Les ouvriers agricoles Martiniquais: premières victimes des inégalités néocoloniales

Des vétérant.e.s, bien que malades ou mourant.e.s, sont encore là pour témoigner des rouages inhumains du « salariat » dans les plantations. Armés de chlordécone en 1968, ils ont été envoyés au front par les békés et l’Etat français, pour lutter contre le charançon du bananier. Ils meurent dans une misère épouvantable. Pourtant, seule une poignée de Martiniquais se lève à leurs côtés…

Les blocages des hypermarchés appartenant au Groupe Bernard Hayot, organisés par des militant.e.s anti-chlordécone font battre le sang de la Martinique et la divisent depuis le mois d’octobre 2019 (frisechlordecone). Ce mouvement social se traduit par une masse d’âmes liquéfiées et de corps inertes qu’une poignée d’esprits conscientisés tente de ranimer. Lorsque les militants anti-chlordécone, crient à l’empoisonnement, au génocide et à l’écocide que subissent terres et corps des Antilles françaises, il faut aussi les entendre chanter l’égalité qui jamais n’apparaît sur la ligne d’horizon qui sépare les Antilles, imbibées de chlordécone, du reste du monde, et qui sépare encore les békés et l’Etat des populations noires (indiens et afro-descendants), au premier rang desquelles figurent les ouvrier.e.s agricoles. 

En 1960, Léon Hayot (se) définissait le béké comme étant « ce qu’il y a de mieux » car « les békés sont les descendants des blancs européens » esclavagistes « qui se sont reproduits en race pure dans les colonies (…) comme le pays est tout petit, nous ne nous marrions qu’entre nous, nous sommes tous parents ». Les « békés vivent entre eux pour protéger leurs filles et ne pas trop les mettre en relation avec les gens de couleur ». Ces propos ne souffrent malheureusement pas d’anachronisme, même 60 ans plus tard : qu’ils soient jeunes ou qu’ils appartiennent au vieux monde, les békés se marient et se reproduisent entre eux, aux fins de préservation de leur patrimoine et donc du système de domination que leurs ancêtres ont initié. Il faut néanmoins nuancer le propos car si les békés représentent 1% de la population martiniquaise, seuls 10% d’entre eux -soit 0,1% de la population- sont de Grands Békés de par leur patronyme et les capitaux -économique, social, culturel- dont ils disposent. Toujours est-il qu’un béké, qu’il soit goyave (donc pauvre), moyen, ou grand, ne se reproduit légitimement qu’en race pure, car les dissident.e.s ont été évincé.e.s de la communauté et ruiné.e.s.

Les grands planteurs békés cultivent le mépris de l’ouvrier.e noir.e qu’ils on tué.e à petit feu, l’obligeant à épandre divers poisons, les voies respiratoires découvertes et à mains nues : des milliers de vies humaines contre des tonnes de bananes et les subventions européennes par millions qu’elles appellent. L’Etat ne faisant rien, nous devons, ne serait-ce que tenter de le contraindre à agir, à cesser le génocide dont les ouvrier.e.s agricoles sont victimes.

A ses 15 ans, Arlette a quitté l’école pour travailler dans les plantations des békés. Elle a épandu de l’engrais à mains nues, arraché les « mauvaises » herbes à la main, après que ses collègues aient épandu des herbicides, et pendant que des avions épandaient des fongicides. Arlette est asthmatique et, travaillant sans protections, elle s’évanouissait systématiquement. Elle a alors demandé au commandeur si c’était « le bon dieu qui vous a dit de nous empoisonner comme ça ? On ne peut pas prendre l’odeur, ils mettaient un désherbant aujourd’hui, il faut qu’on arrache l’herbe et l’odeur monte. Je travaillais, l’avion passait et toute la graisse tombait… Quand même… Monsieur, nous ne sommes pas des animaux, nous sommes des êtres humais.». Le commandeur lui a alors répondu « Madame, si vous ne voulez pas prendre l’odeur, partez.». Aujourd’hui elle a un souffle au coeur, elle n’arrive plus à marcher, elle a eu un cancer de l’utérus. En somme « C’est par méchanceté que les békés nous ont fait tout ça, c’est pour l’argent. Ils ont empoisonné des malheureux, et ils continuent ». 

Il y a trois mois, j’ai débuté une série d’entretiens avec celles et ceux que peu de personnes prennent la peine d’écouter, et à la place desquel.le.s parlent expert.e.s et politicien.ne.s. Cela me rassure tout de même de constater que certain.e.s se battent à leurs côtés, avec une pugnacité impressionnante, depuis des années. Si les pesticides sont nombreux à avoir spolié le capital santé des ouvrier.e.s agricoles, le chlordécone s’impose en étendard de l’écologie coloniale française. Il s’agit d’un pesticide organochloré extrêmement toxique et persistant, commercialisé sous le nom de Kepone dès 1958 par la société Allied Chemical Company et produit par la société Life Science Products dans une usine située à Hopewell, en Virginie. En juillet 1975, l’usine est fermée car plusieurs ouvriers de l’usine souffrant de graves troubles neurologiques et testiculaires sont hautement contaminés au chlordécone, la Rivière James River est également polluée. Comme Malcolm Ferdinand, chercheur au CNRS, a pu le relever, l’étude comparée de la gestion de ce scandale aux Etats-Unis et aux Antilles sous domination française est aussi intéressante qu’elle est révoltante. Les autorités fédérales américaines ont fait preuve d’une réactivité sans faille car une semaine après avoir été alertées du scandale, l’Environmental Protection Agency (EPA) interdit la commercialisation et l’utilisation des stocks de l’usine. Dans le même temps, le département d’agriculture de Virginie entreprend des travaux de recherche sur les produits de consommation de la région de Hopewell, afin que ses habitants ne soient pas exposés au chlordécone, de manière chronique, via la contamination de l’ensemble de la chaine alimentaire. En avril 1977, l’EPA interdit la production, la vente et l’utilisation du Kepone, considérant que leur autorisation « fait courir des risques pour la santé humaine et pour l’environnement qu’il n’est pas raisonnable d’accepter. » (Federal Register, Vo. 49, N° 69, April 11, 1977). 

La justice américaine fera son oeuvre puisque les pêcheurs subissant un préjudice du fait de l’interdiction de pêcher dans la Rivière James poursuivront la ville de Hopewell, et seront indemnisés. Les ouvrier.e.s poursuivront également l’entreprise Allied Chemical qui « est condamnée à verser près 30 millions de dollars en tout entre 1976 et 1977, incluant les frais de dépollution. En prenant en compte l’inflation, cela correspond à 123 millions d’euros actuels. La mairie de Hopewell est aussi condamnée, ainsi que les responsables de l’usine. Deux ans après la fermeture de l’usine et le signalement de la pollution, les procès sont terminés, la justice a fait son travail et les responsables sont condamnés. Les habitants et la ville de Hopewell peuvent alors entamer un processus de réparation et de dépollution et préserver leur lieu de vie ». Les Etats-Unis sont loins d’être exemplaires à de nombreux égards mais toujours est-il que dans le cadre de l’un des plus gros scandales environnementaux auquel a donné lieu le chlordécone, les autorités américaines ont hissé la santé publique, l’intérêt général et la préservation de l’environnement au dessus de considérations économiques, donc d’intérêts privés. 

En France, tout cela relève de l’utopie… Le chlordécone a été utilisé de 1968 à 1993 aux Antilles sous domination française (bien qu’aujourd’hui encore, on y retrouve des stocks semblant neufs). Via le copinage et les collusions d’intérêt que l’on nomme timidement « lobbying », les békés ont obtenu de l’Etat une succession d’autorisations provisoires de vente du chlordécone à compter de 1972, et de dérogations successives lorsqu’en 1990, il fut interdit d’utilisation et de commercialisation en France métropolitaine. La chronologie de l’utilisation du chlordécone en Martinique et en Guadeloupe est disponible en annexe. Nous sommes en 2020, et cela fait 46 ans que les ouvrier.e.s agricoles de la Martinique appellent l’attention de l’Etat sur le drame sanitaire et social qu’ils/elles subissent. La pollution des sols et des cours d’eau guadeloupéens au chlordécone est connue des services de l’Etat depuis 43 ans, la contamination de l’eau dite potable a été révélée il y 21 ans. Il y a 12 ans que le premier plan chlordécone a été lancé, nous en sommes aujourd’hui au quatrième et aucune mesure concrète n’a été prise pour dépolluer les sols et les cours d’eau, décontaminer les populations et leur alimentation, indemniser les victimes et prendre en charge leurs frais médicaux. La justice n’a toujours pas fait son oeuvre et ce, en dépit du fait que deux plaintes ont été déposées en 2006 et en 2007. La première pour « mise en danger de la vie d’autrui et administration de substances nuisibles », la seconde pour « empoisonnement et mise en danger de la vie d’autrui ». 

La Métropole dont l’on adoucit la consonance coloniale à la faveur de l’expression « France métropolitaine » redirige l’urgence martiniquaise et guadeloupéenne vers une patience absente. Les ancien.ne.s ouvrier.e.s agricoles se sont battu.e.s pour la reconnaissance de leurs droits fondamentaux, pour l’application des règles édictées par le code du travail, il n’en reste pas moins que leur dignité n’a jamais cessée d’être bafouée et elle continue de l’être aujourd’hui. Ils et elles vous raconteront l’attente qui, n’en finissant plus, prend l’apparence d’un abandon politique irresponsable et qui, sans l’appui des peuples martiniquais et guadeloupéens, sans le soutien de leurs concitoyens dits métropolitains, n’accouchera jamais d’une reconnaissance de leur statut de victimes, préalable à celle des 715 000 martiniquais.e.s et guadeloupéen.ne.s, également empoisonné.e.s au chlordécone. Si (presque) tout le monde est affecté par cette contamination, l’urgence est pressante pour cette masse prolétaire malade et vieillissante qui ne perçoit parfois qu’une retraite de 200 euros ne lui permettant pas d’assumer les frais médicaux liés au traitement des pathologies dont elle souffre et dont elle meurt, du fait des békés et de l’Etat français, coupables de crime environnemental, de crime d’empoisonnement, de non assistance à personne en danger et aujourd’hui d’un génocide par inaction. 

Il faut ajouter à cela les traitements inhumains et dégradants, ainsi que la réduction en esclavage qu’ont subis les ouvrier.e.s agricoles employé.e.s par les békés. Au profit du rayonnement économique de l’Etat Français, ils et elles ont été retenu.e.s dans les plantations de fruits exotiques par une misère effroyable, victimes d’un chantage économique les ayant contraint.e.s a accepté des conditions de travail indignes de la doxa républicaine. Etant précisé que les ouvrier.e.s ayant travaillé pour le compte des services de l’Etat (dans les plantations de l’IRFA, puis du CIRAD) ont, eux aussi, été victimes de ce chantage économique, forcé.e.s de troquer des points de vie contre quelques espèces sonnantes et trébuchantes. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le chlordécone n’est qu’un bananier cachant des plantations dignes de celles du XVIII ème siècle, le fouet et les chaines physiques en moins, le chlordécone, le mokap, le némacur, le témik, les fers économiques en plus.

Le 31 janvier 2020, Yvon Serenus, militant de longue date, fils d’une ouvrière agricole décédée dans d’atroces souffrances du fait d’un cancer, annonce que « les personnes qui composeront le « collectif des ouvriers empoisonnés par les pesticides » seront les ouvrier.e.s mais aussi les enfants de celles et ceux qui sont décédé.e.s. Nous allons créer une commission sanitaire santé et une commission juridique ». Le mot d’ordre n’est autre que « Doubout pou reparasyon » -debout pour les réparations-. Le Dimanche 16 février 2020, à 9h nous organisons une Assemblée Générale à l'espace Lucien LAROCHE, rue Vincent ALLEGRE, au Robert. Toute personne sensible à la cause de celles et ceux qui vous raconteront leur histoire est conviée, toute personne connaissant d’ancien.ne.s ouvrier.e.s agricoles, des ouvrier.e.s en activité et des petits planteurs est invitée à les convier. Nous fixerons les objectifs à atteindre, les missions à remplir, et déterminerons les actions à mener en faveur des ouvrier.e.s agricoles empoisonné.e.s par les pesticides et de leurs enfants. Il y a une véritable urgence sanitaire, ils et elles meurent à petit feu, ou de façon fulgurante, d’un jour à l’autre (je l’ai constaté) leur état de santé peut se dégrader au point qu’ils ne puissent plus se lever. L’Etat n’agit pas. Par conséquent, ni les Martiniqusais.es, ni les Guadeloupéen.ne.s n’ont le droit de dormir pendant que leurs aïeux agonisent. 

