En Martinique, la justice et les forces de l'ordre néo-coloniales broient du noir.

Le 13 janvier, le procès de 7 militants anti-chlordécone s'est tenu au Palais de Justice de Fort-de-France. Une marche pacifique, organisée par leur comité de soutien s’est achevée devant le Palais assiégé par les forces de l'ordre qui leur ont refusé l'accès à l'audience et qui ont mutilé plusieurs manifestants.


Le Jeudi 13 janvier 2020, le procès de 7 militants anti-chlordécone s'est tenu au Palais de Justice Coloniale de Fort-de-France, ceux-ci sont prévenus des chefs de violences volontaires commises sur personnes dépositaires de l’autorité publique ayant entrainé une ITT, de violences volontaires commises sur personnes dépositaires de l’autorité publique n'ayant pas entrainé d'ITT et de refus d’obtempérer à la suite d’une sommation de dispersion dans le cadre du blocage de l’un des nombreux hyper-marchés appartenant à Bernard Hayot, membre d’une grande famille Békée à l’origine de la contamination des Martiniquais et des Guadeloupéens au Chlordécone. Une marche pacifique, organisée par le comité de soutien aux 7 prévenus s’est achevée devant les grilles de la juridiction assiégée par un autre comité, d’accueil cette fois-ci : un large cordon de policiers ainsi qu’une fourgonnette de police obstruant l’entrée du Palais de Justice faisaient face à des Martiniquais munis de tambours, de ti-bois, chantant et dansant en brandissant des drapeaux Rouge-Vert-Noir. L’on sait combien la République française aime faire l’éloge de son attachement aux libertés et aux droit fondamentaux qu’elle promet à chacun de ses citoyens. Pourtant, force est de constater, qu’Outre-Mer, l’idéal républicain n’est qu’un mythe lorsque l’on appose son calque sur la réalité que vivent les Martiniquais, les Guadeloupéens, les Guyanais et les Réunionnais. Le système colonial est légalement tombé en désuétude, il n’en demeure pas moins que factuellement, il est aussi persistant que la pollution de nos terres et de nos corps au Chlordécone. Les proches des prévenus ainsi que leurs sympathisants se sont vus refuser l’accès au Palais de justice et, subséquemment, aux débats judiciaires qui se sont tenus dans le cadre du procès, au mépris de l'un des principes directeurs du procès, à savoir : la publicité des débats judiciaires. 
Au surplus, les forces de l’ordre ont fait un usage disproportionné, illégitime et en définitive illégal de la force: aucune sommation préalable à l’usage de la force; des grenades lacrymogènes et de désencerclement balancées par dizaines à l’aveugle et parfois à tir tendu, le tout à quelques mètres d’une station service (laquelle a d’ailleurs fini par s’embraser du fait de l’usage déraisonné des armes susmentionnées); 5 manifestants blessés par des tirs de lanceur de balles de défense (LBD); des scènes de guerre civile; une justice à deux vitesses; la criminalisation et la répression zélée du militantisme dénonçant une crise sanitaire et environnementale à laquelle les pouvoirs publics restent insensibles; voilà de quoi ce 13 Janvier 2020 foyalais est le nom.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous planterons le décor au sein duquel ces évènements se sont déroulés.

 

  1. Des pesticides organochlorés épandus aux pieds des bananiers, des nègres.ses à l’agonie sous leur ombrage

La pièce qui se joue sur les planches des théâtres Martiniquais et Guadeloupéen est désastreuse : la faune s’y étiole, la flore s’y fane, les femmes, les hommes, et les enfants s’y meurent, officiellement pourfendus par 30 ans sinon plus, d’utilisation du lindane, un insecticide organochloré plus communément nommé HCH et du chlordécone, ce linceul phytopharmaceutique dans lequel toute forme de vie, qu’elle soit végétale, animale, ou humaine sera faite prisonnière des siècles durant. Le chlordécone n’est bien évidemment pas le seul à siéger sur le banc des accusés, à ses côtés se tiennent des herbicides tels que le paraquat, le diuron et le glyphosate, mais encore des fongicides utilisés en traitement post-récolte de la banane tels que l’imazalil, l’azoxystrobine, et le thiabendazole, l’on peut encore citer le difenoconazole et le propiconazole, deux fongicides qui ont été épandus par voie aérienne sur les bananeraies … Il n’est guère utile de poursuivre la litanie des produits phytosanitaires ayant été utilisés aux Antilles pour mettre en exergue la déraison de l’agriculture industrielle moderne, dont le seul but est de maximiser les rendements en minimisant les pertes induites par la monoculture, en vue d’engranger un maximum de bénéfices, peu importe ce qu’il en coûtera aux populations et à leur environnement. Le système capitaliste dont sont nées les populations antillaises s’affaire, depuis plusieurs décennies déjà, à graver leur épitaphe et à creuser leur tombe. Les soubresauts de l’histoire coloniale française ont durablement marqué les territoires conquis et les populations naguère asservies au bénéfice du développement de l’Occident et, plus particulièrement, de la France. Dès le XVII ème siècle, l’édification des structures économiques et sociales des Antilles française se fit sur la base de cultures diverses et variées (petun -tabac-, cacao, indigo, coton, épices, or blanc…) dont les produits luxueux étaient destinés à être exportés vers l’Europe. Le colonialisme français a laissé place au néo-colonialisme qui impacte la génération antillaise présente, impact héréditaire que subiront les générations futures du fait de la monoculture intensive de la banane (dont 98 à 99% de la production est destiné à l'exportation vers la France et l'Europe), rendue possible par l’usage démentiel de pesticides organochlorés létaux dont nul n’ignorait la dangerosité, à commencer par l’entreprise Laguarigue les ayant diffusés sur le marché et l’Etat français lui en ayant donné les moyens légaux, peu important ce qu’il en coûterait. Nous noterons, qu’Yves Hayot, frère ainé de Bernard Hayot, était membre de l’une des familles békées les plus influentes des Antilles françaises et était le directeur général de l’entreprise Laguarigue, qui n’était autre que le distributeur exclusif du Kepone, puis du Curlone (tous deux concentrés à 5% de chlordécone). 

