Manifestations à Cuba : défendre la révolution !

Que se passe-t-il à Cuba depuis dimanche dernier ? Voici un article de In defense of marxism intéressant par ses nombreux témoignages.

Sources : Protests in Cuba: defend the revolution! - In defense of marxism - 11 juillet 2021

La situation à Cuba est grave. Le dimanche 11 juillet, des manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes de Cuba et ont été largement couvertes par les médias internationaux (comment pourrait-il en être autrement ?) D’où viennent ces protestations ? Quelle est leur nature ? Comment devrions-nous, en tant que révolutionnaires, y répondre ?

Les protestations ont commencé à San Antonio de los Baños, dans la province d’Artemisa, à 26 km au sud-ouest de la capitale La Havane. La motivation immédiate des protestations, qui ont fait descendre des centaines de personnes dans les rues de San Antonio, était les coupures de courant prolongées et constantes. Mais ce facteur doit être ajouté à une accumulation de problèmes, devenus particulièrement graves depuis le début de la pandémie il y a 16 mois : pénurie de produits de base, pénurie de médicaments, baisse du pouvoir d’achat des salaires. À tout cela s’ajoute l’aggravation de la pandémie ces derniers jours, avec l’arrivée de nouveaux variants beaucoup plus contagieux, alors que seuls 15 à 20 % de la population ont été entièrement vaccinés, mettant le système de santé à rude épreuve dans plusieurs provinces.

Il est clair que la manifestation de San Antonio avait une composante sincère (ce que le président Díaz-Canel lui-même a reconnu par la suite) et qu’elle était née des difficultés réelles rencontrées par la population. Les slogans qui ont fait descendre des centaines de personnes dans les rues de San Antonio étaient « nous voulons des vaccins » et la demande d’une solution à leurs problèmes immédiats, qui a été présentée aux autorités locales.

Mais nous serions aveugles si nous ne voyions pas qu’il y a aussi un autre facteur. Depuis plusieurs jours, une campagne intense est orchestrée par des éléments contre-révolutionnaires sur les réseaux sociaux sous le slogan #SOSCuba. Cette campagne a deux objectifs. Premièrement, essayer de créer un soulèvement social, des protestations dans les rues, par la diffusion d’informations exagérées, biaisées ou carrément fausses (par exemple sur la situation sanitaire à Matanzas, la zone la plus touchée par la pandémie) et l’appel abstrait à protester dans les rues. Deuxièmement, l’excuse de la situation d’urgence sanitaire (en partie réelle, en partie exagérée) pour promouvoir l’idée de la nécessité d’une « intervention humanitaire » des puissances étrangères pour « aider Cuba ».

Manifestation de soutien à Miami – Photo Eva Marie UZCATEGUI / AFP Manifestation de soutien à Miami – Photo Eva Marie UZCATEGUI / AFP
L’hypocrisie des personnalités (artistes, musiciens, etc.) qui ont promu cette campagne est incroyable. Où était la campagne en faveur d’une « intervention internationale » au Brésil, au Pérou ou en Équateur – autant de pays qui ont connu des taux de mortalité Covid-19 10, 20 ou 50 fois plus élevés que ceux de Cuba ?

Cette campagne hypocrite est une tentative claire de justifier une intervention impérialiste étrangère contre la révolution, sous couvert d’aide humanitaire. Nous avons déjà vu cela auparavant, en Libye, au Venezuela, en Irak. Nous savons ce qui se cache réellement derrière ces soi-disant « interventions humanitaires » : l’impérialisme. Nous ne pourrions imaginer un plus grand degré de cynisme. Les mêmes puissances qui appliquent un blocus contre Cuba, qui l’empêchent de commercer sur le marché mondial, d’acheter des médicaments et des fournitures pour les fabriquer, exigent maintenant que le gouvernement cubain ouvre un « couloir humanitaire » !

Une situation grave

Lors de la manifestation à San Antonio de los Baños, certains ont lancé un slogan qui a rassemblé la contre-révolution ces derniers mois : « Patrie et vie » (« Patria y Vida », en opposition au slogan de la révolution « la patrie ou la mort – nous vaincrons »). Mais selon les rapports des camarades sur place, ils n’étaient pas majoritaires : « Depuis hier, un appel a été lancé dans un groupe FB dont la majorité est composée d’Ariguanabense [habitants de la ville], afin de protester contre les coupures d’électricité pouvant durer jusqu’à 6 heures dont souffre la ville. Ce qui a commencé comme quelque chose de petit, a grandi au fur et à mesure qu’ils se déplaçaient dans les artères principales de la ville. C’était une masse très hétérogène où coexistaient sûrement diverses pensées et idéologies. J’ai vu que certains lancent le slogan « Patria y Vida » mais la majorité, je crois, ne fait que suivre le courant général. »

Très rapidement, l’information sur la manifestation de San Antonio de los Baños s’est répandue sur les réseaux sociaux, et a été déformée et amplifiée par des éléments contre-révolutionnaires qui appelaient à organiser des manifestations similaires dans d’autres régions du pays. Il existe de nombreuses rumeurs à ce sujet, et comme c’est souvent le cas, beaucoup d’entre elles sont fausses, mais il semble qu’il y ait eu des manifestations dans un nombre important de villes et de villages à travers l’île. Dans ces cas, la composante contre-révolutionnaire (en termes de slogans, de personnes qui les encouragent, etc.), était beaucoup plus dominante qu’à San Antonio de los Baños. Outre « Patrie et vie », on criait « A bas la dictature », « liberté », etc.