 
          Les revendications du Collectif des ouvriers empoisonnés par les pesticides sont les suivantes :

  • L’instauration d’un minimum vieillesse permettant aux ouvrier.e.s agricoles de vivre car, n’ayant pas été déclarés par les békés, ceux-ci ayant opéré des ponctions sur leurs salaires, leur carrière ayant été interrompue du fait des pathologies dont ils/elles sont affecté.e.s, ils et elles vivent dans la misère.

  • La prise en charge par l’Etat de leurs frais médicaux.

  • La mise en place de visites médicales, gratuites, afin de mesurer le taux de chlordécone dans le sang des ouvrier.e.s et de leur famille. Actuellement, le test sanguin n’est pas pris en charge par la sécurité sociale et son coût s’élève à 72 euros.

  • La reconnaissance des pathologies dont ils et elles sont affecté.e.s en tant que maladies professionnelles.

  • La décontamination de l’ensemble des populations martiniquaises et guadeloupéennes et la dépollution des sols. 

  • Des réparations pour les préjudices -physique, moral, d’anxiété- subis. 

A titre personnel, et au vu de ce que certain.e.s ouvrier.e.s m’ont fait entendre, je pense qu’il est également nécessaire de créer des épiceries solidaires ou que les ouvrier.e.s agricoles bénéficient d’aides alimentaires, ou de portage de repas (certain.e.s étant alité.e.s car malades ou mourant.e.s) afin qu’ils/elles puissent avoir accès à une alimentation exempte de chlordécone. De même, l’eau du robinet étant elle aussi contaminée, des bouteilles d’eau devraient leur être distribuées gratuitement. Ne serait-ce que pour endiguer la croissance des tumeurs et le développement des pathologies dont ils/elles sont déjà affecté.e.s. Et pour préserver celles et ceux qui, pour l’instant, ne souffrent de rien, à l’exception des traumatismes qu’ils et elles ont vécus dans leur chair et dans leur âme.

Par ailleurs,  vendredi  21 février 2020, à 19h, à Paris, se tiendra un meeting d’information sur la « justice pour les victimes du chlordécone » et la répression que subissent les militant.e.s en Guadeloupe et en Martinique. Le  collectif de défense des ouvriers empoisonnés par les pesticides entend internationaliser son combat, et l’un de ses membres a été délégué pour le représenter au meeting.

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L’accession à la citoyenneté française dans les colonies sous domination française a conféré à ses bénéficiaires un statut de français entièrement à part (I) puisque le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848 a instauré une inégalité perpétuelle entre les maîtres et leurs esclaves que l’affranchissement n’humanise pas (A). Les ouvrier.e.s agricoles que j’ai rencontré.e.s vous feront le récit de la grève qu’ils ont menée en janvier-février 1974, contre l’assimilation avortée, l’esclavage moderne et leur empoisonnement aux pesticides (B). Le scandale sanitaire et environnemental qui, depuis 50 ans déjà, frappe la Martinique et la Guadeloupe, aux vus et aux sus de tous est le fruit du continuum colonial. L’inaction préside à la gestion de cette crise par les pouvoirs publics aux yeux desquels les ouvrier.e.s agricoles, premières victimes de l’utilisation des pesticides, n’existent pas (II). L’immobilisme général des Antillais sous domination française , face à cette crise majeure, s’ancre dans l’aliénation et la dépossession de leur devenir que s’arrogent les békés et l’Etat français néocolonial (A). Néanmoins, nous sommes une minorité bruyante à exiger que notre empoisonnement quotidien cesse, que les auteurs des crimes dont nous sommes victimes soient condamnés, que les dommages qu’ils ont causés soient réparés. Que l’on bloque les supermarchés que détient Bernard Hayot, que l’on constitue un « Collectif de défense des ouvriers empoisonnés par les pesticides », que l’on diffuse des informations visant à sensibiliser la masse endormie, que l’on impose sa présence citoyenne lors des réunions pilotées par la préfecture et l’ARS dans le cadre du plan Chlordécone IV, nous agissons pour arracher à l’Etat ce qu’il nous refuse : le respect de notre dignité humaine, mais seul.e.s, nous n’y parviendrons pas (B).

  1. L’accession à la citoyenneté française dans les colonies françaises : fossoyeuse de l’égalité républicaine promise

    A)
    L’abolition de l’esclavage ou l’avènement d’un prolétariat servile

Malcom Ferdinand définit « l’habiter colonial » comme étant la mise en oeuvre violente d’une manière particulière d’habiter la terre, celui-ci ayant « transformé les terres en puzzles d’usines et de plantations qui caractérisent cette ère géologique, le plantationocène ». La maison du colon est une habitation, donc le colon est un habitant, ce que le nègre n’est pas. 

L’article 44 de l’édit de mars 1685 -dit Code Noir- dispose que les être humains réduits en esclavage « sont déclarés être des meubles », tranchant ainsi le débat juridique portant sur la nature mobilière ou immobilière des esclaves. Les personnes réduites en esclavage peuvent donc être vendues indépendamment de l’habitation à laquelle elles sont attachées : ce sont des pions interchangeables, une force de travail, rien de plus que des machines faites de chair. L’équation est simple, terriblement simple : le colon habite la terre, le nègre la meuble. Tantôt, fruit de querelles successorales, le nègre-meuble mutait en un immeuble par destination : il était considéré comme un bien meuble rattaché à la terre, donc à la plantation. Et si les capitalistes maltraitent la terre nourricière pour que son rendement croisse, les hommes et les femmes qui la meublent n’ont rien à lui envier. 

Dans la « Revue des deux mondes » parue le 1er avril 1837, il appert de la consultation des colons au sujet des projets d'ordonnances relatifs au pécule des esclaves et à leur rachat que ceux-ci rêvent d’un ordre socio-racial immuable. Les quatre conseils coloniaux de la Guyane, de la Guadeloupe, de la Martinique, et de l’île Bourbon (Réunion) estiment que « L'institution légale du pécule renverserait tous les principes sur lesquels repose la société dans les colonies; elle donnerait à l'esclave une existence civile. C'est établir la propriété dans la propriété : l'esclave étant la chose du maître, son pécule ne peut être qu'une tolérance, jamais un droit. (…) Quant à la faculté de se racheter sans le consentement du maître, outre qu'elle blesse les droits acquis, c'est la destruction de tous les établissements coloniaux, qui seraient ruinés faute de bras. La loi doit être conçue dans l'intérêt de tous; celle-ci ne profiterait qu'à l'esclave. Pour le maître, c'est une expropriation sans cause d'utilité publique, une expropriation sans équitable indemnité; car le rachat ne serait qu'un remboursement du prix d'acquisition, tandis que l'indemnité doit comprendre celui de la propriété matérielle, terres et bâtiments, rendus sans valeur par la libération des travailleurs ». Ils ajouteront que ces ordonnances ne relèvent pas du domaine d’attribution de « la couronne » et des législateurs métropolitains car « tout changement dans le sort des esclaves est une question de régime intérieur, qui rentre essentiellement dans les attributions des conseils coloniaux ».

Les esclaves martiniquais qui, le 22 mai 1848, ont arraché leur affranchissement aux colons et à l’Etat, ont majoritairement continué à exploiter la terre qu’ils n’ont jamais cessé de meubler. Un système ne peut être aboli par la réforme : le plantationocène est né du capitalisme dont l’esclavage n’a été qu’une institution juridique, et son abolition n’en a été qu’une réforme. En outre, au sortir de l’esclavage, les paysages agricoles monolithiques des Antilles sous domination française, façonnés par des bras noirs aux ordres d’une minorité blanche, demeurèrent les mêmes. Dans la lorgnette de celui qu’il/elle nommera désormais son patron, l’ouvrier.e-meuble reste un être humain réifié en une simple force de travail remplaçable, et fort heureusement d’ailleurs puisqu’il est d’usage de le sacrifier au nom du productivisme plantationnaire. Pour la France, ces colonisé.e.s qu’elle orne de sa citoyenneté n’ont d’autre fonction que de produire des denrées exotiques dont elle ne dispose pas telles que la banane, l’ananas, le sucre de canne et le rhum, le tout en épuisant les sols qui n’échapperont pas à la persistance de leur pollution et en empoisonnant celles et ceux qui, inexorablement, la meubleront. 

L’iniquité qui préside à l’organisation socio-juridique des Antilles françaises est intimement liée au système esclavagiste, et plus particulièrement à son abolition. L’histoire des mouvements agricoles antillais en témoigne d’ailleurs. La canne à sucre écorchait encore à vif l’esprit des antillais.e.s affranchi.e.s, peu enclin.e.s à louer leur force de travail à leurs anciens maîtres aux fins de culture de terres qui, encore hier, s’abreuvaient de leurs larmes, de leur sueur et de leur sang. Victor Schoelcher en fut parfaitement conscient et, c’est à ce titre qu’il déclara que « Les Nègres ne manqueront pas aux champs de canne, témoins de leurs douleurs et de leur opprobre passés, quand l’indemnité soldée, quand les banques coloniales constituées fourniront de quoi les payer, quand on les y amènera, je le répète, par de bons traitements, par la persuasion, par l’appât d’une juste rémunération sous quelque forme qu’elle se présente, enfin par l’éducation et les besoins qu’elle fait naître en nous  ». 

L’indemnité qu’évoque Victor Schoelcher n’est autre que celle que prévoit le décret du 27 avril 1848 abolissant « entièrement [l’esclavage] dans toutes les colonies et possessions françaises », avant de poursuivre à l’article 5 que des réparations sont dues aux Colons, et que par conséquent, « l'Assemblée Nationale [règlerait] la quotité de l'indemnité qui devra [leur] être accordée ». Ainsi, le 30 avril 1849, la loi portant sur l’indemnité accordée aux colons par suite de l’affranchissement des esclaves plafonna son montant à 120 millions de francs pour l’ensemble des quatre anciennes colonies : Martinique, Guadeloupe, Guyane et La Réunion, ainsi que pour le Sénégal, Nossi-Bé et Sainte-Marie. L’indemnité consistait en une rente annuelle de 6 millions de francs, équivalant à un intérêt de 5% pour le capital de 120 millions de francs susévoqué et, 6 millions de francs payables en numéraire. Par décret, Louis-Napoléon Bonaparte instituera une  commission dans chaque colonie destinée à recevoir les demandes des colons, sur présentation de pièces justifiant de leur dépossession, par les abolitionnistes, des êtres humains dont ils étaient propriétaires. 

Quel sens doit-on conférer à la reconnaissance du statut d’êtres humains au bénéfice des ancien.ne.s esclaves alors même que seront indemnisés leurs tortionnaires en vertu du droit inaliénable et sacré qu’est la propriété privée et qui, par définition, ne peut qu’être exercé sur des choses, donc des biens meubles et immeubles ? 

Les créatures juridiques que sont ces anciennes bêtes de somme sont scindées en deux : mi-choses/mi-humaines. Cette dichotomie leur refuse les droits fondamentaux dont jouit tout être humain, à commencer par l’égalité et la liberté. Et, bien que les propos liminaires du décret d’abolition dénoncent que l’esclavage est « un attentat contre la dignité humaine ; qu'en détruisant le libre arbitre de l'homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; qu'il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité ». Si le droit de jouir de la liberté est reconnu au nègre, le devoir du colon de réparer les dommages qu’il lui a causé en la lui ôtant, lui, n’existe pas : si la propriété privée est un droit inaliénable et sacré, que la liberté l’est aussi; que la personne humaine et les éléments du corps humains sont insusceptibles d’appropriation, le droit à disposer librement de son corps, de se posséder, et donc d’exercer un droit de propriété sur sa personne appelle, censément, une juste indemnisation dès lors qu’on lui porte atteinte via l’expropriation. Le décret d’abolition ayant fait tomber leur masque d’esclaves a, par la même, annihilé leur statut de victimes, de sorte qu’ils ne purent prétendre à aucunes réparations. 