Née sous l’Ancien Régime grâce à la force de travail des africain.e.s déporté.e.s par millions dans les "îles du vent" dont la production était exclusivement destinée à l’exportation, cette caste a survécu à l’abolition de l’esclavage, celle-là même qui justifia leur indemnisation, indemnisation s’ajoutant aux sommes astronomiques amassées durant la période esclavagiste, auxquelles s’ajoutent encore diverses aides nationales et européennes leur ayant permis de tenir une place prépondérante dans l’économie Martiniquaise et Guadeloupéenne. Si leur trône est, depuis voilà des siècles, constitué de canne à sucre, leur couronne est, depuis peu, sertie de bananes aussi savoureuses que calamiteuses. En effet, l’usage récent du chlordécone et d’une myriade d’autres produits phytopharmaceutiques a été permis par le sommet de l’Etat, sous l’influence et au profit du puissant lobby bananier, majoritairement constitué de ceux que l’on nomme aujourd’hui les békés, qui ne sont autres que des blancs créoles descendant des maîtres esclavagistes de la Martinique et de la Guadeloupe, caste constituant entre 0,7% et 1% de la population desdits territoires et détenant le quasi-monopole de l’économie. Cette structuration socio-économique des Antilles est l’héritière d’un système esclavagiste destiné à alimenter l’économie de plantation, organisée autour des habitations.

Si l’esclavage appartient à un passé lointain dont il faudrait taire l’existence pour certains aux fins de préservation d’une paix sociale chimérique, d’autres subissent ses résurgences, réanimant ainsi de vives tensions raciales et sociales qui n’ont toujours dormi que d’un oeil. Si l’accalmie règne lorsque tout va pour le mieux à l’ombre des cocotiers, elle n’est plus qu’un écrin vide lorsque le contexte social, économique, ou sanitaire des Antilles justifie que soit dénoncée l’incarnation d’une élite sans foi ni lois par certains membres de la caste des békés, laquelle fait finalement système de par ses capitaux économique, culturel, relationnel et symbolique qui ne circulent qu’en vase clos. 

Les survivances du système colonial s’expriment encore au travers de la gestion déplorable d’une crise sanitaire et environnementale à nulle autre pareille aux Antilles françaises, par les pouvoirs publics, dont les mots d’ordre ont été les suivants : inaction, carence fautive, atermoiements, circonvolutions, velléités, rétention d’informations, incohérences, négation, mépris et répression. Une frange non négligeable de la population martiniquaise et guadeloupéenne accuse l’Etat et les békés d’avoir organisé ce que certains nomment sur les réseaux sociaux un « antillanocide au chlordécone » : comprenez ici, un génocide des populations antillaises. Sur Facebook, Instagram et Twitter, les témoignages d’Antillais.es affecté.e.s de pathologies diverses et variées liées à l’usage des produits phytopharmaceutiques pullulent et, lorsque le mot « chlordécone » s’immisce dans une conversation, les langues se délient. Ces accusations reflètent la triste réalité que subissent les citoyens français d’origine antillaise, relégués au rang de citoyens de seconde zone dont la santé et corrélativement la vie semble n’avoir aucune importance face aux intérêts économiques des grands planteurs de bananes et des entreprises ayant commercialisé les pesticides organochlorés litigieux.

Le Chlordécone, commercialisé sous le nom de Kepone aux Etats-Unis, puis de Curlone en France est un pesticide organochloré type CMR (cancérigène, mutagène et/ou reprotoxique), écotoxique et persistant destiné à éradiquer le charançon du bananier, un insecte appartenant à la famille des coléoptères. Découverte en 1951, brevetée en 1952 et commercialisée dès 1958 par la société américaine Allied Chemical sous les noms de Kepone et de GC-1189. Entre 1966 et 1975, la société précitée a, à la faveur de son sous-traitant Life Sciences Products, produit du Kepone dans une usine située à Hopewell, dans l’Etat de Virginie, jour et nuit. En 1975, l’usine fut fermée en raison des graves manquements aux règles d’hygiène et de sécurité dans la chaine de production qui furent mis en lumière et de l’intoxication sévère dont souffraient les ouvriers de l’usine ainsi que les personnes habitant à ses abords : l’on parlait alors du syndrome du Kepone, lequel se traduisait par des tremblements, des pertes de la mémoire immédiate, des troubles de l’humeur... Suite à la réalisation d’études ayant établi un lien de causalité entre l’utilisation du Kepone et l’apparition de graves affections telles que des troubles neurologiques et testiculaires, sa production ainsi que sa commercialisation furent prohibées en 1976 par les autorités fédérales américaines, avant d’être classée comme substance « cancérogène possible » par l’OMS en 1979. 

Bien qu’en 1968, la commission d’étude de la toxicité des produits phytopharmaceutiques, des matières fertilisantes et des supports de culture ait recommandé l’interdiction du produit du fait de sa dangerosité potentielle pour l’humain et pour l’animal, il fut massivement et légalement utilisé aux Antilles françaises de 1972 à 1993 (bien qu’il fut interdit en France métropolitaine dès 1990), à grands coups d’autorisations provisoires (qui, mises bout à bout, n’eurent plus rien de provisoire) et de dérogations, si coutumières dans les « départements » d’outre-mer.