À Camagüey, les manifestants ont affronté une patrouille de police et ont fini par renverser son véhicule. À Manzanillo, un camarade a signalé que de très jeunes adolescents manifestaient dans la rue Maceo, l’artère principale menant à la zone supérieure de Manzanillo, qui est privée d’eau depuis sept jours. Le président du gouvernement de la ville est arrivé pour tenter d’établir un dialogue. Des jurons et des insultes ont été lancés, et finalement il y a eu aussi un échange de pierres entre les révolutionnaires locaux et les manifestants.

Un autre camarade a décrit les événements de Santa Clara, où deux groupes de 200 personnes au maximum ont encerclé le commissariat de police et ont tenté de prendre le siège du parti communiste. Un autre groupe d’environ 400 personnes s’est alors organisé pour les repousser. Selon ce rapport, la manifestation était principalement composée de très jeunes, d’adolescents et de quelques éléments marginaux. Les slogans étaient « à bas le communisme », contre Díaz-Canel, mais beaucoup des personnes présentes n’ont fait qu’une apparition, sans crier de slogans.

Un homme est arrêté lors d’une manifestation contre le gouvernement du président cubain Miguel Diaz-Canel à La Havane, le 11 juillet 2021. YAMIL LAGE/AFP/Getty Un homme est arrêté lors d’une manifestation contre le gouvernement du président cubain Miguel Diaz-Canel à La Havane, le 11 juillet 2021. YAMIL LAGE/AFP/Getty
De son côté, Luis Manuel Otero Alcántara, l’une des figures les plus marquantes de la contre-révolution dans l’île, appelle à un rassemblement sur le Malecón de La Havane. Cet appel a été repris par l’ensemble des médias réactionnaires de Miami et leurs réseaux sociaux, très répandus à Cuba. Dans l’après-midi, un groupe de moins de 100 personnes s’est rassemblé sur le Malecón. Plus tard, d’autres personnes l’ont rejoint, formant un groupe de plusieurs centaines, dans lequel il était difficile de distinguer ceux qui protestaient de ceux qui se contentaient de regarder ce qui se passait. La manifestation s’est déplacée dans différents endroits de la ville, au Capitole, à la Place de la Révolution, etc. et a atteint une foule assez importante, peut-être un millier de personnes. Un camarade a décrit la composition sociale comme étant « très diverse » : « il y avait des gens issus du peuple, mais aussi d’autres de type bourgeois, des marginaux, des lumpen urbains et des jeunes ».

Le président Díaz-Canel est apparu à San Antonio de los Baños, d’où il a fait des déclarations et s’est ensuite adressé au pays dans une allocution télévisée, dans laquelle il a appelé les révolutionnaires à descendre dans la rue pour défendre la révolution. Cet appel a été entendu dans diverses régions du pays, y compris à La Havane. Les médias internationaux ne se soucient évidemment pas de montrer cela, car cela ne correspond pas à l’idée qu’ils veulent véhiculer.

Il y a aussi eu des incidents, des affrontements et des jets de pierres de la part des contre-révolutionnaires. Un camarade qui participait à l’un des rassemblements pour la défense de la révolution raconte : « J’ai été attaqué. Maintenant, je sais aussi ce que c’est que de voir une masse enragée marcher vers soi. J’avais peur. Ils ont failli me lyncher, ils ont jeté de l’eau, du rhum et ils ont jeté deux pierres sur moi, bien qu’elles ne m’aient pas touché. J’ai vécu plusieurs scènes de violence près de moi ». Il y a eu des interventions policières contre les manifestants et des arrestations ciblées.

Il est clair que, même dans une situation très difficile de privation et de pénurie, la révolution cubaine dispose toujours d’une large base sociale de soutien qui, voyant la révolution menacée, est prête à descendre dans la rue pour la défendre. Ceux qui ont défendu la révolution ont également souffert des mêmes conditions que ceux qui protestent aujourd’hui contre elle, et il est fort possible que nombre d’entre eux critiquent la gestion du gouvernement, certaines de ses décisions et la bureaucratie. Mais au moment de vérité, ils savent qu’ils doivent sortir pour défendre la révolution.

Que représentent ces événements ?

Il faut dire que les manifestations d’hier sont significatives. Au-delà des exagérations des médias impérialistes, ce sont les plus importantes expressions de protestation à Cuba depuis le maleconazo de 1994, et elles surviennent à un moment de profonde crise économique où la direction de la révolution n’a pas la même autorité qu’à l’époque.