Pourquoi indemniserait-on des nègres mis au ban des siècles durant sous l’égide de l’inhumanité, lorsqu’il est prévu de les attirer dans les champs de canne en agitant une maigre bourse sous leurs orbites effarées par ce tissu d’absurdités et de non-sens ? L’existence des bourreaux et des criminels s’éteindrait-elle suite à la négation rétroactive de celle de leurs victimes ? Ou l’Etat français a-t-il tout simplement absous les maîtres de leurs crimes en cautionnant ceux-ci…en les rétribuant pour leur cessation ? 

Nulle sanction pour le colon blanc qui ne connait du pêché que le lavement, et de la criminalité que le col blanc. En indemnisant les anciens maîtres esclavagistes, l’Etat français n’a nullement assuré le respect de l’article 17 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 sur lequel l’indemnité coloniale est fondée, il a, à sa faveur, violé l’article 4 de cette même déclaration consacrant le droit imprescriptible et sacré de l’Homme qu’est la liberté, celui dont dépendent tous les autres. Il n’y a pas lieu d’indemniser le bas de l’échelle raciale et sociale des colonies françaises, qu’on lui balance une triste pitance, pourvu que la misère la séquestre dans les champs, sous la subordination de ses anciens bourreaux. En somme, les maîtres deviennent des  « patrons » et par conséquent, l’abolition de l’esclavage est un leurre sémantique.

L’article 7 de la loi du 30 avril 1849 précise que « sur la rente de six millions, (…) le huitième de la portion afférente aux colons de la Guadeloupe, de la Martinique et de La Réunion, sera prélevé pour servir à l’établissement d’une banque de prêt et d’escompte dans chacune de ces colonies », lesquelles furent créées en 1851, selon l’esprit du texte et donc du législateur afin d’obvier aux difficultés d’une société libérale, prétendument égalitaire car née brusquement d’une société esclavagiste séculaire. Théoriquement, les fonds des banques coloniales étaient destinés aux investissements dans la technologie sucrière ainsi qu’au rehaussement des maigres salaires des « ouvrier.e.s agricoles ». En pratique, les hommes que Victor Schoelcher escomptait appâter à l’aide d’une « juste rémunération » versée par le Crédit Foncier Colonial, ne percevaient qu’entre 1,25 et 1,50 franc par journée de travail. Les femmes, quant à elles, ne purent prétendre qu’à un salaire journalier oscillant entre 0,50 et 0,75 centimes par jour. La justesse de cette rémunération s’apprécie donc à l’aune de sa bassesse. 

En 1870, parmi la population active de la Martinique composée de 65 613 martiniquais.e.s, 33 123 d’entre elles/eux, soit 50.48 % de la population active cultivait la canne à sucre, et dont les domiciles bordaient les habitations, épousant ainsi l’implantation géographique de la canne : les voilà les rues cases nègres qui, jusque dans les années 1985, épousaient les confins des habitations des « derniers maîtres de la Martinique ». 

Malgré le fait que la loi du 19 mars 1946 dite de départementalisation érigea les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et la Guyane française en départements français, l’ordre colonial fut maintenu et, d’ailleurs, les renseignements généraux indiquent, dans un rapport en date du 17 avril 1956 que 75 % des terres cultivables appartiennent à des sociétés anonymes ou à des grands propriétaires (aujourd’hui encore, 80% de la sole bananière est monopolisée par 15% des  planteurs, et 70% de la sole cannière par 30% des planteurs). 

En 1958, la société martiniquaise est majoritairement composée d’une classe prolétaire noire, pour laquelle la vie est extrêmement rude car bien que la loi du 11 février 1950 ait instauré le SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti), les salaires sont inférieurs et le coût de la vie est supérieur à ceux que l’on connait en France « métropolitaine », respectivement à hauteur de 17% et de 65%. Le 7 Novembre 1959, les renseignements généraux constatent que la race est fonction du rang que l’on occupe sur l’échelle sociale martiniquaise. L’élite y est encore (et toujours) blanche et partiellement mulâtre au bénéfice de laquelle la majeure partie de la population noire loue sa force de travail pour 3 francs 6 sous, la classe moyenne est constituée de mulâtres.

Lorsque l’on prend le temps d’écouter ou de lire les femmes et les hommes qui ont composé cette classe prolétaire servile, il faut peu de temps pour comprendre que le système d’habitation, au sein duquel évoluaient maîtres, commandeurs et esclaves, n’est jamais tombé en désuétude.

 

     B) Janvier-Février 1974 : les ouvrier.e.s agricoles contre l’assimilation avortée, l’esclavage              moderne et leur empoisonnement aux pesticides

Le 31 janvier 2020, au Robert, militant.e.s aguerri.e.s et ouvrier.e.s à la retraite se sont constitué.e.s en « Collectif de défense des ouvriers empoisonnés par les pesticides ». 

La chance m’a été donnée d’entendre les Grands témoins de la violence coloniale conter l’horreur vécue, les luttes menées pour s’extirper de la misère sanitaire et sociale, celle-là même dans laquelle ils baignent encore. Les ouvriers furent les premiers détracteurs de la mascarade, de l’imposture qu’ont été l’abolition de l’esclavage et la départementalisation. Cela fait aujourd’hui plus de 50 ans que ces vétéran.te.s mènent une lutte de longue haleine. D’abord pour l’application du droit du travail dans les zones de non-droit que sont les plantations puis pour l’application des lois sociales dont ils ne jouissent toujours pas. 

Gisèle Gros et Josette Bomaré ont écumé les habitations du centre et du nord de l’île, elles ont loué leur force de travail aux Hayot, aux Depaz, aux Duchamps… et lorsqu’on leur demande pourquoi ont-elles multiplié les patrons, Gisèle répond « qu’il y avait des côtés qui étaient plus durs que d’autres, parce qu’à certains endroits tu finissais plus tôt, d’autres plus tard (…). Je partais de chez moi à 6h du matin, mais je me levais à 4h pour faire à manger aux enfants avant de les déposer chez la gardienne ». Il était aisé de passer d’une habitation à l’autre, car « à partir du moment où tu demandais du travail, ils t’en donnaient ». 


Les salaires n’étaient pas mensualisés et à ce titre, on parlait de « travail journalier » ou de « travail à la tâche ». Robert Sae, à l’époque membre du Groupe d’Action Prolétarien qui donnera naissance au mouvement Asé Pléré Annou Lité et au CNCP, nous explique que « tu pouvais travailler à la tâche, par exemple tu as 300 plans dont tu dois t’occuper, tu as terminé, tu peux partir, mais en général… Ces bandits -les békés-…nous l’avons vu à Concorde … te donnent une tâche trop dure la veille et comme tu ne peux pas la terminer, ils te disent que tu leur dois une journée de travail ». Par conséquent, il n’était pas rare que les ouvrier.e.s « travaillent » gratuitement. 

Josette explique que dans les champs de canne à sucre, la journée débutait à 5h du matin, et pour percevoir son salaire journalier il fallait « couper des cannes d’un mètre, 25 paquets de 10 bouts de canne pour faire une pile, et il fallait faire 10 ou 20 piles ».

Gisèle ajoute que « Quand ils te demandaient d’épandre du Mocap, ça sentait très fort, donc il fallait le mettre de bonne heure » mais, du fait du trop grand nombre de sacs à épandre, quand « il est déjà 1h de l’après-midi et qu’on met toujours du mocap » et que le soleil est au plus haut, « tu vomis, tu es malade ». Quand on lui demande si elle portait des gants, elle s’esclaffe (jaune) « Quels gants ?! On ne savait même pas que c’était un poison qu’on mettait, on mettait le Mocap et puis on allait manger, le lendemain tu es malade, ta tête te fait mal, tu vomis, tu ne sais même pas ce que tu as ». En consultant la fiche toxicologique du Mocap, un pesticide organophosphoré, nous apprenons que celui-ci est « Mortel par contact cutané. Toxique en cas d’ingestion. Toxique par contact oculaire ». Donc, au-delà du fait que les békés n’investissaient pas dans la protection de la santé de leurs « salariés », aucune mesure préventive, à commencer par l’information (gratuite) concernant les règles de sécurité à respecter après avoir manipulé ces produits toxiques (à mains nues), n’a été prise. Cela dénote en creux un manque de considération absolu pour les ouvrier.e.s. Lorsque « je mettais du Mocap, j’étais en début de grossesse et par la suite j'ai continué à en mettre mais j’étais toujours malade... j’allais chez le médecin… Et puis j'ai continué à en mettre un peu, j'ai accouché, il lui manquait du sang, elle avait un rétrécissement du coeur, et elle suffoquait. A 9 ans, on l'a opérée du coeur et jusqu’à maintenant elle souffre de la même manière que je souffrais lors de ma grossesse ». 

Juliette a travaillé plus de 40 ans dans les plantations de Saint-Joseph, elle ignorait tout de la dangerosité des produits qu’elle était en charge d’épandre, elle non plus n’avait pas de gants et « même si tu en demandais, on ne t’en donnait pas », là non plus. En outre, il revenait aux ouvrier.e.s d’acheter des protections, ce dont ils/elles n’avaient pas les moyens. En 1979, elle a été intoxiquée au Nécamur, un nématicide organophosphoré : « ça m’a donné la diarrhée, j’ai eu très soif, j’étais obligée de boire un petit peu d’eau mais après je me sentais faible, je me suis douchée et suis redescendue sur l’habitation pour aller prendre mon salaire, et puis j’ai dit au patron que ça m’a rendue malade (…) je me suis évanouie (…) j’étais à l’hôpital j’ai pris 14 perfusions ». Dans les années 1970, Juliette a été brûlée par un produit phytosanitaire ressemblant à du ciment, sur ses tibias « c’était devenu tout noir, je ne savais même pas marcher pendant plus d’une quinzaine de jours ». Précisions que dans ces cas là, les ouvrier.e.s n’étaient pas déclaré.e.s en accident du travail, au mieux ils pouvaient espérer un arrêt de travail pour maladie, ce qui implique une moindre rémunération, somme toute injuste. 

Josette s’indigne en relevant que « le commandeur te disait que les produits ne font rien  pour qu’on les épande » et Robert précise que « si tu babilles avec le commandeur, qu’il te dit fais-ci mais tu dis que tu ne veux pas mettre l’engrais, tu es renvoyé ». Tou.te.s tiennent le même discours : bien que conscient.e.s des dangers immédiats auxquels ils/elles étaient exposé.e.s, ils/elles n’avaient pas d’autre choix que d’exécuter les ordres qu’on leur donnait, d’accepter les mauvais traitements, les retenues sur salaires illégales et partant, leur exploitation. Il est nécessaire de préciser que le chômage de masse a toujours été coutumier aux Antilles, qu’à l’époque, la misère constituait un vivier d’ouvrier.e.s bon marché car les familles étaient nombreuses, souvent composées d’une dizaine d’enfants, et ne recelaient d’aucuns diplômes, faute de moyens. Lorsque l’on interroge Gisèle sur son salaire, elle répond qu’elle « était payée par semaine … 10 francs, 15 francs parfois, il y avait plein d’habitations sur lesquelles ils ne te payent pas ». Concernant les fiches de paie « des fois on nous les donnait, des fois non ». 

Les négociations des salaires, à l’époque, passaient inévitablement par une grève, à chaque début de campagne. Les ouvriers de la canne étaient toujours les premiers à laisser la canne coupée se vider de son sucre, pour contraindre leurs patrons à leur lâcher quelques miettes qui, en tout état de cause, ne pouvaient leur assurer une sensation de satiété. Précisons qu’entre 1967 et 1974, le salaire annuel moyen d’un employé métropolitain est passé de 10 612 francs à 21 877 francs. Or, eu égard aux dires des ouvrier.e.s agricoles que j’ai rencontré.e.s, certain.e.s ne percevaient pas plus de 2 800 francs par an, bulletins de salaires à l’appui. Juliette a conservé toutes ses fiches de paie, leur montant varie entre 24 francs et 70 francs avant la grève de 1974. 