Si ce pesticide visait initialement à jeter aux gémonies les cadavres de ces insectes ravageurs, il a entrainé l’eau, la terre, les biotopes, femmes, hommes et enfants des Antilles françaises dans cette danse macabre. Rien ni personne, ou presque n’a été, n’est et ne sera épargné : 95% des corps guadeloupéens et 92% des corps martiniquais en sont gorgés. Cette molécule s’immisce absolument partout via le ruissellement des matières organiques et s’écoule dans les bassins versants, pollue les eaux continentales et littorales, s’installe durablement dans les nappes phréatiques et s’infiltre dans les sols sur et dans lesquels poussent fruits, légumes ainsi que tubercules qui s’en gorgent avant de se retrouver dans nos assiettes, les produits d’élevage et de la mer n’étant point en reste. L’on parlera donc d’un phénomène de bioamplification puisque cette substance mortifère parcourt notre chaine alimentaire. Ce polluant se concentre dans le sang, se stocke dans les tissus adipeux et se fixe sur divers récepteurs présents sur les organes cibles tels que les reins, le foie, le coeur, le cerveau, les organes reproducteurs… Ajoutons à cela que la chlordécone est une molécule bioaccumulable, c’est-à-dire qu’après être entrée dans l’organisme par absorption, sa concentration y est plus élevée que dans son environnement immédiat . Le phénomène de bioaccumulation dépend de nombre de facteurs, à commencer par la vitesse d’élimination de la substance. En l’occurrence, la chlordécone est une molécule persistante voire perpétuelle en ce sens qu’elle contamine les sols et les eaux des siècles durant, les résultats des recherches scientifiques oscillant entre 500 et 700 ans. L’âge de l’organisme est un facteur non négligeable : plus celui-ci est élevé, plus la concentration de chlordécone dans le sang sera importante. Nous noterons que nombre d’antillais sont nés et décèderont sur des terres contaminées, que des nourrissons vivent au crochet de leur mère à la faveur d’un cordon ombilical dans lequel l’on retrouve des traces de chlordécone. Le tableau est sombre, le constat est amer, la situation est tout bonnement désastreuse : Les Antilles françaises recèlent de corps malades, de squelettes tortueux, de corps cachectiques, de nourrissons et d’enfants dont le quotient intellectuel s’amenuise au prorata de leur contamination, de systèmes psycho-moteurs défaillants, de prostates, de seins et d’utérus cancéreux, de gonades inaptes à procréer, de cas d'endométrioses sévères de grossesses extra-utérines, d’enfants nés prématurés, de troubles hormonaux et de thyroïdes boiteuses. La Martinique enregistre le plus haut taux de cancers de la prostate, et détient à ce titre, un triste record mondial.  Est-il possible de dénombrer ces vies qui volent en éclats, ces coeurs atrophiés par la perte d’un être aimé, ces vies gâchées par des pathologies dont l’on ne guérit pas à coup sûr ou qui, à tout le moins emporteront des séquelles psychiques et physiques irréparables ? Des corps morts et périssants, de la nourriture locale partiellement impropre à la consommation, l’enrichissement des békés (et notamment de Bernard Hayot, dont le frère est , nous l’avons vu, responsable de la contamination au chlordécone) à la faveur des grandes surfaces dont ils sont propriétaires et dans lesquelles ils proposent un large panel de produits importés « non contaminés » à des tarifs exorbitants, de l’eau du robinet prétendument potable bien que notoirement contaminée…C’est contre toutes ces abominations que se battent les militants et les activistes anti-chlordécone, au rang desquels figurent les 7 militants qui devaient comparaitre, jeudi 13 janvier 2020, devant le tribunal correctionnel de Frot-de-France. Ce procès n’est en réalité pas celui des 7 militants, mais celui de tout un mouvement de contestation de l’ordre colonial établi, que les pouvoirs publics souhaitent faire taire. Il serait fâcheux, pour le pouvoir central, qu’un collectif d’éléments perturbateurs dont les rangs grossissent au gré de l’écoulement du temps réveille les masses endormies, aliénées par des siècles de domination et d’asservissement. Si les activistes bloquent les grandes surfaces de Monsieur Hayot, c’est bien parce que les responsables de cet empoisonnement restent impunis, que des gens sont morts, meurent et continueront de mourir d’un empoissonnement généralisé tant que les pouvoirs publics resteront inertes. On nous pond des plans chlordécone I, II, III, et IV depuis 2008, sans jamais que leurs lignes directrices ne changent : on mène des études pour obtenir des résultats que l’on connait d’avance mais que l’on refuse de reconnaitre (l’Etat rechigne a établir un lien de causalité entre les pathologies susvisées et la contamination des populations antillaises au chlordécone), on nous ment en nous promettant des dispositifs d’informations qui toujours, se terrent dans le mutisme; on fixe des limites maximales de résidus (LMR) de chlordécone dans l’eau et les produits de l’alimentation (et parfois on les rehausse) en violation du droit positif, comme s’il était acceptable que l’ingestion de chlordécone par les Antillais soit quotidienne, alors même qu'un arrêté du 5 août 1992 interdit toute trace de pesticides non autorisés dans les végétaux, et que le Chlordécone a fait l'objet d'une interdiction en 1993. Les réponses politiques apportées à cette crise environnementale, sanitaire et sociale sont lacunaires et inadmissibles. Martiniquais et Guadeloupéens sont victimes d’un empoisonnement généralisé et persistant auquel s’ajoute une perte de confiance à l’égard des pouvoirs publics, corollaire d’un sentiment d’abandon partagé. C’est en réponse à l’inaction des pouvoirs publics et du (dys)fonctionnement d’une justice partielle et partiale, que des blocages des établissement du Groupe Bernard Hayot ont eu lieu.
L’arsenal déployé pour maitriser 7 des figures de proue du mouvement est incroyable : on leur reproche d’avoir exercé des violences volontaires sur des personnes dépositaires de l’autorité publique dans le cadre du boycott de l’hyper-marché Océanis, au Robert, étant précisé que les armes du délit ne sont autres que des drapeaux et des pancartes. Le 28 novembre 2019, à 6h00, des commandos composés d’une dizaine de gendarmes arrachaient les 7 militants à leur lit afin de perquisitionner leur domicile et de les placer en garde à vue, les traitant ainsi comme de véritables menaces pour la sûreté nationale. Trois d’entre eux ont été mis en examen et placés sous contrôle judiciaire, synonyme d’interdiction de manifester devant les centres commerciaux de la Martinique. Est-il nécessaire de se demander : au service de qui les magistrats du Parquet exercent-ils leur autorité ? 

Le contexte dans lesquels les évènements du 13 janvier 2020 se sont inscrits ayant été précisé, il convient de s'interroger sur ce qui s'est réellement 
passé devant le Palais de Justice de Fort-de-France. 

II. La militarisation coloniale du maintien de l'ordre sous l'égide d'une justice à deux vitesses

A 13h30, un comité de soutien aux prévenus entreprend une marche pacifique en direction de la juridiction. Me doutant que l’accès au palais serait restreint (au vu du dispositif de sécurité déployé pour l’occasion), je me suis éloignée des militants, et suis allée négocier avec deux policiers afin de pouvoir assister à l’audience supposée être publique. Après les avoir supplié de me laisser rentrer en leur soutenant que, dans le cadre de mes études, je mène des travaux de recherches sur l’utilisation du chlordécone aux Antilles, ceux-ci m’ont laissée passer la grille du tribunal. Je m’étonne de voir que les filles de l’un des prévenus, Charly, ne puissent pas soutenir leur père à l’audience : munies de leurs pancartes, elles tentent de pénétrer dans l'enceinte du Palais, on leur intime de les déposer, elles s'exécutent... Il n'en reste pas mois qu'elles resteront dehors car ordre a été donné aux policiers de faire patienter les proches et les sympathisants des 7 militants, à côté des grilles.

