Mai 2020, Finlande, un vaccin COVID 19 "open-source" a perdu face à Big Pharma

En mai dernier, une équipe de chercheurs finlandais a mis au point un vaccin COVID-19 "open-source" qui aurait pu profiter au monde entier. Pourtant, plutôt que d'aider l'initiative, le gouvernement finlandais s'est rangé du côté des Big Pharma - prouvant qu'un modèle de financement basé sur les brevets fait passer le profit avant la santé publique.

Source : Finland Had a Patent-Free COVID-19 Vaccine Nine Months Ago — But Still Went With Big Pharma - Jacobin - Ilari Kaila et Joona-Hermanni Mäkinen - Février 2021

"Nous avons estimé qu'il était de notre devoir de commencer à développer ce type d'alternative", déclare le professeur Kalle Saksela, directeur du département de virologie de l'Université d'Helsinki. "Au printemps, je pensais encore qu'une entité publique s'impliquerait sûrement et commencerait à faire avancer les choses. Il s'avère qu'aucune situation n'est assez urgente pour obliger l'État à se lancer activement dans une telle entreprise".

Le vaccin libre du COVID-19 de l'équipe de Saksela a été mis au point en mai 2020, il a été surnommé "le Linux des vaccins", en référence au célèbre système d'exploitation open-source qui est également originaire de Finlande. L'équipe de recherche a travaillé à partir de données de recherche accessibles au public et partagé toutes ses nouvelles découvertes dans des revues à comité de lecture.

vaccinnasal
Cette équipe comprend certains des poids lourds scientifiques finlandais, tels que le professeur Seppo Ylä-Herttuala de l'Institut A. I. Virtanen, ancien président de la Société Européenne de Thérapie Génique et Cellulaire, et l'académicien Kari Alitalo, membre associé étranger de l'Académie Nationale des Sciences aux États-Unis. Ils estiment que leur spray nasal, qui repose sur une technologie et un savoir-faire bien établis, est sûr et très efficace.

"C'est un produit fini, en ce sens que la formulation ne changera plus même avec des tests supplémentaires", déclare Saksela. "Avec ce que nous avons, nous pourrions demain vacciner toute la population de la Finlande".

Mais au lieu d'explorer le potentiel de la recherche libre, la Finlande, comme d'autres pays occidentaux, a continué à suivre la politique habituelle de ces dernières décennies : s'appuyer pleinement sur les Big Pharma.

Dans le discours dominant, les vaccins COVID-19 de première génération de Pfizer, Moderna et AstraZeneca sont généralement présentés comme une illustration de la manière dont les marchés encouragent et accélèrent l'innovation. En réalité, le fait que la recherche médicale soit façonnée exclusivement par la course au profit a été dévastateur, en particulier dans cette pandémie mondiale. Le vaccin finlandais est un exemple frappant des nombreuses façons dont le modèle contemporain de financement par brevet a ralenti le développement des vaccins, et comment il entrave actuellement la possibilité de mener des campagnes de vaccination de masse efficaces.

La propriété intellectuelle privée

La course à la découverte et au brevet du prochain produit révolutionnaire a de nombreux effets néfastes sur la recherche. Elle incite les entreprises à dissimuler leurs découvertes entre elles et à la communauté scientifique au sens large, même au détriment de la santé humaine. Le modèle "open-source", sans propriété intellectuelle, vise à inverser cette tendance et à transformer la recherche en un effort de coopération multilatérale plutôt qu'en une course à l'invention et à la réinvention de la roue.

En ce qui concerne COVID-19 en particulier, l'effet paralysant du modèle de financement contemporain se fait sentir de façon plus aiguë aux étapes finales : l'approbation et la mise en service du produit fini. " Le temps perdu pendant les premiers jours de la pandémie en raison du manque de coopération et des secrets commerciaux, souligne le virologue Saksela, est relativement insignifiant. En fait, le développement de toutes les injections COVID-19 de première génération a été simple. "

"Les recherches de base ont été terminées en un après-midi, ce qui a ensuite permis de définir la direction à suivre pour chacune d'entre elles", explique Saksela. "D'après ce que nous savons déjà sur le SRAS-1 et le MERS, tout cela a été assez évident - pas un quelconque triomphe de la science". Au lieu d'introduire un germe inactivé ou affaibli dans le corps humain, les nouvelles injections de coronavirus entraînent notre système immunitaire à répondre à la "protéine Spike" - en soi inoffensive - qui forme les protubérances caractéristiques à la surface du virus.

La compréhension largement partagée de ce mécanisme est antérieure aux contributions des compagnies pharmaceutiques. Cela soulève des questions quant à l'impact de la recherche sur le produit final, qui fait l'objet d'un brevet. Dans quelle mesure le travail est-il guidé par l'efficacité médicale, et dans quelle mesure est-il basé sur la nécessité de conserver la propriété exclusive ?

covid-19
"Différentes entreprises de biotechnologies sont capables de fixer la protéine Spike sur certains types de mécanismes de livraison, qu'il s'agisse de la technologie ARN ou d'autre chose", explique M. Saksela. "Et généralement, le choix est basé sur les applications pour lesquelles elles ont un brevet, que ce soit la meilleure option ou non".

