannister chancelant : un disgracié qui n’a pas vraiment d’élection, d’aucune sorte, qui ne se proclame d’aucune légitimité transcendante, mais se retrouverait là par la contingence des choses, par une légalité confuse, du fait d’être le dernier Lannister, ultime lignée à avoir occupé le trône. Ce serait un bon compromis : laisser les spectateurs sans roi serait narrativement trop violent : un roi quand même, mais ce roi-là serait nu – comme tous les autres, mais à découvert cette fois.

Détruire une à une toutes les prétentions à la légitimité transcendante pour un pouvoir souverain : toute la série va, cahin-caha, dans cette direction. C’est plus systématique que la vie même, car la vie réelle est si contingente qu’en fait, il arrive parfois que des êtres dotés d’une légitimité transcendante (celle de l’honneur ou de la grandeur d’âme par exemple) obtiennent et gardent en effet le pouvoir, par hasard. Mais GOT n’est pas un miroir du mode, c’est une démonstration  à visée politique.

Et ainsi GOT assume son propos, qui n'est pas réaliste par qu'il est trop systématique, mais il est magnifique dans sa systématicité : mettre en scène un monde en proies au guerres de pouvoir, activant nos angoisses de chaos, mettre en scène un pouvoir qui enfin serait légitime, Ô soulagement, puis détruire ce pouvoir, à chaque fois, un par un, systématiquement.

Voilà ce que G. R. Martin nous souffle à l’oreille par ce dispositif déceptif : « Je ne vous laisserai pas croire qu'un pouvoir souverain peut être légitime ». « Vous êtes des enfants », nous dit-il : « vous voulez des Papas, au sens psychanalytique du terme : vous voulez des Rois débonnaires qui semblent auréolés du Droit de vous régenter, des reines au charisme et à la beauté suprieure pour s'occuper de vous, vous acceptez la servitude dès que votre chef semble avoir une légitimité supérieure, sacrée, à vous régenter (qu’il soit un élu.) Et bien je vous rappellerai qu'aucune légitimité supérieure, aucune élection transcendante, ne peut justifier un pouvoir absolu et souverain. Personne ne peut être votre roi légitimement, il le sera toujours en vertu de la force nue  par laquelle il le devient. »

À cet égard, GOT est la série la plus violemment démocratique de ces dernières décennies : jamais elle ne parle de démocratie radicale, elle n'en a pas besoin. Elle démontre seulement que tout pouvoir souverain localisé dans une personne n'a pas la légitimité transcendante qu'il prétend. Et conséquemment qu'il n'en a pas du tout. La déduction se fait d'elle-même : vous êtes voués, comme peuple, à prendre le pouvoir, et par la force s'il le faut, parce qu’aucun de vos dirigeants n'est autre chose que l'un d'entre vous, égal à chacun d’entre vous, mais qui s'est érigé par des mots creux (“J’ai été Élu ! ») à la légitimité fausse de vous traiter en sujets. La mascarade est éventée. Et pourtant, les élus démocratiques contemporains passent leur temps à essayer de reconstruire le mythe de leur Élection transcendante (« mais je vous dis que j‘ai été Élu ! »), par des postures jupitériennes, des tons patriarcaux, des attitudes solennelles qui les draperait dans cet imaginaire médiéval et paternaliste du chef qui est légitime à nous gouverner.

La série, parlant d’un autre monde, de royauté et de dragons, met en scène la formule de Churchill : la démocratie est bien le pire des régimes politiques – à l’exception de tous les autres. Le pire parce qu’elle reconduit les Élus qui se croient légitimes au pouvoir souverain. Meilleure que les autres testées, par ce que ces élus sont en notre pouvoir, ils sont nus, ils sont désacralisés, si la démocratie gagne en radicalité.

 

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