Claren, la fille de Charly, l'un des prévenus. © compte instagram : Swelly_x Claren, la fille de Charly, l'un des prévenus. © compte instagram : Swelly_x

J'entre dans la juridiction et, dans le même temps, le chef de la sécurité du Palais de justice de Fort-de-France me demande si je "souhaite faire rentrer des gens", je lui réponds que je suis venue seule et m'étonne du fait qu'en parallèle, les policiers défendent aux sympathisants et aux proches des prévenus de rentrer, au motif que la "capacité maximale d'accueil de la salle d'audience est atteinte". Je m'installe et constate que celle-ci est peuplée de manière sporadique, et pour cause : quasiment personne ne rentrera dans l'enceinte du Palais, surtout pas les sympathisants ni même les proches des prévenus. C’est une nouveauté : il faut désormais être muni d’une convocation pour pénétrer dans l’enceinte de la juridiction. Et pourtant, la presse locale soutient le contraire, affabulant ainsi de manière éhontée : Martinique 1ere affirme « qu’une fois sur place, seule une soixantaine d’entre eux (les manifestants), la capacité maximale de la salle, a pu accéder à la salle du tribunal. Les choses ont ensuite dégénéré. Certains manifestants ont tenté de pénétrer à l’intérieur de force. Les forces de l’ordre postées sur place ont fait usage de gaz lacrymogènes à leur encontre ».
Seule une quinzaine de sympathisants (peut-être moins) a pu assister à l'audience alors même que seules 30 places sur les 60 que compte la salle étaient occupées. Les forces de l'ordre ont lancé les hostilité en gazant les sympathisants gratuitement, leur seul tort ayant été de vouloir jouir des droits que leur confère la citoyenneté française, à commencer par celui d'assister à une audience -théoriquement- publique. Si le quotidien 20 minutes informe ses lecteurs, à l'aune d'une mauvaise foi sans nom que "des échauffourées ont éclaté à Fort-de-France, en Martinique car "des militants anti-chlordécone (...) ont bloqué l’accès au tribunal correctionnel, où devait se tenir le procès sous haute tension de sept militants", les faits relatés précédemment démentent ces affirmations fallacieuses. 

En résumé : des militants souhaitent assister à une audience publique à laquelle se substituera finalement un ballet répressif injustifié. Bien que l'article 412-3 du code pénal dispose qu'« un attroupement peut être dissipé par la force publique après deux sommations de se disperser restées sans effet [et] adressées dans les conditions prévues par l’article L. 211-9 du code de la sécurité intérieure », aucune sommation n'a été adressée aux manifestants. Précisons tout de même que l’emploi de la force est possible sans sommation dès lors que « des violences ou voies de fait » sont exercées contre les forces de l’ordre ou que ces dernières « ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent ». Or, lorsque les forces de l'ordre ont fait usage des gaz lacrymogènes pour la première fois, leur intégrité physique n'était pas menacée puisqu'aucune violence ni voie de fait n'avaient été exercées par les manifestants à leur encontre. 

A 13h50, un policier lance une grenade dans la foule, là encore, sans sommation préalable. Dix minutes plus tard, le chef de la sécurité du Palais de Justice informe les personnes présentes à l'audience de l’utilisation, par les forces de l’ordre, de gaz lacrymogènes, en raison de jets de projectiles contre la  grille de la juridiction qui, désormais, vacillerait. Le communiqué de presse de la Préfecture de la Martinique abonde dans ce sens, déplorant le fait que « des projectiles » aient « été jetés à l’encontre des forces de l’ordre. (…) Face à cette violence,  la police nationale a été conduite à utiliser la force pour rétablir l’ordre ». Pourtant, à l’extérieur des murs du Palais, les manifestants tiennent un discours antagoniste à la parole institutionnelle : les forces de l’ordre ont commencé à les gazer sans aucune sommation, alors même qu’ils réclamaient, pacifiquement, le droit d’assister à une audience publique

Rappelons que le principe de la publicité des débats judiciaires est consacré par l’article 6§1 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme, disposant que « Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. Le jugement doit être rendu publiquement ». 

Une justice démunie de sa publicité dans une société démocratique est vidée de sa substance : la justice est, de par les principes révolutionnaires de 1789, rendue « au nom du peuple ». C’est pourquoi la publicité constitue l’un de ses principes fondamentaux et, à ce titre, les citoyens ont le droit de contrôler l’exercice du pouvoir judiciaire.

Le principe de ce droit fondamental étant désormais posé, il convient de noter qu’il souffre d’exceptions et de limitations puisque
« l'accès de la salle d'audience peut être interdit à la presse et au public pendant la totalité ou une partie du procès dans l'intérêt de la moralité, de l'ordre public ou de la sécurité nationale dans une société démocratique (…) ou dans la mesure jugée strictement nécessaire par le tribunal, lorsque dans des circonstances spéciales la publicité serait de nature à porter atteinte aux intérêts de la justice ». 
Voilà le préjugé de couleur dont les Martiniquais sont victimes que l'on agite comme un chiffon rouge devant les institutions républicaines : les nègres ne sont pas dignes d’assister à une audience publique puisqu’ils ne savent pas contrôler les passions sanguines et sauvages qui les animent. Et pour preuve : regardez les battre leurs tambours dont les sons s’unissent aux chants de lutte qu’ils entonnent, tout en brandissant des drapeaux rouge-vert-noir menaçants et des pancartes aux slogans lapidaires, le tout sur fond sonore de conque de lambi. Peut-être le Procureur de la République de Fort-de-France et le Préfet ignorent-ils tout de nos us et coutumes, mais toujours est-il que ni un tambour, ni même des ti-bois, et encore moins des voix déployées et des drapeaux brandis devant un Palais de Justice ne peuvent justifier que soient violés les droits fondamentaux des Martiniquais. Rien ni personne ne menaçait l’ordre public, ni même la sérénité des débats, à l’exception des forces de l’ordre qui ont lancé les hostilités en gazant les manifestants sans motif légitime, en violation des règles édictées par le code de procédure pénale et par le code de la sécurité intérieure, en tirant sur le visage et dans les gonades de plusieurs manifestants au lanceur de balles de défense (LBD). Si l’usage de la force se doit d’être juste et proportionné, la militarisation croissante du maintient de l’ordre ainsi que le cadre colonial au sein duquel elle s’exerce font voler ces exigences en éclats. 

