Tsipras utilisera-t-il la stratégie du choc contre les ultra-libéraux ?

La Grèce et la Troïka s’engagent dans une phase cruciale des négociations. Malgré les aboiements de caniche des représentants des membres de la Troïka (« Sort catastrophique » (Pierre Moscovici), « Il nous manque un dialogue et l’urgence est de le rétablir, avec des adultes dans la pièce  » (Christine Lagarde), «la balle est dans le camp des Grecs» (Mario Draghi)), le problème est bien politique et non technique. C’est donc au Conseil européen que cela se jouera et les dirigeants européens, au premier rang desquels Angela Merkel et François Hollande devront sortir du bois.
Mais la situation est si nouvelle qu’elle semble déstabiliser toutes ces personnes qui ont pris l’habitude d’avancer sans entrave. Si la stratégie du choc semble avoir été utilisée depuis les années 1970 pour accomplir l’objectif ultra-libéral dans le monde, l’Europe ne l’a réellement découverte que depuis 2008. Et cette stratégie pourrait se retourner contre son stratège.

Les idées développées dans la théorie de la stratégie du choc de Naomi Klein (La Stratégie du choc : La montée d'un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008) commencent à diffuser lentement dans la société mondiale. L’idée générale du livre consiste en l’analyse d’une stratégie, inspirée d’études psychiatriques, visant à profiter de période de déstabilisation suivant un choc pour imposer une politique non voulu à un peuple. Ce choc peut être économique (crise), environnemental (Tsunami, tremblement de terre, etc.) ou militaire (invasion). La désorientation provoquée par ces événements place la cible dans une situation de faiblesse psychologique permettent de lui imposer des mesures contre son gré et dans l’intérêt du stratège. L’auteure estime que les partisans de l’ultra-libéralisme inspirés, entre autres, par le célèbre économiste Milton Friedman, faisant face à de fortes résistances des sociétés à la destruction de leur cadre de vie, utilisent la stratégie du choc afin de parvenir à la destruction des systèmes sociaux et des libertés dans un maximum de pays dans le monde et dans l’intérêt exclusif d’une oligarchie possédante. Elle appuie son analyse sur divers exemples historiques depuis le régime de Pinochet aux attentats du 11 septembre 2001 à  NewYork. Mais que s’est-il passé depuis 2001 ? Pas mal de choses, notamment en Europe.

La diffusion de cette théorie est de plus en plus forte en Europe de l’ouest depuis qu’on semble l’appliquer très concrètement aux Etats membres de l’Union. Bien sûr on peut citer Chypre où, après que les agences de notation (nord-américaines par ailleurs) ont fortement dégradé la note de l’Etat, la Troïka est tout de même parvenue à prendre l’argent directement sur les comptes en banque des particuliers sans compter la multitudes des privatisations forcées imposées aux chypriotes. Et tout cela en avançant contre les décisions prises par les représentants légitimement élus du peuple chypriote. Un choc, une déstabilisation du peuple, une politique ultra-libérale. Sur Chypre voir ici et là.

En Grèce la même méthode a été appliquée. Dévaluation de la note par quelques agences de notations, augmentation forte des taux d’emprunt, creusement de la dette, recours aux systèmes institutionnels internationaux dont les agents sont nourris des théories de Friedman dès la plus tendre enfance universitaire et qui imposent des mesures d’austérité de plus en plus rudes pour faire vaincre l’ultra-libéralisme de façon dogmatique. Georges Papahandréou était tellement sous le choc qu’il cède en quelques jours au diktat de la Troïka. Même après la victoire de Syrisa aux dernières élections législatives, les financeurs internationaux ont entendu aller outre la démocratie et continuer à profiter du choc produit par la crise en Grèce en 2008. Mais dans le berceau de la démocratie, on ne s’en laisse pas compter par les banquiers en cravates. Et c’est aujourd’hui le retour de bâton. Non seulement le peuple Grec s’est remis du choc infligé en 2008 et a repris les commandes de son destin mais il pourrait retourner la stratégie du choc contre les ultra-libéraux.

Ces derniers, trop habitués à des victoires en rase campagne se trouvent en état de choc à leur tour. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le langage pathétique de Christine Lagarde lorsqu’à quelques jours d’une échéance cruciale pour le dossier grec, elle se permet de considérer les représentants de son partenaire de négociation comme des enfants turbulents et qu’elle souhaiterais parler aux adultes. Dans le domaine des relations internationales, une telle sortie en public démontre une perte de contrôle et probablement un état de choc comme le décrit Naomi Klein dans son ouvrage. Puis le parti « socialiste » lance un appel « solennel » au FMI pour faire évoluer sa position. Le même parti qui engage pourtant un virage ultra-libéral en France et applique à la lettre les injonctions de Bruxelles et de Berlin en ce sens à l’Elysée et à Matignon. Un de ses adhérents, Pierre Moscovici, par ailleurs Commissaire européen, déclarait il y a quelque jours : « Je lance un appel au gouvernement grec pour revenir sérieusement à la table des négociations ».

A l’heure à laquelle ces lignes sont rédigées, nul ne sait encore comment cela va tourner. Si l’on en croit les différents points de vue exprimés cela pourrait aller d’une acceptation par la Grèce de toutes les exigences de la Troïka à une sortie fracassante de la zone euro entrainant la disparition de ce dernier et un séisme économique mondial. Jouer sur l’incertitude pour faire perdre ses repaires à l’adversaire relève également de la stratégie du choc développée par Noemi Klein. Mais quel objectif pour la Grèce à user d’une telle stratégie ? Il pourrait s’agir de faire passer des décisions politiques contre la volonté des oligarques.

Parallèlement la Grèce progresse à grands pas dans une autre direction sans que les oligarques européens ultra-libéraux ne réagissent vraiment : le renforcement des liens bilatéraux entre Athènes et Moscou en pleine crise ukrainienne. Que nous réserve le gouvernement d’Athènes dans les semaines à venir sur ce dossier ? On n’en sait rien mais Alexis Tsipras et Vladimir Poutine se rencontrent fréquemment. Quelles futures implications de la Grèce dans la toute récente Banque de développement des BRICS ? Quelles seront les éventuelles conséquences d’un alignement de la Grèce, pays d’un poids symbolique incomparable, sur un système alternatif regroupant les nouvelles puissances mondiales ? Quel serait l’intérêt pour ces dernière de poser un pied en Europe ? Toutes ces questions peuvent se poser ou ne pas se poser mais cela se joue cette semaine. Et même si la Troïka abandonnait ses dogmes et s’alignait sur les propositions d’Athènes, elle se verrait entrer dans une erre de turbulences également car cela remettrait en cause non seulement les politiques d’austérité imposées jusqu’à présent dans chaque pays d’Europe mais aussi permettrait en cause toutes celles à venir. En d’autres termes il faudrait songer à recruter des économistes hétérodoxes dans ces institutions.

La construction d’un système ultra-libéral, contre la volonté des peuples et en utilisant la stratégie du choc, s’est mise en place depuis le Chili dans les années 1970 et s’est amplifiée jusqu’à toucher les régions les moins probables du monde comme la Russie. Mais la stratégie ne s’embarrasse guère de l’objectif qu’elle poursuit. Une utilisation de la stratégie du choc par la Grèce contre les institutions ultra-libérales est peut-être en train de se dérouler sous nos yeux. La pierre angulaire du système en Europe, Angela Merkel, devra trancher lundi.

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