Salaires hebdomadaires de Juliette en 1967 © Canoubis Salaires hebdomadaires de Juliette en 1967 © Canoubis

Robert Saé m’informe que lors de la grève de 1974  « le salaire de l’agriculture était différent du SMIC, les ouvrier.e.s touchaient 24 francs par jour de travail … THEORIQUEMENT ! Mais avec le système de ponction » relatif au travail journalier « ils abaissent le salaire, et en moyenne, les ouvriers touchaient 17 francs par jour de travail. (…) En plus ils n’étaient pas déclarés, donc ils n’avaient pas de retraite ». 

Mady Aïssata Merine a travaille 12 ans à l’usine du Galion, elle raconte avoir témoigné au bénéfice de deux anciens ouvriers agricoles, afin d’attester qu’ils avaient bien travaillé toute leur vie, dans le but qu’ils puissent percevoir leur retraite. Gisèle a voulu faire de même puisqu’elle non plus, n’a pas été déclarée, mais il lui a été opposé que « ça ne se fait plus ». Aujourd’hui, elle survit avec 200 euros par mois, alors même qu’elle a été exploitée, dès ses 16 ans, dans les plantations. 

Robert explique qu’auparavant, la citée Lacroix au sein de laquelle vivent nombre d’ouvrier.e.s agricoles du Robert, était construite « sur la mangrove, elle était composée de petites maisons en fibro-ciment (chargé…d’amiante !), et pour toutes les familles c’était une salle avec une chambre où tout le monde dort avec un rideau qui sépare. Tu vas chercher l’eau, et puis  tu cuisines avec un flambeau ». Josette me montre qu’une « une source coulait là, c’est là bas qu’on allait prendre l’eau ».

Les conditions de vie des ouvrier.e.s agricoles étaient donc extrêmement rudes, indignes, mais le sort réservé aux saint-luciens fut bien pire. Robert raconte qu’« Un saint-lucien vit en Martinique depuis 25 ans, il vit sur l’habitation du béké, il n’a pas le droit de sortir de l’habitation, il doit attacher les bêtes du béké quand il a fini sa journée de travail. J’ai eu ses enfants comme élèves. Et puis, un jour, son patron lui a dit qu’il devait partir, il a appelé la police (…). Je suis allé aux négociations avec l’inspecteur du travail, il m’a dit qu’il ne faut pas trop embêter le béké car « c’est quelqu’un qui travaille quand même ! ». Nous avons organisé des manifestations, publié des article dans des journaux, ils ont fini par lui accorder le droit de rester ». 


Mady Aïssata Merine précise qu’à Sainte-Marie, par exemple, « On leur avait donné un WC et ils prenaient l’eau dans la cuvette, avec un tuyau, pour faire à manger. Ils n’avaient pas un seul robinet d’eau, et c’est là qu’on a fait les revendications : on a dit qu’on ne faisait pas démarrer l’usine tant qu’ils n’avaient pas un robinet, c’était dans les années 1973/1974 ». Dans le coffre du patron de l’usine du Galion, étaient conservés les papiers des saint-luciens car « quand on les faisait venir, on me remettait tous les passeports, et moi j’étais pas au courant, j’avais 17/18 ans puisque j’ai commencé très tôt, on leur prenait leur passeport donc les saint-luciens n’avaient pas le droit de sortir de l’habitation ». Ce que confirme d’ailleurs Robert « Au bord de l’usine le Galion c’était comme des cases nègres, il y avait des grands hangars et puis des cabanes en bois sans eau, et des paillassons. Ils devaient être à 20 dans chaque case, et ils n’avaient pas  le droit d’aller sur l’autoroute ».

Le 7 janvier 1974, les ouvriers agricoles de l’habitation Vivé, au Lorrain entreprirent une grève marchante, parcourant les habitations de l’île afin de rallier leurs camarades à la lutte pour : une rémunération journalière de 35,46 Francs (pour 8 heures de travail), le paiement effectif des heures supplémentaires (5,54 Francs), le paiement intégral du salaire à la fin de chaque semaine impliquant la fin des retenues sur salaire, la suppression totale des produits toxiques (à commencer par le chlordécone), une pause de 12h à 13h sur toutes les habitations ainsi qu’un quart d’heure pour le repas du matin, la fin des licenciements injustifiés, du travail pour toutes et tous, l’amélioration des conditions de travail dans les hangars par le port de tabliers, de gants et de bottes, la suppression du travail à la tâche, le respect des droits syndicaux sur l’habitation ainsi que le paiement des congés exigibles en Juillet. Il faut noter que dès 1972, les ouvrier.e.s exigeaient l’arrêt de l’utilisation des produits phytosanitaires toxiques et létaux dans les plantations. Cette grève marchante grossissaient ses rangs au fil des habitations parcourues. Elle fut ébranlée par la violence étatique, mais encore par celle des békés, synonyme du continuum colonial : des femmes et des hommes réclamant l’application de leurs libertés et de leurs droits fondamentaux feront l’objet d’une véritable chasse, qui se solda d’ailleurs par deux morts et 5 blessés graves. Le 14 février, les grévistes marchent en direction de Basse-Pointe et, lorsqu’ils arrivent à l’habitation Chalvet, propriété du béké Aubéry, ils sont encerclés par plusieurs camions de gendarmes et un hélicoptère. Des gaz lacrymogènes sont largués pendant que les gendarmes tirent à balles réelles. Plusieurs hommes tombent, blessés, un ouvrier agricole, Ilmany Sérier, cinquante ans est mortellement touché. Josette raconte « ils ont tué Ilmany devant moi… ». Gisèle, ayant des enfants ne suit pas ses camarades jusqu’à Chalvet, où « ils ont fait un carnage ». Elle rentre au quartier Lacroix, au Robert. Les gendarmes sont là, eux aussi, ils sont venus soutirer les noms des grévistes mais « personne ne dévoilait personne, personne ne connaissait nos vrais noms. ». Je l’interroge alors sur les enquêtes menées par les renseignements généraux et Robert me répond qu’à cette époque « on avait une organisation qui s’appelait le groupe d’action prolétarien (G.A.P), une organisation clandestine révolutionnaire et donc on avait des services … Si tu veux, nous étions plus malins qu’eux. Par exemple nous avons pu avoir un rapport que François Mitterand avait entre les mains lorsqu’il est venu pour son premier voyage présidentiel en Martinique. Il parle de touts les partis politiques et il dit : le GAP, ils sont une trentaine de militants, ce sont les plus dangereux, ils sont insaisissables. On faisait des réunions à 3h du matin et on tournait… ». 

Deux jours plus tard, pendant les obsèques de Ilmany Sérier, le corps de Marie-Louise Georges Placide, un ouvrier de dix-neuf ans disparu depuis le 14 février est retrouvé par des pêcheurs du Lorrain. Son corps porte des traces de torture, les gendarmes l’ont torturé et jeté à la mer, pourtant, le préfet de l’époque soutient que l’autopsie n’a révélé aucune trace de torture…

Cette grève de Février 1974 résume toute l’injustice qui irrigue le peuple martiniquais, car  une fois la grève finie, Josette, qui me dit, l’air grave « nous avons vécu la misère (…) c’était plus que de l’esclavage », n’a jamais pu retrouver de travail dans les plantations, peu importe le béké à la porte duquel elle venait frapper. Elle a fini par alerter Aimé Césaire, alors maire de Fort-de-France, de sa situation… Celui-ci lui a offert un emploi au sein de sa municipalité. En faisant abstraction de l’état de santé désastreux de cette femme solide de 81 ans et des traumatismes terribles qu’elle a eu à vivre, les choses se sont bien terminées pour Josette, au moins au plan professionnel. D’autres n’ont pas eu cette chance, car nombreux.ses sont ses camarades à n’avoir pas retrouvé d’emploi dans les plantations, ou à avoir été contraint.e.s d’y rester, faute de diplômes et d’autres qualifications professionnelles. 

A l’aide d’articles de journaux d’époque, Robert a étudié les grèves menées par les ouvriers agricoles en Martinique : « Toutes les grèves qui ont été faites avant ont été spontanées car rares étaient les ouvriers assez conscientisés pour acheter une carte auprès du syndicat CGT ouvriers agricoles, y’avait pas de syndicat… nous avons fait un comité de grève pour structurer la grève de 1974 et c’est à ce moment là que les dirigeants de la CGT se sont portés comme négociateurs. (…) notre organisation politique, le G.A.P (…) nous demandions le SMIC : c’était 34,56 francs, donc nous demandions l’alignement. Quand ça a pété, qu’ils ont tué des gens dans les manifestations, les békés ont eu peur, mais ils ont couillonné les travailleurs parce que dans les négociations il y avait un comité de grève des ouvriers agricoles, mais les gens  de la CGT qui négociaient ne connaissaient pas la situation. Ils ont signé 35 francs conventionnels » ce qui signifie que « les salaires sont bloqués à perpét’… gelés, et ne sont pas alignés sur le SMIC métropolitain ».

Robert ajoute que « le plus joli c’est que même en ayant obtenu ça -l’augmentation salariale-, c’était le système d’habitation comme au temps de l’esclavage : les ouvrier.e.s descendaient sur l’habitation le vendredi soir, les enfants restent ici à la maison et ils travaillent loin donc ils y vont à pied … devant la boutique du béké, c’est là qu’il te donne ce que tu as fait la semaine et puis comme tu as fait crédit toute la semaine à la boutique, dans laquelle il vend à prix usuraire, tu passes avec ta fiche, et puis tu regardes ce qu’il te reste ». Ce système a perduré jusqu’à la fin des années 80. Mais, dans les grandes surfaces et autres, que détiennent les békés (dont l’emblématique Bernard Hayot), les tarifs usuraires sont restés les mêmes. 

La grève cesse le 19 février, l’augmentation salariale demandée ayant été obtenue. Une augmentation salariale, certes, mais toujours pas d’alignement du SMIC sur celui de la Métropole, non plus de respect pour l’intégrité des ouvriers agricoles qui n’existent, au yeux du pouvoir central, qu’en tant que force de travail coloniale, non pas en tant que citoyens français.

Yvon Serenus, l’un des fondateurs du Collectif de défense des ouvriers empoissonnés par les pesticides, m’apprend qu’il faudra attendre 1980 pour que la convention collective soit adoptée, et que les ouvrier.e.s puissent être mensualisés, car certains syndicats y étaient opposés.

Sinon, pour l’alignement du SMIC et de l’ « essentiel » des prestations familiales dans les DOM, il faudra attendre 1996, soit 50 ans pour que la départementalisation se plie, partiellement, à l’une de ses obligations. 

Lorsque j’interroge les ouvrier.e.s présent.e.s à la constitution du Collectif de défense des ouvriers empoisonnés par les pesticides, sur leurs conditions de travail et d’existence, Josette Bomaré me répond que « c’était plus que de l’esclavage », et quelqu’un scande, à l’autre bout de la table « c’est de l’esclavage , nous avons travaillé pour rien ».  En tout état de cause, dans le temps, comme aujourd’hui, le SMIC ne suffit pas pour vivre aux Antilles, et a fortiori une retraite comprise entre 200 et 800 euros non plus, car en Martinique (et dans les autres DOM), le coût de la vie est nettement supérieur à celui que connaissent les français hexagonaux.  

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Alors les ancien.ne.s ouvrier.e.s font comme ils/elles peuvent pour s’en sortir avec leur retraite précaire, comme Juliette, qui ne perçoit que 700 euros par mois. La particularité de Juliette, qui concerne en réalité nombre d’ouvrier.e.s, est que sa maison est située à 30 mètres de la bananeraie, celle de sa soeur, Marie-Adèle à 100 mètres. Toutes deux cultivent des légumes racines très sensibles à la contamination au chlordécone, leur terrain est irrigué par la rivière blanche de Saint-Joseph, fortement polluée au chlordécone et autres produits phytosanitaires. Juliette élève également ses poules et ses cochons et consomme majoritairement ce qu’elle produit, faute de moyens de se fournir des produits d’importation exempts de chlordécone. Elle continue à s’empoisonner quotidiennement. L’empoisonnement, c’est cette abomination qui leur colle à peau comme en témoigne Juliette qui, lorsque l’hélicoptère passait pour épandre des fongicides par voie aérienne, courrait s’enfermer avec sa famille dans sa maison « on était coincé, tu ne pouvais pas sortir, si tu sors, tu prends l’odeur ». Marie-Adèle me dit qu’ « on nous a empoisonnés (…) Quand j’étais au travail j’étais baignée dedans, et quand je sortais du travail j’étais baignée dedans aussi. (…) Ma mère faisait ses salades là-bas… tout ça était rempli d’huile ! », et bien sûr, les légumes recouverts de fongicides étaient consommés. 