Comité de soutien menaçant la sûreté nationale et l'ordre public © compte instagram : Swelly_x Comité de soutien menaçant la sûreté nationale et l'ordre public © compte instagram : Swelly_x

 © compte instagram : Swelly_x © compte instagram : Swelly_x

Maître Germany, l’un des avocats de la défense, introduit sa plaidoirie par une requête tendant à ce que « les prévenus puissent entrer avec quelques uns de leurs proches » car ceux-ci « ont eu la désagréable surprise de constater qu’ils se sont vus refuser l’accès au Palais de justice alors même que les places assises ne sont pas toutes occupées ». Les policiers qu’il a interrogés sur les raisons de cette interdiction d’accéder à la salle d’audience l’ont informé qu’ils exécutaient les ordres du Procureur de la République. 
Le Président de l’audience correctionnelle reconnait qu’ « effectivement, l’audience est publique mais qu’il y a des mesures de sûreté sur lesquelles il doit y avoir un débat » et qu’il est « d’accord pour que des places assises puissent leur être réservées, mais il est difficile de faire le tri, de savoir qui a le droit de rentrer ou pas, il faut opérer un choix car les places sont limitées ». 
Le substitut du Procureur de la République s’empresse d’ajouter qu’il ne veut pas « qu’il y ait des personnes debout. Peut être que certaines personnes devront sortir » mais qu’il n’est « pas opposé à ce que toutes les places assises soient occupées ». 

Maître Germany sollicite alors la suspension de l’audience afin qu’une décision puisse être prise quant à l’application du principe de publicité des débats judiciaires.

Maître Edmond-Mariette interpelle Monsieur le Procureur afin de lui signifier qu’en « 39 ans de carrière à Fort-de-France » il n’a « jamais connu l’accès au palais de justice filtré à ce point ». Il poursuit : « surtout que les officiers de police me disent qu’ils ont des instructions très claires : ne pas faire rentrer plus de 60 personnes » et pourtant, il restait près d’une trentaine de places assises sur les bancs de la salle. « Acceptons que cette salle soit remplie, et lorsque des places assises de libéreront d’autres rentreront, comme cela se fait aux Assises ». Reconnaissant être
« totalement inapte en matière de sécurité de police » il soutient fermement que « face à une population traumatisée », le corps judiciaire ne peut
« pas entretenir de telles crispations ni rendre de décision sereine dans de telles conditions. La justice française se doit d’être publique ».

Une vague discrète mais perceptible d’approbation se fait entendre au sein des rangs des (trop) rares soutiens présents. Le Président, un brin excédé, s’empresse de donner les consignes suivantes « on ne manifeste pas son accord ou son désaccord. C’est un endroit ou la parole doit circuler sereinement ».  Toujours est-il qu’à ce moment, la parole ne peut circuler sereinement : nulle place n’est laissée à la parole aux grilles du palais, près desquelles nul débat ne peut avoir lieu entre les forces de l’ordre et les Martiniquais témoignant leur souhait d’assister au procès des 7 militants. Seuls des cris de rage, d’injustice et de douleur font écho aux tirs de grenades lacrymogènes. Dès 14h00, les effluves de gaz lacrymogènes se mêlent à l’air de la salle d’audience, pourtant située bien loin des échauffourées. 

Gazage des manifestants par les forces de l'ordre © Compte instagram : Swelly_x Gazage des manifestants par les forces de l'ordre © Compte instagram : Swelly_x

Maître Monotuka constate que dans cette affaire « le sentiment partagé » induit par le filtrage mis en oeuvre par les forces de l’ordre est celui de
l’ « exclusion » et de la « diminution de la considération pour la dignité de ces personnes », à savoir « les martiniquais ». Il souligne que « ce qu’il y a de dramatique c’est que l’on a l’impression que ce principe de secondarisation, de dégradation de la dignité de cette population reste respecté par les institutions judiciaires mais également par son bras armée (il fait ici référence à la force publique) ». Il s’adresse alors aux magistrats du siège et du parquet de la façon suivante : « Il faut que vous compreniez que ce qui est en jeu dans cette affaire dépasse la problématique, la finitude des infractions reprochées aux prévenus, ce qui est en jeu dans cette affaire est la question suivante : qui sommes nous pour les instituions ? Votre décision nous permettra d’avoir non point des convictions, mais de voir simplement comment ces instituions choisiront de gérer, de traiter de façon circonstancielle, cette question là : c’est le respect de la dignité de ces populations qui est en jeu, et donc je rejoins mes confrères sur le fait que c’est mal parti au vu de ce qui s’est passé aujourd’hui : on ne s’attendait pas à un tel accueil ». 

Le Président décide d’une « suspension de quelques instants pour prendre une décision à tête repos
ée » et « fixe une limite d’occupation des places assises » car il refuse « tout rassemblement derrière les portes » susceptible de perturber le déroulement de l’audience, et « il serait difficile de juger l’affaire dans le calme ». 

A 14h30, plusieurs sympathisants sont blessés, dont Rodney Robert, dans le visage duquel les forces de l’ordre ont tiré au LBD.  

Rodney Robert blessé du fait d'un tir de LBD40 © Compte instagram : Jay_asani Rodney Robert blessé du fait d'un tir de LBD40 © Compte instagram : Jay_asani
Rodney Robert, J+1 © Rodney Robert Rodney Robert, J+1 © Rodney Robert

Expertise médicale de Rodney Robert Expertise médicale de Rodney Robert

Ces images témoignent des  nombreuses blessures et mutilations que cause le lanceur de balles de défense utilisé à outrance par les Force de l’ordre, aussi bien aux Antilles qu’en France hexagonale : voilà que pour une fois, tout le monde est logé à la même enseigne. L’utilisation de cette arme dont la létalité est réduite mais dont la dangerosité atteint des sommets témoigne de la militarisation du maintien de l’ordre et de ses conséquences déplorables.  L’Etat français exerce, à l’encontre de ses ressortissants, une violence sanguine et illégitime, à tel point que Monsieur Jacques Toubon,  Défenseur des Droits, le Conseil de l’Europe ainsi que Madame Bachelet, haute commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, ont intimé à la France de cesser de faire usage des LBD, qui ne peuvent, en tout état de cause, pas servir au maintient de l’ordre qu’il rompt, dans une effusion de sang, au moindre tir. Rodney Robert n’est pas le seul a avoir été blessé, les testicules de l’un des manifestants ont fait office de cible de tir pour les forces de l’ordre, une personne âgée a reçu une balle sur le crâne, et une balle supplémentaire a percuté le bras d’un autre manifestant. 