Le vaccin finlandais utilise un adénovirus pour porter les informations génétiques permettant de synthétiser la protéine Spike. L'un de ses avantages pratiques est que, contrairement à la technologie de l'ARN basée sur les nanoparticules de lipides, il peut être conservé dans un réfrigérateur ordinaire, éventuellement même à température ambiante. Cela permet une logistique de livraison plus facile et moins coûteuse, il n'est pas nécessaire de le stocker dans des conditions de froid extrême. Au-delà de sa stabilité et de la commodité de l'administration nasale, le vaccin pourrait avoir d'autres qualités supérieures à celles de nombreux vaccins actuellement sur le marché, estime l'équipe de Saksela. "Afin d'arrêter complètement la propagation du virus et de se débarrasser des nouvelles mutations, nous devons induire une immunité stérilisante", ce qui signifie que le virus ne puisse plus se répliquer dans le corps d'une personne asymptomatique. Des essais préliminaires sur des animaux et des patients semblent confirmer que le spray nasal y parvient. "Avec environ la moitié des personnes exposées, même si elles ne présentent pas de symptômes, on constate que le virus est toujours présent dans le système respiratoire supérieur. Ainsi, même s'il est en voie de disparition, il continue à se déchaîner devant la porte d'entrée, faisant de votre système immunitaire une sorte de partenaire d'entraînement".

Mais si le vaccin est aussi bon que ce qui est annoncé, qu'est-ce qui le bloque ? Il reste peu de mécanismes pour assurer le financement des essais sur un grand nombre de patients, nécessaires pour valider un vaccin, en dehors des Big Pharma et du capital-risque. Les brevets sont des monopoles sanctionnés par l'État qui promettent des retours sur investissement potentiellement massifs. Le modèle contemporain de financement de la recherche pharmaceutique repose presque entièrement sur cette attente, et c'est là qu'un produit médical libre rencontre de sérieux obstacles.

Un essai clinique de phase III nécessite des dizaines de milliers de sujets humains et coûterait environ 50 millions de dollars. Mais si l'on considère qu'en dépit de son succès relatif dans la lutte contre le virus, la Finlande a déjà dû emprunter 18 milliards d'euros supplémentaires pour s'en sortir, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Et ça devient absurdement ridicule lorsqu'on compare cette somme aux pertes de vies humaines et à la dévastation économique dans le monde entier.

L'État ouvre la voie au profit privé

Cette situation est particulièrement absurde si l'on considère que la recherche pharmaceutique dite privée est elle-même majoritairement financée par des fonds publics. Moderna a reçu une aide gouvernementale de 2,5 milliards de dollars et tente encore de flouer les acheteurs avec des prix exorbitants. Pfizer s'est vanté de n'avoir pas pris l'argent du contribuable, mais cette stratégie de communication est très différente de la réalité : son vaccin est basé sur des applications de la recherche publique développée par la firme allemande BioNTech, qui a été soutenue par son gouvernement à hauteur de 450 millions de dollars.

facslaboslutte
Ces chiffres ne sont que la partie visible de l'iceberg si l'on considère les capitaux que les pays injectent chaque année dans les universités, les institutions scientifiques, l'éducation et la recherche fondamentale. C'est ainsi que se construit le corpus de connaissances et de savoir-faire qui sous-tend toute innovation.

"Par exemple, nous avons ces nouveaux types de médicaments biologiques, liés aux vaccins au sens technico-scientifique, produits avec le même type de technologie de l'ADN, où le prix est comparable à de l'extorsion", explique M. Saksela. "C'est très triste. Le coût est simplement fixé par la plus grosse somme que vous puissiez extorquer à une personne ou à l'État. Et bien sûr, ils reposent en fin de compte sur la recherche financée par l'État, tout comme c'est le cas pour les vaccins".

En d'autres termes, nous payons deux fois la même injection : d'abord pour son développement, puis pour le produit fini. Mais il pourrait même y avoir un troisième prix à payer, puisque les gouvernements ont accepté d'assumer la responsabilité des effets secondaires potentiels des vaccins contre les coronavirus. Il s'agit d'une dynamique typique entre les grandes entreprises et les États : les profits sont privés, les risques sont socialisés.

"Et pourtant, quand j'ai essayé de plaider pour que la Finlande développe son propre vaccin, c'est le principal argument que j'ai entendu : il faut une entité aux épaules suffisamment larges pour assumer le risque", explique M. Saksela. "Mais ce ne sont que des paroles en l'air, puisque les entreprises exigent et obtiennent d'être libérées de toute responsabilité".

vaccinprofit
Le système actuel basé sur le monopole des brevets est une évolution relativement récente, et non un effet secondaire inévitable du capitalisme. Jusqu'à la fin des années 1940, la recherche médicale étaient principalement financée par les gouvernements, tandis que le rôle des entreprises pharmaceutiques se limitait essentiellement à la fabrication et à la vente de médicaments. Aujourd'hui, les gouvernements soutiennent les entreprises sous la forme de diverses subventions et de privilèges monopolistiques.