René et sa soeur, Marie-Adèle, ont travaillé pour le compte des services de l’Etat, à l’IRFA, puis au CIRAD. René a commencé à travaillé dans la banane en 1977, soit après la grève de 1974. Pour ce qui est du travail journalier, il est resté en vigueur après la grève puisque René m’informe que pour « gagner une journée, il fallait charroyer 110 régimes de bananes », alors même que ceux-ci pèsent parfois jusqu’à 70 kilos. Il avait 14 ans lorsqu’il répandait du Némacur, du Curlone et du Kepone aux pieds des bananiers et parfois « on nous donnait des sacs coupés en deux à porter sur notre tête, sans protections… Y’avait pas de protections dans ce temps-là, on ne nous disait rien du tout. Je crois même que ma soeur Juliette a été brûlée au Nemacur sur les jambes. (…) Dans ce temps là c’était à la dure… Parfois on arrive chez nous, on est fatigué, on est malade, on s’assoit 5 minutes … On nous disait de rentrer, d’aller nous doucher, que c’était parce qu’on était fatigué. Lorsqu’on était dans les champs y’avait pas de médecins… ». Il m’informe aussi que ses collègues et lui constataient qu’ « il y avait de moins en moins de poissons et d’écrevisses dans la Rivière », et qu’ils continuaient à manger le peu qu’il en restait, ignorant tout de leur contamination, et parfois « quand on était jeune, on buvait l’eau qu’il y avait sur les feuilles des bananiers ». Messieurs Fontaine et Melun, deux cadres métropolitains étaient en charge de René et de ses collègues et, comme les békés, jamais ils n’ont jugé bon de les avertir des dangers que représentaient les posions au contact permanent desquels ils/elles étaient. René me dit que « parfois l’après-midi lorsqu’on mangeait, on s’asseyait sur les sacs (de produits phytosanitaires) pour manger et personne ne nous a dit que c’était du poison. On voyait les têtes de mort mais bon… On se lavait les mains, mais le repas… on est entrain de manger, ça peut tomber dans la gamelle et du coup on en mange aussi ». Il est effrayé, car il voit qu’ils « étaient en train de nous empoisonné en douce », et constate que nombre de ses collègues sont mort.e.s dans des souffrances épouvantables, de cancers en tout genre, comme sa mère, par exemple. Il ajoute qu’« avant on ne pouvait rien dire, si on était pas content y’avait pas de salaire, on demandait pour travailler, on nous donnait du travail si on était pas content, terminé ! Y’avait pas de syndicats, y’avait rien du tout, c’était eux et nous ». Eux ce sont les blancs, qu’ils soient métropolitains ou békés, nous se sont les ouvriers agricoles, qu’ils soient indiens ou afro-descendants. Il faut préciser que l’immense terrain sur lequel ont vécu René, Marie-Adèle, Juliette et toute leur famille est encerclé par les bananeraies de l’habitation La Lézarde. La mère de Marie-Adèle y a travaillé « toute sa vie (…) puis elle est restée couchée pendant des années, elle avait des douleurs dans tout le corps, comme moi », elle est décédée d’un cancer généralisé. 


Marie-Adèle utilisait toutes sortes de produits au CIRAD, c’est « l’endroit où on en utilisait le plus » précise-t-elle. Même enceinte de l’une de ses filles, elle a été contrainte d’épandre Curlone, Nécamur et Témik, ils « ne voulaient pas me croire quand je leur disais que j’étais enceinte, j’étais enceinte de trois mois, ils m’obligeaient à mettre les produits et si je refusais ils me disaient de rentrer chez moi… Et, parfois ils me donnaient à faire autre chose, mais dans la parcelle où ils mettaient le produit… donc tu le respires, tu marches dedans et tout ». Donc quand sa fille est née « elle avait les deux yeux qui ciraient, ciraient, ciraient, ciraient, ciraient … je l’ai emmenée chez l’ophtalmo, elle se réveillait le matin elle ne voyait pas, elle avait de la cire partout dans ses yeux, bouchés, fallait voir ça ! Le médecin me disait « mais comment l’enfant peut-il avoir ça ? »… C’était du pus même qu’elle avait dans les deux yeux, et puis petite, elle était tout le temps malade, elle vomissait, elle pouvait pas se mettre debout. Je lui ai donné de la tisane tout ça pour nettoyer son corps, à base de plantes… Aujourd’hui ça va mieux mais elle était tout le temps malade jusqu’à ses 20 ans ». Elle me confie qu’elle n’avait jamais fait le rapprochement mais qu’en en parlant elle comprend les raisons de l’état dans lequel sa fille a été des années durant.
Ayant vécu aux côtés de Marie-Adèle pendant trois mois, je peux attester du fait qu’elle est âgée de 62 ans mais que son corps suggère qu’elle en a 35 de plus : elle peine à se mouvoir, ne peut plus s’asseoir sans gémir, voire crier de douleurs, ne peut plus marcher sans canne, est dans l’incapacité totale de se baisser. Marina, ma colocataire devait lui « apporter des bouteilles de coca gelées pour qu’elle puisse les mettre sous ses jambes durant ses crises de douleurs ». Elle souffre de polyarthrite rhumatoïde, comme de nombreux.ses ouvrier.e.s agricoles, et rien ne la soulage, pas même la morphine, alors elle souffre, un peu moins lorsque son kiné la masse, à ses frais, bien entendu. Un peu moins lorsqu’elle applique les mixtures d’huiles essentielles que je lui compose, encore une fois, à ses frais. Mais tout cela n’est que provisoire, la douleur est permanente. Elle souffre surtout de ne plus pouvoir vivre, de ne plus pouvoir faire de randonnées, de ne plus pouvoir aller à la boxe, de ne plus pouvoir nettoyer sa maison de fond en comble comme elle avait l’usage de le faire…

Marie-Thérèse, à gauche sur la photo annonce, lors de la constitution du collectif, que le médecin « est venu, mes plaquettes sont très basses, tous les jours je suis malade… ». Son annonce m’a littéralement fendu le coeur, et mon sentiment était partagé par toutes les personnes réunies autour de la table. Son mari, qui lui aussi était un ouvrier, est décédé prématurément des suites d’un cancer fulgurant, il avait 58 ans. Yvon, Jean, Robert et bien d’autres sont restés à ses côtés, passaient le voir régulièrement, il souffrait comme ça n’est pas permis.  Bébé, à droite, souffre des mêmes maux que Marie-Adèle, à savoir, de polyarthrite rhumatoïde. 

Marie-Thérèse et Bébé au Quartier Bochette du Lamentin © Canoubis Marie-Thérèse et Bébé au Quartier Bochette du Lamentin © Canoubis

Toutes deux vivent encore au quartier Bochette, et ne disposent, comme tou.te.s leurs camarades, d’aucun titre de propriété. C’est à dire que nous avons affaire à des habitant.e.s historiques, qui sont né.e.s et qui mourront là, et qui habitent ici en vertu du système d’habitation d’antan. Face à Jean-Michel Hayot, gérant des plantations de Bernard Hayot, les ouvrier.e.s ne peuvent espérer obtenir quoique ce soit… Au quartier Ressource, du Lamentin, par exemple, les ouvrier.e.s dont les maisons bordent les plantations ne bénéficient toujours pas de l'eau courante…

Je suis en colère, j’ai même la rage lorsque j’entends toutes ces souffrances, y compris celles que certain.e.s refusent de nommer, préférant dire « j’ai un truc à la prostate », ou « j’ai les deux trucs dans les deux seins » plutôt que de reconnaitre qu’ils ont un cancer. Le problème n’est pas d’avoir un cancer, le problème c’est qu’il résulte d’un rapport extrêmement violent, inhumain entre « eux » et « nous », entre « eux » et la terre-nourricière, la notre, qu’ils font leur. Le problème c’est que le cancer, ils/elles doivent l’affronter seul.e.s.

 

                        II.  Le continuum colonial, clef de voûte du génocide des ouvrier.e.s agricoles 


              A)
L’immobilisme antillais emboitant le pas à l’inaction criminelle de l’Etat 

Suite aux deux plaintes déposées par des associations, en 2006 et en 2007, en Martinique et en Guadeloupe, contre X, l’une pour empoisonnement et mise en danger de la vie d’autrui, l’autre pour administration de substances nuisibles. 

Le 29 octobre 2009 un juge d’instruction du pôle spécialisé en santé publique du tribunal de grande instance de Paris a été saisi sur réquisitions du procureur de la République de Basse-Terre (Guadeloupe). En Novembre 2010, le Garde des Sceaux, Ministre de la justice affirmait que « le pôle s'emploie ainsi à traiter avec diligence ce contentieux technique en raison de la complexité des faits, du nombre de victimes potentielles, et de la diversité des responsabilités qui pourraient être engagées ». Ces propos auraient pu concerner le scandale du sang contaminé que l’autorité judiciaire a traité avec célérité et diligence, justement. En avril 1991, une journaliste révèle que le Centre National de transfusion sanguine (CNTS) a distribué en toute connaissance de cause, avec l’aval de responsables politiques, de 1984 à 1985, des produits sanguins contaminés par le virus du sida à des hémophiles (95% d’entre eux ont été empoisonnés), le tout à l’aune de la cupidité puisque le dépistage systématique des lots sanguins a été freiné pour des considérations d’ordre économique. En juin 1992, soit un an après la mise en lumière du scandale, le procès de quatre médecin s’ouvre et en 1993 des condamnations à de maigres peines, certes, sont prononcées, tout de même. En 1999 l’ancien Premier ministre Laurent Fabius et les ex-secrétaires d’Etat Georgina Dufoix et Edmond Hervé comparaissaient devant la Cour de justice de la République pour « homicide involontaire ». Personne ne sera condamné mais les responsables ont été pointés du doigt, les victimes reconnues et traitées en tant que telles. 