Une personne âgée blessée par un tir de LBD40 © Raklemedia Une personne âgée blessée par un tir de LBD40 © Raklemedia


Plutôt que de vous bassiner à la faveur de textes législatifs et déontologiques, je laisse à Christophe Castaner, Ministre de l'Intérieur, le soin de vous exposer l'usage que peuvent faire les forces de l'ordre du LBD40 :

Quelles parties du corps les forces de l'ordre peuvent-elles viser avec un LBD40 ? Castaner répond à des enfants. © La vérité qui dérange

 
Au sein de la salle d’audience, l’un des avocats affirme qu’il y a pléthore de CRS et de gendarmes sur le parvis du Palais, et que la grille ne va pas tarder à tomber. La scène est tout bonnement surréaliste : pendant ce temps, les avocats de la défense et la formation correctionnelle s’engouffrent dans la salle de délibéré. Une voiture de police vient d’être brulée selon les dires d’un avocat présent dans la salle, il est 14h41. L’audience reprendra à 15h, et en attendant, l’odeur des gaz lacrymogènes est de plus en plus soutenue. A 14h50, des membres de la BAC gazent des manifestants et en trainent certains par terre afin de les interpeller. La tension monte encore d’un cran à l’extérieur : une violence inique s'abat sur les manifestants dont certains cèdent à la colère, le champ lexical des insultes créoles est épuisé, quelques projectiles sont lancés sur les forces de l'ordre par une poignée d'individus, des palettes brulent devant le Palais. Les membres du comité de soutien aux 7 militants battent le tambour de plus en plus fort, chantent de plus belle et font danser leurs pieds sur un sol toujours plus fumant. 

L’audience reprend, et le Président constate qu’ « aucun des prévenus n’est présent dans la salle ». Maître Germany sollicite, une fois de plus, le renvoi de l’affaire car « la sérénité n’y est pas, ici, comme en France » du fait de la réforme des retraites tant désirée et si fermement imposée par la Macronie. Ce « hold-up » justifie cette demande de renvoi, bien qu’indépendamment de cette situation, la défense aurait été contrainte de la formuler, et pour cause : le dispositif de sécurité décidé par le Parquet est le « seul responsable des débordements qui ont actuellement cours, car nous avons connu des procès d’assises avec bien plus de monde et on a filtré à la porte de la salle de sorte qu’il n’y ait pas plus de dix personne debout dans le fond. Les gens pouvaient aller et venir dans la salle des pas perdus, ne pas attendre, échanger de place les uns les autres mais on a JAMAIS assisté au gazage des avocats dont je suis, des prévenus, de leur famille, du public avec un blocage par le véhicule des forces de police de l’entrée… Mais PIRE : le directeur de la police m’a adressé des excuses, me disant que c’est par erreur que le gaz lacrymogène m’est arrivé dans l’oeil : il a été dispersé dans la foule par erreur. Je les accepte. J’entends bien que les ordres qui ont été donnés sont stupides car ils ne correspondent pas aux traditions : la justice est publique, mais on a une tradition de paix : comment se fait-il qu’en 300 ans on ait massacré personne (il fait ici référence aux anciens maîtres d’esclaves et à certains de leurs descendants) ? Nous venons avec des tambours, des petits bouts de bois pour taper dessus, avec des drapeaux : voilà les armes ! Alors oui, nous sommes venus armés du courage de comparaitre, et s’ils ne peuvent pas rentrer c’est parce qu’ils se font gazer avec leurs familles … des enfants se sont faits gazer. Ce procès n’est pas mal parti, il est déjà foutu, il faudrait se projeter en arrière, tout recommencer ... mais c’est déjà foutu. Des gens se sont rassemblés depuis midi, ils sont venus avec des drapeaux, des chansons et ils ont été gazés sans raison, des fois par erreur. Les témoins ne peuvent pas rentrer. Procédez à l’appel et considérez, Monsieur le Président qu’ils sont présents, et acceptez le renvoi. »

Nonobstant le fait que le tribunal ait ordonné que les places vacantes puissent être occupées, les forces de l’ordre situées sur le parvis du TGI de Frot-de-France ont opposé à la défense que « le tribunal n’a qu’à venir, nous on ne bouge pas la voiture qui bloque l'entrée du Palais», alors même que Maître Germany annonçait au public qu’il pourrait assister aux débats. Il reproche alors au Parquet « qui est indivisible » d’avoir « ordonné que les choses se passent ainsi », lui rappelant qu’il a « entendu le tribunal ordonner que l’on puisse remplir la salle » et qu’en tenant compte du fait que le parquet a décidé d’organiser les choses ainsi il « estime que c’est au parquet d’organiser la décision du tribunal » , avant de lui adresser la formule laconique suivante : « si vous êtes la magistrature debout, c’est bien pour marcher ».

Les avocats de la défense demandent à être associés au dispositif de sécurité qui sera mis en oeuvre lors de l’audience de renvoi, afin de ne pas en être tenu à l’écart, une fois de plus.

Il est important, pour le substitut du Procureur de la République, de « rappeler de manière solennelle, en toute tranquillité et sans équivoque » que le « Ministère public n’a manifesté aucune indifférence » et affirme « souscrire aux deux fondements de la demande de renvoi, car on ne peut pas être indifférent aux mouvements sociaux ». Il s’empresse de s’excuser de n’être qu’un « petit magistrat exerçant en Martinique depuis un an, amené à assurer l’audience de droit commun du lundi après-midi » qui « porte un regard neuf sur ce que l’on découvre en Martinique » et que partant, « cela mérite quelques garanties » car « aujourd’hui la sérénité n’est pas assurée; que lorsqu’il y a une ambiance partisane avec des émotions fortes, des colères difficiles à contenir » il parait « difficile de ne pas prendre de dispositions minimales quant à l’organisation des débats dès lors qu’on est dans une salle dont la contenance et la capacité sont limitées ». Il importe au substitut du Procureur  que « l’examen de ces infractions que l’on juge tous les jours au TGI soit fait de manière sereine ». S’il est d’usage de se prononcer sur la culpabilité ou l’innocence de prévenus comparaissant pour violences volontaires sur personnes dépositaires de l’autorité publique, ainsi que pour refus d’obtempérer à la suite d’une sommation de dispersion dans le cadre d’une manifestation, c’est le contexte néo-colonial dans lequel s’inscrit le jugement des 7 militants anti-chlordécone qui est extraordinaire. Le substitut du Procureur requiert que « les trois personnes placées sous contrôle judiciaire soient maintenus dans cet état jusqu’à l’audience de renvoi ». 