Les dégâts vont bien au-delà des pénuries et des prix élevés. C'est que stopper une maladie dans sa course est une mauvaise affaire. Dans un cas célèbre, la société de biotechnologie Gilead a vu ses bénéfices chuter en 2015-16 en raison de son nouveau médicament contre l'hépatite C - parce qu'il a fini par guérir complètement la plupart des patients. La même structure d'incitation perverse a saboté les efforts de création de vaccins préventifs, malgré les appels pressants des experts de la santé publique depuis vingt ans.

En investissant dans la recherche prédictive, l'épidémie aurait pu être stoppée en Chine. Dans une interview accordée au New York Times, le professeur Vincent Racaniello, du département de microbiologie et d'immunologie de l'université de Columbia, s'exprime sans détour : "La seule raison pour laquelle nous ne l'avons pas fait c’est qu'il n'y avait pas assez de soutien financier." L'écologiste et expert en santé publique Peter Daszak est du même avis : "L'alarme s'est déclenchée avec le SRAS, et nous avons appuyé sur le bouton "snooze". Et puis nous l'avons relancé avec Ebola, avec MERS, avec Zika".

coronavirus-paris-mesures
Malheureusement, il n'y a pas encore beaucoup de signes de réveil des dirigeants politiques. Il y a une pénurie désespérée de vaccins, alors que les compagnies pharmaceutiques ont du mal à suivre leurs propres estimations de production. Cela est le résultat direct non seulement du caractère sacré des brevets, mais aussi de la manière dont le jeu est truqué contre toutes les solutions imaginées en dehors du système basé sur le profit. Comme les vaccins ne peuvent être produits que dans des laboratoires appartenant aux détenteurs de brevets ou autorisés par eux, la plupart des usines pharmaceutiques du monde restent inactives. Une solution d'urgence proposée par l'Inde et l'Afrique du Sud, soutenue par une majorité de gouvernements du monde entier à l'Organisation Mondiale du Commerce, visait à suspendre les droits de propriété intellectuelle sur les vaccins COVID-19. Les pays riches, les États-Unis et l'Union Européenne en tête, ont catégoriquement refusé.

Pendant ce temps, les pays riches se sont taillé la part du lion dans les précommandes de vaccins. L'éthique mise à part, c'est une façon catastrophique de lutter contre une pandémie. Des quantités inadéquates de vaccins sont d'abord produites et distribuées en fonction de la richesse au lieu d'une politique de santé publique saine. Même les pays riches finissent par se tirer une balle dans le pied, car on laisse le virus continuer à se propager et à muter sur la majeure partie du globe.

Un paradis social-démocrate ?

La Finlande est souvent présentée dans les médias internationaux comme un paradis nordique. Pendant la pandémie, son nouveau gouvernement de gauche a encore renforcé l'image progressiste du pays. On pourrait s'attendre à ce qu'un tel gouvernement soit le défenseur le plus évident de la technologie des vaccins financés par l'État et librement partagés. Mais les dernières décennies - l'ère du néolibéralisme - ont jeté une longue ombre sur le pays.

Reflétant une tendance générale parmi ses homologues, le parti social-démocrate au pouvoir a commencé à se remodeler dans les années 1990 après le New Labour de Tony Blair et les Clinton Democrats. En 2003, le programme national finlandais de développement de vaccins a été interrompu, après 100 ans de fonctionnement, sous la direction d'un Ministre social-démocrate de la Santé, faisant ainsi place aux multinationales pharmaceutiques.

Bien que le vaccin ait reçu beaucoup d'attention dans les médias finlandais, avec une opposition beaucoup plus hostile au secteur public qu'aux partis au pouvoir, il ne fait guère l'objet de débats au sein de l'establishment politique. Et au lieu d'un financement direct par l'État, Saksela et ses partenaires ont reçu des conseils du Ministère des Affaires Sociales et de la Santé : créer une start-up et commencer à courtiser les sociétés de capital-risque.

Saksela espère qu'ils pourront encore obtenir le financement nécessaire. Mais pour cela, il leur a fallu adopter, au moins en partie, la logique retorse de la recherche médicale dictée par le marché : aussi bon ou salvateur que soit votre produit, à moins que vous n'ayez l'intention de gagner de l'argent, il sera très difficile de le faire décoller.

"Un essai de phase III produira toujours une propriété intellectuelle autour de notre vaccin que nous pensons être potentiellement rentable", dit Saksela, "même s'il n'est pas rentable sur le plan de l'exploitation".

 

Les auteurs :

Ilari Kaila est une écrivaine, journaliste et compositrice finno-étatsunienne indépendante qui enseigne actuellement à l'Université des sciences et des technologies de Hong Kong et blogue au Limited Hangout.

Joona-Hermanni Mäkinen est une enseignante et une écrivaine basée à Helsinki qui fait des recherches sur la démocratie économique et l'histoire économique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.