Quelles sont les causes de la crise économique et sociale que connaît Cuba aujourd’hui ? Une série de problèmes historiques se combinent à d’autres plus récents. Parmi les premiers : le blocus, l’isolement de la révolution dans un pays arriéré, et la bureaucratie.

Parmi les seconds : les mesures prises par Trump pour asphyxier économiquement davantage la révolution (politiques qui n’ont pas été annulées par Biden), et surtout l’impact de la pandémie (et son impact sur le tourisme, l’une des principales sources de revenus en devises fortes de Cuba). Nous avons évoqué ces deux facteurs dans un article d’octobre de l’année dernière.

Manifestation contre le gouvernement cubain à Miami le 11 juillet 2021. Photo : AFP. Manifestation contre le gouvernement cubain à Miami le 11 juillet 2021. Photo : AFP.
Il faut y ajouter l’impact des mesures prises par le gouvernement cubain en janvier en réponse à cette crise économique très profonde et aussi, ces derniers jours, la forte augmentation des cas de Covid-19 due à l’arrivée de nouveaux variants.

Les problèmes sont sérieux – très sérieux. Mais pour envisager leur solution, il faut en comprendre les causes. La première de ces causes est le blocus. Deuxièmement : la relation totalement inégale entre l’économie planifiée cubaine et l’économie capitaliste mondiale. Troisièmement : la pandémie et son impact économique et sanitaire. Et enfin, l’impact de la gestion bureaucratique de l’économie en termes de gaspillage, d’inefficacité, d’indolence, etc.

Face à cette situation, quelle position devons-nous adopter en tant que révolutionnaires ? Tout d’abord, il faut expliquer clairement que les protestations appelées par LMOA [Luis Manuel Otero Alcántara] et d’autres éléments apparentés sont ouvertement contre-révolutionnaires, bien qu’elles tentent de capitaliser sur un sentiment de malaise qui émane des conditions objectives très difficiles. Les problèmes et les difficultés sont réels et authentiques. Mais les manifestations, sous le slogan « Patrie et vie » et « A bas la dictature », sont contre-révolutionnaires. Il y a des éléments confus qui y participent, c’est certain. Mais au milieu de cette confusion, il est inévitable que ceux qui dominent ces manifestations soient, d’un point de vue politique, contre-révolutionnaires. Ils sont organisés, motivés et ont des objectifs clairs. Il est donc nécessaire de s’opposer à eux et de défendre la révolution. Si les promoteurs de ces manifestations (et leurs mentors de Washington) atteignent leur objectif – le renversement de la révolution – les problèmes économiques et sanitaires dont souffre la classe ouvrière cubaine ne seront pas résolus, mais au contraire, aggravés. Il suffit de regarder le Brésil de Bolsonaro ou son voisin Haïti pour s’en convaincre.

Dans la lutte qui s’ouvre à Cuba, nous sommes inconditionnellement sur le terrain pour défendre la révolution cubaine. Déjà, tous les gusanos de Floride réclament une intervention militaire à Cuba. Dans une conférence de presse hier, le maire de Miami, le maire du comté de Miami-Dade et le commissaire Joe Carollo (ancien maire de Miami), ont conjointement demandé à Biden d’intervenir à Cuba « dans le cadre de la doctrine Monroe ».

Mais notre défense inconditionnelle de la révolution cubaine ne signifie pas que nous ne sommes pas critiques. Dans le débat sur la manière la plus efficace de défendre la révolution cubaine, nous défendons clairement une perspective de classe et internationaliste et sommes pour la démocratie ouvrière.

Deuxièmement, il faut également affirmer clairement que les méthodes utilisées par la bureaucratie pour tenter de faire face aux problèmes auxquels la révolution est confrontée sont inadéquates, et dans de nombreux cas contre-productives (voir par exemple la Réorganisation économique). Les mesures pro-capitalistes affaiblissent la planification et la propriété de l’État, tout en augmentant la différenciation sociale et en renforçant les éléments capitalistes de l’île. Cela crée la base sociale pour ces protestations. L’absence de démocratie ouvrière, en plus de désorganiser l’économie, alimente l’indolence, le désintérêt et l’inefficacité.

Les méthodes utilisées par la bureaucratie en réponse aux provocations contre-révolutionnaires sont elles-mêmes, dans de nombreux cas, contre-productives. La censure, les restrictions bureaucratiques et l’arbitraire ne servent pas à défendre la révolution quand ce qui est nécessaire est la discussion politique, le réarmement idéologique révolutionnaire, la responsabilité et la démocratie ouvrière.

Nos slogans doivent être :

  • Défendez la révolution cubaine !
  • A bas le blocus impérialiste – ne touchez pas à Cuba !
  • Non à la restauration capitaliste – pour plus de socialisme !
  • Contre la bureaucratie – pour la démocratie et le contrôle des travailleurs !

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