Maître Edmond Mariette s’empresse alors de solliciter « l’annulation des décisions de contrôle judiciaire prononcées à l’égard de 3 prévenus par le juge des libertés et de la détention, car le triptyque de prévention est le même pour chacun des 7 prévenus, qui jouissent tous de la présomption d’innocence ». Il souligne alors « l’inadéquation du placement sous contrôle judiciaire des manifestants décidé par le juge des libertés et de la détention avec l’égalité et le droit : car l’on se place en état de préjugement. Or, en matière pénale il faut qu’il y ait des indices graves et concordants, et pour renvoyer devant votre tribunal correctionnel, il faut des charges, et pour condamner il faut des preuves. Comment prouver que tel prévenu en aurait moins fait qu’un autre ? ». Il demande alors à la juridiction de « prononcer la main levée de cette interdiction qui pose une vraie difficulté car la décision qui a été prise par le juge des libertés et de la détention est générale et globale et est donc insusceptible de provoquer un quelconque effet » au regard de « l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 » qui consacre la « liberté de manifester », laquelle est une liberté fondamentale et il n’y a « aucune raison que les trois militants Martiniquais en soient privés ».
Enfin, il conclut en invitant le Président à se poser la question suivante : « Pour quelles raisons, lorsque vous demandez à être nommés à Bordeaux, à Nîmes, ou à Toulouse… on ne vous soumet pas à un séminaire de quelques jours portant sur la juridiction dans laquelle vous exercerez ?  Pour Bordeaux ça n’existe pas, pour les DROM-COM si ». En effet, sur le site internet de l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM) il est indiqué que « les magistrats nommés outre-mer ou désireux de l’être » bénéficieront d’une formation dont l’approche se veut être  
« pluridisciplinaire (historique, anthropologique, juridique, socio-économique) ». 
Maître Edmond Mariette rappelle alors aux magistrats présents qu’il n’en reste pas moins que « les textes que vous devez appliquer sont strictement identiques » à ceux qui émanent du pouvoir législatif et du pouvoir réglementaire français. Il tempère ses propos en raison du fait qu’on « ne peut pas modifier le prisme par lequel on va appréhender un dossier judiciaire, uniquement en raison d’un certain nombres de considérations qui nous empêche de rester sur le terrain du strict droit commun ».

Si « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » qui « assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion » selon l’article 1er de la Constitution du 4 Octobre 1958, cette publicité mensongère ne saurait résister à l’épreuve de la réalité que vivent, quotidiennement, les populations des Antilles-Guyane : la République est scindée en deux et est profondément divisée. D’une part il y a l’Etat colonial, à savoir la Métropole, d’autre part il y a les territoires colonisés ultra-périphériques. Cette dichotomie implique, bien souvent, une application partielle et partiale du droit positif, qui n’en a, de fait, plus que le nom.
Bien que le Préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 édicte que « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu'aux droits et devoirs définis dans la Charte de l'environnement de 2004. En vertu de ces principes et de celui de la libre détermination des peuples, la République offre aux territoires d'outre-mer qui manifestent la volonté d'y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité et conçues en vue de leur évolution démocratique ».
L’idéal républicain vacille dès lors que l’on quitte l’Hexagone. L’idéal est défini comme étant « ce que l'on se représente ou se propose comme type parfait ou modèle absolu » et, aux Antilles-Guyane, cet idéal qu’incarne le triptyque Liberté-Egalité-Fraternité reste, à ce jour, impalpable et, en définitive, insaisissable. Force est de constater que les citoyens français ultra-marins ne jouissent pas des mêmes droits que les métropolitains, c’est un fait dont il n’est, je crois, plus besoin de démontrer l'existence eu égard à la gestion déplorable de la crise que suscite la contamination des populations antillaises au chlordécone par les pouvoirs publics. Cette rupture d’égalité est encore une fois corroborée par le dispositif mis en place par le Parquet de Fort-de-France ainsi que par la Préfecture tendant à restreindre l’accès à la salle d’audience dont la capacité d’accueil était loin d’être atteinte lorsque l’audience débuta.
Maître Monotuka affirmera à ce titre que « ce dossier continue à être de traiter de manière très émotionnelle par les institutions ».

Maître Germany estime que « ce qui caractérise cette affaire » en sus « des odeurs de gaz lacrymogène, c’est le sentiment qu’une justice à deux vitesses » s’exerce. L’une « ne fait rien aux puissants » et l’autre « écrase les petits » en utilisant « les mêmes méthodes que les colons, car les meilleurs défenseurs du système colonial c’étaient encore quelques africains réduits en esclavage qui défendaient leurs maitres contre des nègres marrons et comment ne pas comprendre cette analogie tout comme le maitre traitait différemment ses esclaves : la justice traite différemment les prévenus », celle là même qui dans ses réquisitions ne justifie pas la demande de prolongation de la mesure de contrôle judiciaire. « Il n’y a plus de petit magistrat lorsque l’on est à la place de ceux qui écrasent, lorsque l’on est à la place du Parquet et que l’on tente de semer la discorde entre les prévenus pour qu’au moins l’un d’entre eux tire sur les autres ».
Maître Germany achève sa plaidoirie comme suit : « le Ministère public, disons le clairement, vient de déclencher de futurs blocages de magasins, donc quelle que soit la date que vous choisirez, veillez à ce que celle-ci ne soit pas trop éloignée dans le temps, car sinon Monsieur Hayot risque de perdre beaucoup d’argent. La question étant de savoir s’il en perdra plus parce que les 3 prévenus placés sous contrôle judiciaire participeront aux futurs blocages ? ». 
A cette question réthorique, le Tribunal correctionnel répondra qu’est ordonné le retrait des trois contrôles judiciaires susmentionnés et qu’une journée entière sera consacrée aux débats de l’audience renvoyée au 3 juin 2020, à 8h00. 

Nous regagnons la salle des pas perdus, et nous voyons défiler des policiers avec des caisses pleines de grenades lacrymogènes aux fins de ravitaillement du cordon de policiers situé derrière les grilles du Palais de justice. Au vu des moyens matériels déployés pour violenter des Martiniquais au mépris des règles de déontologie de la sécurité, le Parquet ainsi que le Préfet de la Martinique, qui ont donné des ordres sans équivoque aux forces de l’ordre ont, en amont du procès, saboté la sérénité des débats.