Dans l’affaire du Chlordécone, la contamination concerne 92% des martiniquais et 95% des guadeloupéens, près de 18 000 hectares (25% de la surface agricole utile) sont contaminés (si ce n’est plus) et il y a une volonté de dissimuler les preuves qui trahissent un véritable scandale d’Etat (les archives du ministère de l’agriculture disparaissant comme par magie), de ne pas désigner les responsables et, subséquemment, de nier des victimes qui éprouvent un désir grisant de justice. Cela fait presque 11 ans que la justice « fait son travail » comme nos politicien.ne.s aiment à le dire, et pourtant, nous en sommes toujours au point mort. Les politiques argueront de la complexité de l’affaire pour justifier l’incompétence réelle des magistrats du siège et du parquet en charge de l’affaire, ou encore pour travestir l’obligation d’inertie à laquelle ils sont astreints. En septembre 2018, il y a donc presqu’un an et demi, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État français dans la pollution au chlordécone et les préjudices que subissent les ouvrier.e.s agricoles. Toujours est-il qu’il a ajouté que « l’état des connaissances scientifiques qui est aujourd’hui le notre permet de constater la présence de chlordécone dans le corps humains mais il ne permet pas de certifier que sa présence a un effet sur la santé humaine » alors même que dès 1972 les martiniquais.es qui l’épandaient à mains nues et sans masque, exigeaient l’arrêt de son utilisation, en raison de sa toxicité élevée. Aujourd’hui tou.te.s celles/ceux que j’ai rencontré.e.s souffrent de poly-arthrite et ne peuvent plus marcher, ont développé des cancers en tout genre, des pathologies thyroïdiennes, des troubles neurologiques et j’en passe des plus macabres. En dépit du fait que les scientifiques soient unanimes quant à la toxicité du chlordécone et à sa dangerosité pour la santé humaine et l’environnement, avant même que ceux-ci ne tirent la sonnette d’alarme, celles et ceux dont les voies pulmonaires, la peau, les foetus étaient au contact du chlordécone et consorts ont dit combien ils souffraient, comment leurs collègues décédaient, mais « il y a des effets de vérité qu'une société comme la société occidentale (…) produit à chaque instant. (…) Ces productions de vérités ne peuvent pas être dissociées du pouvoir et des mécanismes de pouvoir » comme le disait si bien Michel Foucault… Les ouvrier.e.s agricoles martiniquais.e.s ne produisent pas de vérité, la science française, aussi partiale qu’elle puisse être, si. En sus d’avoir été (et in fine d’être toujours) réduit.e.s à leur force de travail, occultant ainsi leur humanité, les ouvrier.e.s agricoles ont été et restent des cobayes du chlordécone pour l’Etat français et ses scientifiques. En tout état de cause, les études épidémiologiques réalisées en Martinique et en Guadeloupe ainsi que l’état de santé des ouvrier.e.s agricoles témoignent de sa dangerosité pour la santé humaine. En 2009, la Convention de le Stockholm a inscrit le chlordécone sur la liste rouge européenne des produits chimiques, celui-ci étant considéré comme un polluant organique persistant. En effet, Magali Lesueur-Jannoyer, chercheuse agronome au CIRAD affirme que « du fait des propriétés de la molécule qui est très persistante, et des propriétés des sols antillais » à compter de la fin des années d’application de la molécule, il faudra attendre 700 ans pour que « l’ensemble des sols contaminés à des teneurs très élevées » soit dépollué, mais « la molécule n’est pas dégradée, elle est juste entrainée, sous l’effet de la pluie, dans le profil de sol ou vers le système aquatique, vers les rivières en particulier ». Nous disposons de toutes les connaissances scientifiques nécessaires pour agir, et nous ne faisons rien, strictement rien. Alors qu’en roi des aveugles au royaume des borgnes, Emmanuel Macron parle d’un « aveuglement collectif », nombreuses sont les questions auxquelles il est aisé de répondre : Est-ce un besoin impérieux que d’établir des responsabilités pénales pour que les populations cessent de payer (cher) pour s’empoisonner ? Faut-il attendre que les victimes soient toutes recensées pour commencer à prendre en charge celles que l’on dénombre déjà ? Doit-on avoir analysé chaque millimètre carré des sols martiniquais et guadeloupéens pour entamer un processus de dépollution des terres ? Pourquoi faut-il attendre pour concevoir l’avenir ? Il est fondamental… et j’irais même jusqu’à dire qu’il est vital, que soient apaisées nos sociétés qui bouillonnent sagement et tremblent silencieusement à l’idée d’imaginer l’avenir. La saga du chlordécone et consorts a été gouvernée par le règne du provisoire, c’est une histoire passée dont les relents inondent notre présent, en définitive, c’est une phrase dont les points de suspension induisent l’inachèvement. Une décision de justice contribuerait largement à l’apaisement général, ne serait-ce qu’au travers de la désignation des auteurs des crimes, et de la reconnaissance de leurs victimes. Mais l’apaisement, hélas, ne saurait suffire à curer nos maux et, considérant que l’Etat n’est manifestement pas enclin à prodiguer des soins, à titre curatif, ni même à mettre en oeuvre des mesures permettant d’atteindre l’objectif « zéro-chlordécone » dans l’eau et l’alimentation, aussi bien à titre préventif qu’à titre curatif, notamment pour les personnes malades et vulnérables appartenant aux groupes de populations les plus exposés au Chlordécone.

Nous pourrions saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme, en vertu de l’article 34 de la Convention, bien que les voies de recours internes n’aient pas été épuisées (Tribunal de grande instance, Cour d'appel, Cour de cassation) puisque la Cour juge de l’utilité des recours au regard du contexte juridique et politique dans lequel ils s'inscrivent. De fait, des circonstances particulières justifient de ne pas épuiser les voies de recours internes (Akdivar c/ Turquie, 16 septembre 1996, para. 69, la lenteur excessive d'une enquête : Selmouni c/ France, 28 juillet 1999, para. 74 s. ; Egmez c/ Chypre, 21 décembre 2001, para 64 s.). En France, l'inertie de la justice viole le droit à un procès équitable, consacré par l'article 6§1 de la Convention, il implique le droit à ce que l'affaire soit examinée et jugée dans un délai raisonnable. 

Les récits de vie de tout.e.s celles et ceux qui vous ont été faits révèlent une violation manifeste de l’article 2 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme  (CESDH) consacrant le droit à la vie, et disposant que « Le droit de toute personne à la vie est protégé par la loi. La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement, sauf en exécution d’une sentence capitale prononcée par un tribunal au cas où le délit est puni de cette peine par la loi ».

L’ensemble des acteurs de ce scandale d’Etat était au fait du caractère mortel des poisons qu’ils ont administrés aux ouvrier.e.s sous contrainte économique (Cf annexe). Aujourd’hui les services de l’Etat savent que les ouvrier.e.s sont massivement malades, ils n’ont toujours pas entrepris de les recenser en vue de leur prise en charge. Par conséquent, cette passivité s’analyse en une volonté de les laisser mourir, ce qui se nomme, dans le jargon juridique, un homicide volontaire, concernant l’ensemble d’une population déterminée … c’est donc un génocide. 

Par ailleurs, les traitements qui leur ont et qui leur ont été réservés par les services de l’Etat et les békés peuvent être qualifiés de « traitement inhumains et dégradants » que la Convention prohibe en son article 3. 

Au surplus, ce scandale d’Etat a pu naître du fait du régime dérogatoire et donc discriminant qui régit les Antilles françaises. L’article 14 de la CESDH prévoit que « La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l’origine nationale ou sociale, l’appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation ».

Nous pourrions saisir la Cour, et je pense qu’il serait d’ailleurs opportun de le faire, mais pour l’heure, il y a bien plus urgent. Car, que la justice soit nationale, européenne, ou internationale, elle n’est jamais raisonnable lorsqu’il est question de délais. La plupart des ouvrier.e.s agricoles sont alité.e.s, certain.e.s sont frappé.e.s de cancers fulgurants alors même qu’ils/elles n’ont pas plus de 50 ans, d’autres sont tout bonnement isolé.e.s, à tel point qu’ils/elles n’ont pas vent de la révolte qui s’annonce. Mais, quand bien même cette masse prolétaire serait valide, par le nombre, elle ne suffirait pas à obtenir ce qu’elle réclame depuis des décennies. 

 

                  B) Appel à la défense de la dignité des ouvrier.e.s mis au ban de l’humanité 

 La population métropolitaine ne se soucie guère de la crise que traversent actuellement la Martinique et la Guadeloupe, nul métropolitain ne se mêle aux manifestations parisiennes relatives au chlordécone : ce problème ne les concerne pas, il concerne uniquement les Antillais, qui partant sont exclus du cercle restreint et pourtant si grand des français. A la limite, cela ne m’étonne qu’à moitié… Mais que des Martiniquais et des Guadeloupéens puissent avoir l’indécence de brocarder le mouvement social en cours me mets hors de moi. Depuis le 19 octobre 2019, au cours des blocages des magasins et des centres commerciaux appartenant à Bernard Hayot, le son des tambours pleure les morts passés et à venir.

Le martiniquais (et a fortiori l’antillais) s’est oublié, il vagabonde à côté de son ombre, se pare les yeux d’oeillères pour occulter l’épée de Damoclès qui menace de rompre son existence, il piétine son amour propre et celui qu’il voue (ou vouait?) à sa Terre-mère. 

A l’heure de la grève contre la réforme des retraites, le martiniquais devenu postier, professeur des écoles ou avocat est à même d’occuper des ronds points, d’envahir le palais de justice de Fort-de-France, de faire obstacle à l’exercice du pouvoir judiciaire pour porter haut et fort les mêmes revendications que leurs compatriotes de l’Hexagone : non à la précarisation renforcée des futurs retraités. Quid de celles et ceux qui ne perçoivent déjà qu’entre 200 et 800 euros de retraite ? Le martiniquais n’est plus depuis qu’il est suffisamment français, tellement français qu’il en oublie de se mobiliser pour dénoncer les souffrances de son peuple qui, de toute évidence, ne profitera pas bien longtemps d’une retraite qui s’annonce aussi courte qu’elle sera tardive. 

Perfusé.e.s au chlordécone depuis des décennies, cellules cancéreuses et hormones folles s’agitent dans le corps des martiniquais.es et des guadeloupéen.ne.s tandis que, de par leur placidité et leur silence assourdissant, ils et elles acceptent tacitement leur empoisonnement quotidien et, corrélativement que les auteurs du crime coulent des jours impunis. Ils/elles se fourvoient en cédant au pouvoir de persuasion des institutions républicaines, celles là-même qui tentent de le convaincre de l’innocuité d’une faible exposition, même ad vitam æternam, au chlordécone. Et, quand bien même ils et elles seraient au fait du danger qui les guettent, la résignation et le fatalisme -qui leur ont été inoculés par l’hydre qu’incarne la colonisation- prennent des allures de maladies incurables. Ils et elles ont fini par se faire à l’idée selon laquelle il faudrait se satisfaire de ce nous concède la métropole, parce que nos voix de colonisé.e.s ne porteraient pas au-delà de l’Atlantique comme le corroborent nos innombrables révolutions avortées. Tous les combats ont été menés avec une opiniâtreté inébranlable car l’antillais.e est chevaleresque, sa créativité est fertile lorsqu’il poursuit l’égalité que l’Etat agite devant ses mains qui s’affolent, sans jamais qu’il ne puisse s’en saisir. Au mieux il pourra espérer la caresser du bout des doigts. En effet, tout mouvement social composant l’histoire des Antilles françaises, quelles qu’aient pu être ses revendications, a toujours dénoncé les violences structurelles et institutionnelles qui cisaillent ces sociétés, sans jamais pouvoir obtenir leur cessation. C’est donc le constat d’une justice sociale qui n’advient pas, malgré les sommations et les interpellations formulées par l’Antillais.e à l’égard de l’Etat français que j’exprime à travers l’idée de « révolutions avortées ». 

La dernière révolution avortée remonte au 20 janvier 2009 en Guadeloupe, suivie par la Martinique dès le 5 février 2009. Ces dates évoquent, en chaque antillais, le souvenir de deux petits pays paralysés par deux grands peuples désireux de s’appartenir. Cette grève générale fut initiée par le mouvement « Pwofitasion » au travers duquel le LKP (Lyannaj Kont Pwofitasyon) de Guadeloupe dénonçait les responsables de « la vie chère », à savoir les  békés, dont le pouvoir économique et corrélativement l’asservissement économique des martiniquais.es et des guadeloupéen.ne.s semblent invincibles. A l’appel du LPK et du « Collectif du 5 février », durant 44 jours en Guadeloupe et 38 jours en Martinique, toute vie institutionnelle et commerciale fut interrompue par une vie sociale bouillonnant de combativité, et dont les mailles ont été resserrées par une envie commune : s’arroger le jeu, rebattre les cartes, les redistribuer plus justement. La plume de Christine Chivallon résume avec justesse cette grève qui occupe une place prépondérante dans l’histoire sociale des Antilles françaises, et qui annonça le « renouveau de ce qui semblait avoir disparu : la capacité des cultures antillaises à interroger les fondements de l’égalité sociale dans un contexte marqué par une expérience rapprochée jusqu’à l’intime des mécanismes de la domination ». 