Il doit être 15h50, je sors du Palais de justice en la compagnie d’Alain Petit âgé de 74 ans qui me raconte avoir été violenté par les forces de l’ordre aux grilles de la juridiction. Il me demande si j’ai vu à quel point la situation s’était embrasée … Il nous suffit de parcourir quelques mètres de plus  pour regagner le boulevard du Général de Gaulle qui fait face au Palais de Justice, une scène chaotique nous est alors donnée à voir : les cartouches des grenades lacrymogènes jonchent le sol par dizaines, puis par centaines quelques heures plus tard. La fumée dégagée par les grenades se reflète dans les flaques d’eau dont les manifestants se servent pour les éteindre. Des grenades de désencerclement éclatent ici et là, rythmant les mouvements de foule au gré de leurs explosions. Il est, à mon sens, capital de préciser que de l’autre côté du Boulevard, trône une station essence, qui n’attend qu’une étincelle de trop pour s’embraser. Les forces de l’ordre ne peuvent ignorer ce risque auquel leurs globes oculaires font face.  

A 19h30, Didier Laguerre, Maire de Fort-de-France, vient à la rencontre des manifestants qui lui soumettent l’idée de demander aux forces de l’ordre de cesser de faire un usage déraisonné de la force. Il s’exécute mais les forces de l’ordre envoient quelques grenades lacrymogènes de plus. Lors de la seconde tentative, d’autres grenades pleuvent, et arrive ce qui devait arriver depuis le début : la station service s’embrase, menaçant les manifestants mais encore les riverains. Des manifestants parviennent à maîtriser le feu.

 

 © Compte instagram : Raklemedia © Compte instagram : Raklemedia

La nuit s'étant abattu sur Fort-de-France depuis plusieurs heures, les derniers manifestants se dispersent en espérant pouvoir regagner leur domicile, mais sont contraints de fuir les tirs de LBD40 dont ils sont la cible. Les policiers tentent de les interpeller, l'un d'entre eux témoigne face à la caméra de Raklemedia. JB était sur place afin de filmer, dans le cadre de la réalisation d'un documentaire, les évènements qui ont rythmé cette journée si singulière, il raconte: " Je courais avec mon trépied, il (un policier) m'a chopé le bras, et un deuxième policier est arrivé, les deux m'ont foutu à terre, et là ... ça partait en insultes, ils m'ont plaqué au sol, d'abord j'étais sur le dos, ils ont commencé à m'étrangler, je les ai prévenus que je n'arrivais pas à respirer, ils n'en avaient pas grand chose à faire et m'ont hurlé dessus "mets toi sur le ventre". Ils m'ont  plaqué la tête contre le sol et m'ont passé les menottes dans le dos et j'ai eu droit à un gentil petit "enculéééé" pour confirmer que ça y est t'es chopé. Un policier, au moment de rentrer dans la voiture se saisit d'une matraque et me dit dépêche toi de monter ou j'te défonce"... Très bien j'obtempère, les deux policiers me rentraient leurs coudes dans le dos au niveau des côtes et j'ai eu droit plusieurs fois à "baisse la tête", et je leur dis "les gars pourquoi je dois baisser la tête ? Il n'y a pas de texte de loi qui m'oblige à baisser la tête". Comme je résistais, j'avais droit à des bons coups dans le dos pendant tout le trajet qui heureusement n'était pas très long. J'arrive dans la salle avec les différentes personnes qu'ils ont arrêtées,  je reconnais Hervé mon frangin, et trois autres gars dont deux mineurs. Ils nous ont tous menotté à un banc et à partir de là ils nous ont tous interrogés et n'étaient pas hyper respectueux : ça puait le sarcasme et la condescendance... Ils ont voulu fouiller mon sac, je leur ai montré que j'avais une dangereuse caméra et un dangereux micro et, à partir de ce moment, ils se sont un peu calmés sur moi et se sont un peu plus rabattus sur les autres, puis j'ai pu partir".
JB s'indigne du fait que ce sont "des nègres qui nous traitent de cette manière là...". Il essayait de "chercher dans leur regard cette espèce de dissonance cognitive, c'est à dire que t'as des ordres  d'un côté mais d'un autre côté tu vois bien que ce qu'on te demande de faire ... ça devrait aller à l'encontre de tes valeurs. A la base si tu t'engages pour protéger, tu te rends compte que là, ce que t'es entrain de faire, c'est pas protéger et servir... Ou alors c'est protéger et servir qui, en fait ? "

Hervé, un autre manifestant placé en garde-à-vue durant 15h confie avoir reconnu, dans le commissariat, un manifestant qui en réalité n'était qu'un indic : " Je vois un policier rentrer dans le commissariat : c'est le même gars que j'ai vu lors de la manifestation qui disait aux manifestants "tournez les galettes lacrymo dans l'eau pour les éteindre et éviter de vous intoxiquer",  en fait c'était un policier. Donc je pense qu'ils ont du placer de bons indics dans la manifestation pour motiver la casse, la haine ou la violence...". 

En l'absence de preuve, les 5 manifestants ont été relâchés. 

Franck Robine, Préfet de la Martinique a salué « le professionnalisme des forces de l’ordre qui ont fait un usage juste et proportionné de la force » et a ajouté qu’ « en démocratie le recours à la violence n’est jamais légitime, a fortiori à l’encontre des forces de l’ordre et pour entraver le fonctionnement de la justice. L’apaisement doit revenir et une petite minorité violente ne saurait l’empêcher. C’est par le dialogue et par le travail conjoint que les difficultés de la Martinique seront surmontées ». Le recours à la violence n’est jamais légitime, je vous le concède Monsieur Robine, surtout lorsqu’un rapport de force déséquilibré est instauré ab initio entre des policiers armés jusqu’aux dents et des manifestants munis d’instruments de musique. L’escalade de la violence entre manifestants et forces de l’ordre a été savamment orchestrée en vue de délégitimer le mouvement de lutte contre la contamination au chlordécone. Les difficultés de la Martinique demeurent, à ce jour, insurmontables par cela seul que les pouvoirs publics refusent d'écouter ce qu'ont à dire les Martiniquais, pire encore :  Rodney Robert a été condamnée au silence par l'Etat qui détient le monopole de la violence coloniale. 

 

 

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