« Que vous êtes français » nous disait le Général de Gaulle, et c’est en cela que résident bien des problèmes intarissables parce qu’avant d’être martiniquais, guadeloupéens, guyanais ou réunionnais, nous, ressortissants des anciennes colonies, sommes français. Et puisque nous sommes français, notre histoire est celle de la France, au diable les narrations exotiques larmoyantes qu’il convient d’enfermer à double tour dans le coffre de la départementalisation. Ce récit national amnésique et égocentrique qui n’a d’yeux que pour sa métropole ne saurait tenir compte du passé de ses colonies qui y tracent le présent et y bâtissent déjà l’avenir, tant ses fondations sont solides. La France, par le truchement de ses hommes et de ses femmes politiques, est bien trop corruptible pour éradiquer l’économie néocoloniale, meurtrière et monopolistique qu’orchestrent les descendants des colons esclavagistes, économie à laquelle la masse noire tente désespérément de se raccrocher, en vain. La France, par le truchement de ses hommes et de ses femmes politiques, est bien trop orgueilleuse pour reconnaître ses fautes inexcusables. La France, par le truchement de ses hommes et de ses femmes politiques, au mieux manque cruellement de courage au pire est toujours assez corruptible pour ne pas mettre fin à la « détresse créole », cette manne financière dont il n’est pas raisonnable d’imaginer qu’elle puisse un jour ruisseler. L’assimilation, du point de vue légal et institutionnel anéantit les particularités des DROM, qui pour le droit, et donc l’Etat, n’existent pas. Comment l’Etat peut-il prétendre apposer le sceau républicain de la France sur les peuples antillais lorsque l’application exorbitante des principes d’égalité et de liberté reproduit les rapports raciaux nourriciers desdites sociétés ? L’assimilation c’est l’abysse dans lequel on jette les caractéristiques nauséabondes des sociétés antillaises, permettant ainsi leur perpétuation. Depuis 1848 rien n’a substantiellement changé. Les profiteurs demeurent les mêmes, les inexorables perdants également. 

Si l’âme martiniquaise sommeille en chacun des aliénés par des jeux et des enjeux de pouvoirs séculaires, le chlordécone, les békés et leurs comptes bancaires, eux, ne dorment jamais. L’Etat, dont la vacuité est inébranlable, observe attentivement les martiniquais.es et les guadeloupéen.ne.s dépérir : des états des lieux des connaissances sur la pollution au chlordécone sont dressés au cours de réunions, de missions de COPIL, de colloques, alors même que ses tenants et ses aboutissants sont de notoriété publique depuis 1975. Les hauts fonctionnaires de l’Etat français et « nos » élus se gargarisent de leur fausse préoccupation pour le triste sort des antillais.es, se targuent d’agir en fronçant très fort les sourcils, écrasant leur menton entre leur pouce et leur index, mimant ainsi une profonde réflexion qui accouchera d’un énième rapport. En somme, tout ce à quoi nous avons droit, ce sont des lettres d’encre noire tapées sur fond blanc, des diaporamas et des communiqués se voulant être rassurants en format pdf, des visites officielles au fil desquelles la schizophrénie étatique se met à nue : il ne faut pas dire que le chlordécone est cancérigène, bien que l’Etat (et uniquement lui) soit responsable des taux records ou au moins extra-ordinaires de cancers et pathologies diverses devenus endémiques aux Antilles françaises, et malgré cela seuls les ouvriers agricoles, les pêcheurs, les éleveurs et les agriculteurs sont élevés (et encore…) au rang de victimes par ce même Etat qui établit que 92% des martiniquais.es et 95% des guadeloupéen.ne.s sont contaminé.es au chlordécone. 

Elle nous pend au nez depuis l’avènement de nos sociétés : la négation de notre humanité résiste à l’érosion du temps et donc à l’abrogation des lois esclavagistes. Et parce que son humanité lui est déniée, le droit au respect de la dignité de l’antillais n’advient jamais, et ce, indépendamment du fait qu’a contrario de ses ancêtres il n’a pas été acheté, ni même vendu sur un marché aux esclaves par des colons : cette fois-ci, c’est sa santé, et donc sa vie, que l’on a vendu aux masques phytosanitaires et agricoles que revêtent les grandes familles békées.

Je m’étonne de n’entendre aucun de nos élus locaux, notamment les maires, sur la crise qui sévit ici, surtout à l’approche des élections municipales. Personne n’ignore ce qui se passe et personne ne dit rien, le sujet du chlordécone est plongé dans l’omerta, le sort des ouvrier.e.s agricoles, n’en parlons même pas. Dans une collusion d’intérêts, l’Etat, son bras armé ainsi que les élus locaux se comportant comme des nègres de maison placent les maîtres de l’écologie coloniale sous leur égide. La masse nègre a peur, peur que ses intérêts soient compromis par lesdits maîtres, les « Grands » békés, formant un Etat dans l’Etat, au dessus des lois et des autres, en somme : une mafia dont les bras s’étendent sur 8 000 km, et dont les mains tirent les ficelles depuis/jusqu’à Paris et Bruxelles.

Jusqu’à présent, seuls des gendarmes avaient été mobilisés par l’ancien préfet de Martinique, Franck Robine, lors des blocages organisés par les militants. La violence a toujours été de mise,  les gardes-à-vue, les perquisitions, les mises en examen et les placements sous contrôle judiciaire des militants, aussi. Mais, ce samedi 9 février, une limite vient d’être franchie, par le nouveau préfet de Martinique, Stanislas Cazelles, ancien conseiller Outre-Mer de notre monarque présidentiel. Pensant que les militants bloqueraient le Carrefour Génipa de Bernard Hayot, celui-ci a envoyé des blindés de l’armée sur place, il y a donc une réelle militarisation de la répression, un point de non-retour vient d’être atteint : la France n’entend pas apaiser la société martiniquaise. De plus, la veuve d’un agriculteur a organisé, chez elle, une réunion d’information au bénéfice d’ancien.ne.s ouvrier.e.s, avec l’intervention d’un docteur prenant en charge cette population depuis des années. Celle-ci a été annulée en raison des pressions que les gendarmes ont exercées sur elle, venant à 4, à son domicile, afin d’obtenir des explication sur la tenue de cette réunion. Un hélicoptère de la gendarmerie a survolé son domicile toute la matinée… 

Le silence des petits planteurs est contraint : certains rapportent être malades (car eux aussi, ignoraient tout de la dangerosité du chlordécone) mais ne peuvent s’insurger, car ils vendent leurs bananes aux groupements de (Grands) planteurs, à la tête desquelles président toujours des Grands planteurs. Les conteneurs et les salles de murissement appartiennent, là encore, aux Grands planteurs.

Si plus aucun rapport de propriété ne lie l’esclave au maître, il y a bien longtemps que le noir a été dépossédé de lui même, son sort dépend du bon vouloir de l’Etat aux crochets duquel il vit. Et parce que l’Etat reste planté là, les bras ballants, la mort guète l’Antillais. L’Etat, au service des békés, a décidé d’ériger la lutte civile contre son inaction en menace pour la sûreté nationale. Il a le bras menaçant, cet Etat, lorsqu’il a dans son viseur ceux qui, jadis auraient été des nègres marrons, et qui aujourd’hui sortent la tête des eaux rougies par la domination coloniale. Il perquisitionne, violente, intimide, interpelle sous les auspices d’un autoritarisme sans bornes.

Hier les esclaves furent affranchis sans qu’ils ne purent prétendre à aucune réparation tandis que leurs anciens maîtres, les véritables criminels perçurent des millions de francs en guise d’indemnisation de leur expropriation. Depuis des décennies, l’Etat français cautionne les crimes commis par une poignée de lobbyistes dont il est le complice : « pour quelques bananes de plus » l’Etat a autorisé et encouragé l’utilisation de produits phytopharmaceutiques dont la dangerosité et la toxicité n’étaient plus à démontrer eu égard aux conséquences dramatiques que subissent l’homme, la femme et la terre. Les pollueurs ne paient pas… Ils sont payés pour polluer eu égard aux sommes astronomiques qu’ils perçoivent dans le cadre de la PAC, au titre des aides POSEI (Programme d’Options Spécifiques а l’Eloignement et а l’Insularité), et l’on refuse d’indemniser leurs victimes. Hier signait l’affranchissement des esclaves, aujourd’hui sonne le glas d’une société de libres malades, esclaves d’une contamination organochlorée. Je crois qu’au sein d’une société devenue profondément individualiste car capitaliste, il est nécessaire de rappeler chacun à ses obligations sociales : le martiniquais s’est levé contre la vie chère, se dresse aujourd’hui contre l’étiolement de sa retraite, et accorde par conséquent une importance de taille à son pouvoir d’achat et dramatiquement, l’avoir supplante l’être. L’avoir supplante l’être car cette société s’est figée à l’annonce de cancers qui condamnent à tout va, des cas d’endométriose sévères qui tenaillent le ventre de femmes vouées, pour certaines, à la stérilité, l’arrivée prématurée de nourrissons contaminés au chlordécone via leurs cordons ombilicaux, de maladies auto-immunes et j’en passe… L’avoir supplante l’être car nous ne sommes que trop peu à dénoncer la mort annoncée de plusieurs générations d’ouvrier.e.s agricoles qui n’existent qu’au travers de ce statut si déshumanisant. Nous ne sommes que trop peu à refuser les pathologies diverses et variées que l’Etat et les békés nous ont inoculées et dont ils veulent que, seul.e.s, nous en supportions les coûts humains, économiques et sociaux. La Martinique et la Guadeloupe sont aujourd’hui à un carrefour historique car se pose la question de savoir si elles choisiront d’emprunter la voie de l’humanité indépendamment du fait que la France et les nouveaux colons leur en refusent l’accès. 

S’extirper de la paralysie qui nous ronge relève de l’obligation morale : nous n’avons pas le droit de laisser ces ouvrier.e.s agricoles mourir dans la misère et le délaissement. Nous ne pouvons pas les regarder s’éteindre sans rien dire, sauf à ce que notre part d’humanité soit consumée par l’immobilisme qui, de toute évidence, signe leur arrêt de mort. 

Les terres ne doivent plus être simplement possédées, exploitées, mais sublimées, diversifiées et cultivées au sens noble du terme, leur fonction première devrait être l’autosuffisance alimentaire de nos territoires ultra-marins plutôt qu’exportatrice de denrées coloniales, permettant ainsi auxdits territoires de s’émanciper d’un productivisme meurtrier et des importations massives de produits métropolitains, responsables de ce qu’il est coutume de nommer « la vie chère » du fait de la situation de monopole ou de quasi-monopole dont jouissent les békés dans les secteurs de l’import/export et de l’industrie agroalimentaire (y compris dans le secteur de la production saine et locale, de façon très ironique). Nous devons impérativement troquer l’innovation contre la refonte : il faut inventer, non pas repenser le modèle socio-économique des Antilles françaises qui n’a de considération que le gain derrière lequel s’efface l’humain.

 

            Annexe : chronologie de l’utilisation des pesticides organochlorés en Afrique et aux Antilles sous domination française. 

En 1950, le charançon ravage les bananeraies et un an plus tard, les premières expérimentations de l’utilisation du HCH, un pesticide organochloré, sont menées en Guinée. L’utilisation du HCH est normalisée aux Antilles par l’Institut Français de Recherches Fruitières d’Outre-Mer (IFAC). Néanmoins, le charançon développe rapidement une résistance à cette molécule, conduisant les planteurs à se tourner vers le chlordécone qui, dès 1964, sera utilisé à titre expérimental au Cameroun par l’IFAC. 

En janvier 1968, la Commission des Toxiques (Commission d’Etude de l’Emploi des Toxique en Agriculture) est saisie d’une demande d’homologation pour la spécialité « Képone » par la société SOPHA basée à Fort-de-France, puis, en mai 1968 d’une seconde demande par la société SEPPIC (Société d’Exploitation de Produits Pour les Industries Chimiques). La commission rejette la demande car « pour prendre une décision sur un insecticide organochloré de cette toxicité, il serait souhaitable d’avoir un rapport plus détaillé.». En mars 1969, la SEPPIC dépose une nouvelle demande d’homologation laquelle sera sanctionnée par un rejet, au motif que « la toxicité à court terme et à long terme fait apparaître des effets cumulatifs nets. Sur rats, un régime de 50 ppm a provoqué la mort de tous les animaux au bout de six mois. L’intoxication se traduit principalement par des effets au niveau du foie et des reins. Le stockage dans les graisses est considérable »; et que l’ « on pose ici le problème de l’introduction d’un nouveau composé organochloré toxique et persistant ». Pourtant, En mai 1968, l’IFAC de Martinique décide de mener des essais d’utilisation du kepone (alors même que des essais étaient en cours depuis 4 ans, au Cameroun), bien qu’aucune autorisation provisoire de vente n’ait été délivrée. Cette fois-ci, plutôt que de mener des essais au sein d’un laboratoire, les planteurs et l’IFAC troquent les rongeurs destinés à un avenir cancéreux contre des cobayes humains : les ouvrier.e.s agricoles martiniquais.es sont lâchés dans un laboratoire à ciel ouvert pour mener des essais en conditions réelles. En parallèle, le chlordécone est inscrit au tableau A des substances toxiques. 

En 1972, la société SEPPIC forme une nouvelle demande d’homologation du Kepone auprès de la Commission des toxiques qui, le 1er février, délivre une autorisation provisoire de vente d’un an, avec recommandation de suivi des résidus dans les bananes, car si les ouvrier.e.s font l’expérience quotidienne de la toxicité aigüe du produit, le consommateur européen doit en être préservé : 

«  Ce produit avait déjà été proposé à la commission en 1968 qui l'avait refoulé à cause de sa grande persistance et sa forte toxicité chronique. Cependant, il apparaît que ce produit serait très intéressant pour le traitement de bananeraies en remplacement du HCH qui s'utilise à la dose de 90 kg/ha. Des résidus dans la pulpe de banane ne sont pas décelables, M. Viel qui présente le dossier pense qu'il serait utile d'autoriser ce nouvel organochloré pour lutter contre le charançon du bananier et il propose de classer la poudre à 5% au tableau C (des substances dangereuses) et la matière active au tableau A (des substances toxiques). La commission décide d'accorder une autorisation provisoire d'un an dans les conditions proposées par M. Viel mais décide que des nouveaux contrôles de résidus dans les bananes soient effectués. »

Par l’opération du Saint-Esprit, le Kepone dont la matière active est classée au rang des substances toxiques, est rétrogradé au rang des substances dangereuses… En réalité, les voies de deux membres influents de la Commission ont été prépondérantes. Le 29 février 1972, le ministère de l’agriculture délivre une autorisation provisoire d’un an…Celle-ci ne sera d’ailleurs pas réexaminée avant 1976. Et, il est fondamental de notifier qu’entre 1972 et 1976, le Kepone est importé aux Antilles par la société Vincent de Lagarrigue, qui en est le distributeur exclusif et dont le dirigeant n’est autre qu’Yves Hayot, l’un des békés les plus riches et vénaux des Antilles, un criminel de notoriété publique. 

Le 7 janvier 1974, les ouvriers agricoles de la Martinique, y compris ceux d’Yves Hayot, entament l’une des grèves les plus importantes de l’histoire sociale de la Martinique. Parmi leurs onze revendications, la quatrième porte sur la suppression totale des produits toxiques (Mocap, Nemacur, Kepone, Hexafor, Témik, HCH, Curlone, Musalone, Kepone, Paraquat…), qu’ils réclament déjà depuis 2 ans (1972). Les plus exposé.e.s aux « têtes de mort » comme ils/elles les nommaient sont inaudibles à Paris, les élus locaux à la solde des grands békés ne veulent pas en entendre parler non plus, les syndicats majoritaires font eux aussi la sourde oreille car de leurs revendications ne seront entendues que celles concernant leurs salaires.

Un an et demi plus tard, le plus gros scandale environnemental des Etats-Unis éclate suite à la fermeture de l’usine de Hopewell et, de 1976 à 1980, il donnera suite à « la publication de 131 articles mentionnant le chlordécone dans des journaux scientifiques spécialisés ou généralistes  ». En 1977, le rapport Snegaroff portant sur « Les résidus d’insecticides organochlorés dans les sols et les rivières de la région bananière de Guadeloupe » est publié, c’est la première alerte française concernant l’utilisation du Chlordécone. Deux ans plus tard, le Centre international de recherche sur le cancer, affilié à l’Organisation mondiale de la santé classe le Chlordécone comme cancérogène probable. Que les alertes aient été locales, nationales ou internationales, la cupidité politique ne daigne leur accorder aucune considération… « Du fric, du fric, du fric, des bananes et du chlordécone par tonnes, par tonnes, par tonnes », c’est tout ce qui raisonne dans l’enveloppe creuse et crasse des dirigeant.e.s politiques. 

Ainsi, en décembre 1981, le Curlone et le Musalone, deux spécialités concentrées à 5% de chlordécone seront homologuées. Cette date signe l’arrêt du provisoire, les Grands planteurs ont désormais les pleins pouvoirs pour faire fructifier leurs monocultures via l’éradication du charançon, et peuvent légalement porter atteinte à l’environnement et à l’intégrité physique de leurs salarié.e.s. Auditionné en juillet 2019 par la commission d’enquête parlementaire présidée par Serge Lechtimy, Henri Vannière, ancien chercheur au CIRAD révèle qu’« en 1981, le Curlone fait l’objet d’un dépôt de dossier par les établissements Laurent de Lagarrigue, qui aboutira à un accord. Mais on sait moins qu’un autre dossier a été déposé par la SEPPIC, obtentrice de la première licence, pour un produit présentant la même concentration et le même poudrage que le chlordécone : le Musalone. Il y a deux dépôts de dossier, ce qui avait été passé sous silence. Le Musalone est apparu dans le circuit CIRAD une fois testé au Cameroun ou en Côte d’Ivoire. S’agissant du chlordécone, qu’il s’appelle Musalone, Kepone ou Curlone, nous n’avons pas vu, au niveau de la sphère CIRAD, de tests préalables pour alimenter un dossier d’homologation, que ce soit aux Antilles ou en Afrique ». 

Ce qui prouve bel et bien que les tests ont été effectués, a posteriori, en conditions réelles, sur des ouvrier.e.s agricoles victimes d’un préjugé de couleur vieux comme la colonisation. L’interdiction du pesticide n’a été proposée en France qu’en 1986 suite aux rapports Snégaroff (1977) et Kermarrec (1980) de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). 

Au début des années 90, Yves Hayot joue un rôle déterminant dans l’ouverture du marché européen de la banane, il préside également la Société d'intérêt collectif agricole de la banane martiniquaise (SICABAM) qui est une « collectivité de propriétaires bananiers ». Souvenez-vous, c’est aussi le dirigeant de la société productrice et distributrice (exclusive) du Curlone. En 1990, la commercialisation et l’utilisation du chlordécone sont interdites sur le territoire métropolitain. La commission retire l’homologation du Curlone et le notifie à Yves Hayot, qui ne manque pas de reconstituer un stock conséquent de chlordécone…1 560 tonnes de Curlone ont été enregistrées par les douanes à leur arrivée aux Antilles en 1990 et 1991, ce qui signifie que l’Etat, par le truchement de ses services, a donné son aval pour que l’utilisation du Chlordécone soit prorogée en Martinique et en Guadeloupe, au-delà de l’épuisement des stocks existants. Par dérogations successives, les Grands planteurs békés tels que les Hayot, Fabre, Marraud des Grottes, De Reynal, De Lucy et toute la clique pourront continuer à épandre du chlordécone  aux Antilles, le temps que « les stocks soient épuisés » et qu’un substitut au chlordécone soit trouvé… Pourtant, dès la fin des années 1980, les chercheurs de l’IRFA de Côte d’Ivoire  prouvent l’efficacité de solutions alternatives, puisque non-chimiques, à l’utilisation des organochlorés contre le charançon, suite aux résultats et conclusions des enquêtes multirégionales conduites en 1985-1986 (buttage des souches de bananiers, utilisation de la parche de Café en couverture de sol cultivé). L'utilisation du chlordécone est donc justifiée par le profit, et par lui seul. 

En 1992, Guy Lordinot, l’un des « députés banane » de la Martinique exige, au nom d’Yves Hayot, que le ministre de l’Agriculture, Henri Nallet, proroge l’utilisation du chlordécone aux Antilles, et c’est chose faite. Yves Hayot obtient une dérogation d’un an supplémentaire, et il reconnaitra, devant les gendarmes (dans le cadre d’une affaire dont est saisie le pôle santé du TGI de Paris) qu’il a « pratiqué personnellement un lobbying auprès de Jean-Pierre Soisson, qu’il connaissait, pour que des dérogations d’emploi soient accordées ». Ce félon échappera à toute inculpation, la mort lui ayant permis en 2017, de fuir une justice qui de toute évidence n’aspirait pas à le condamner. Les grands békés composent le monde au-delà le plafond de verre qui nous en condamne l’accès. Ils supplantent les lois, grâce à celles et ceux qui les composent, les adoptent et les appliquent (ou non). 

 

Bibliographie :

 Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, Penser l'écologie depuis le monde caribéen, éditions du Seuil, 2019 

Compte rendu de la Commission d’enquête sur l’impact économique, sanitaire et environnemental de l’utilisation du chlordécone et du paraquat comme insecticides agricoles dans les territoires de Guadeloupe et de Martinique, sur les responsabilités publiques et privées dans la prolongation de leur autorisation et évaluant la nécessité et les modalités d’une indemnisation des préjudices des victimes et de ces territoires  – Audition, ouverte à la presse, de M. Malcom Ferdinand, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) : http://www.assemblee-nationale.fr/15/pdf/cr-cechlordec/18-19/c1819025.pdf 

REVUE DES DEUX MONDES TOME DIXIÈME. QUATRIÈME SÉRIE. PARIS, AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES , RUE DES BEAUX-ARTS , Quatrième serie, Tome X, 1er Avril 1837.

 Victor Schoelcher, Esclavage et Colonisation, textes choisis et annotés par Emile Tersen, Ed PUF 1948

Jacques Adélaïde-Merlande, Les origines du mouvement ouvrier en Martinique : 1870-1900, Editions Karthala, 1972, p. 44. 

Baudelot Christian, Lebeaupin Anne. Les salaires de 1950 à 1975. In: Economie et statistique, n°113, Juillet-Août 1979. Salaires / Travailleurs étrangers / Le parc de logements en 1978 / Le commerce / La RFA en 1978, sous la direction de Catherine Blum-Girardeau. pp. 15-22. https://www.persee.fr/doc/estat_0336-1454_1979_num_113_1_4224 

Célestine Audrey, « La lutte des Antillais pour l'égalité », Plein droit, 2007/3 (n° 74), p. 36-40. DOI : 10.3917/pld.074.0036. URL : https://www.cairn.info/revue-plein-droit-2007-3-page-36.htm

Travaux de la commission des Affaires sociales (1) sur le projet de loi de finances pour 1996: départements et territoires d'outre-mer (aspects sociaux) : https://www.senat.fr/rap/a95-81-10/a95-81-10_mono.html

Question écrite N° : 85193 de Monsieur Jalton Éric ( Député de la Guadeloupe appartenant au groupe Socialiste, radical, citoyen et divers gauche), Réponse publiée au JO le :  23/11/2010  page :  12943 : http://questions.assemblee-nationale.fr/q13/13-85193QE.htm 

 Documentaire diffusé par LCP « Chlordécone : poison durable » 

 Guadeloupe et Martinique en lutte contre la « profitation » : du caractère nouveau d’une histoire ancienne. Christine Chivallon, Centre d’Études d’Afrique Noire-CNRS, IEP de Bordeaux http://www.lam.sciencespobordeaux.fr/sites/www.lam.sciencespobordeaux.fr/files/guadeloupe_et_martinique.pdf 

Compte rendu de la Commission des Toxiques, 19/11/1968

Compte rendu de la Commission des Toxiques, 01/02/1972

Mission d’information parlementaire sur le Chlordécone, Beaugendre, 2005. 

La saga du chlordécone aux Antilles françaises Reconstruction chronologique 1968-2008, Pierre-Benoit JOLY INRA/SenS et IFRIS, Juillet 2010, p. 24 

http://www.assemblee-nationale.fr/15/propositions/pion1267.asp

N’guessan A., N. Yao et M. Kehe. 1993, La culture du bananier plantain en Côte d’Ivoire. 

Ganry Jacky. 1987. Les recherches sur le bananier plantain à l'IRFA. In : La coopération internationale pour une recherche efficace sur le plantain et les bananes : compte-rendu de la 3e réunion. Les travaux de l'IRFA (Institut de Recherches sur les Fruits et Agrumes) sur les bananiers ont débuté en 1945 et ont porté sur les variétés à fruits exportables plus que sur les variétés vivrières. 

 

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