Du blues en blouse: témoignage d'une interne en médecine

Il est de ces histoires qu'il faut raconter pour délier les langues, pour libérer la parole afin que d'autres se sentent légitimes de témoigner. Je vous livre un fragment de mon histoire personnelle, de mon vécu d'interne à l'hôpital, pour que toute la souffrance, la dépression, le burnout que l'on peut vivre entre ces murs ne restent pas dans l'oubli et le tabou.

                DU BLUES EN BLOUSE

         Témoignage d’une interne en médecine

Parfois je fais des rêves où je me revois interne à l’hôpital, mon stéthoscope ballotant dans ma poche, ma fonction d’interne pendue à la blouse blanche marquée de mon nom, mes stylos colorés accrochés sur le haut de mon vêtement. Soudain les scènes et les personnages s’éloignent ; alors je me réveille et constate que je ne suis plus interne, en tout cas plus pour le moment. Cela fait plusieurs mois que l’on m’a arrêtée, car je n’avais plus les ressources nécessaires pour faire face. J’écris aujourd’hui pour moi-même, pour me libérer. Je m’adresse également à tous les internes, afin de les émouvoir, de les choquer, de les révolter. J’écris aussi à toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, ont été confrontés à la machine hospitalière, pour leur faire découvrir l’envers du décor, pour partager avec eux un morceau de notre existence à l’hôpital. Le but n’est pas de critiquer le système hospitalier, ni d’incriminer qui que ce soit, je laisse cela à d’autres que moi qui seront beaucoup plus pertinents dans leur analyse. J’aimerais vous parler de l’intérieur, pour donner corps et vie à la souffrance que l’on peut éprouver lorsqu’on est interne en médecine, dont on fait actuellement le constat, que l’on chiffre, que l’on analyse, mais que l'on ne raconte pas toujours.

Remontons dans le temps afin de comprendre comment ces études fragilisent insidieusement, chamboulent lentement une partie d’entre nous. C’est l’histoire de deux concours - exigeant un investissement sans égal - un concours d’entrée (le concours de première année) et un concours de sortie (les examens classants nationaux ou ECN qui permettent d’accéder à une spécialité médicale ou chirurgicale en fonction du rang obtenu). Les 4ème, 5ème, 6èmeannées, années de préparation aux ECN, suggèrent un exercice colossal de rigueur et de régularité. Seulement, on tait l’épuisement psychologique, le découragement, les idées dépressives qui bercent notre chemin vers l’examen final. Nous baignons dans une étuve, asphyxiés par un esprit de compétition. En parallèle de la faculté, les conférences privées savent se rendre indispensables (notamment en banlieue parisienne) aux yeux de tous les étudiants qui voudraient réussir les ECN. Elles sont une fabrique de bêtes à concours, à qui on bourre le crâne de notions médicales très poussées, nécessaires à la réussite du concours, mais assez inutiles dans la pratique. Nous sommes fiévreusement empêtrés dans une course à l’efficacité, qui s’achève seulement lors du concours. La dernière année (6ème) est jalonnée d’intenses révisions, au détriment d’une vie personnelle en filagramme, souvent laissée à l’abandon, alors que l’anxiété de l’échéance grandit en chacun de nous. Trois ans de travail acharné finalement condensés en trois maigres jours d’épreuves. Lorsque les résultats tombent, certains sont envahis par la joie, le soulagement, d’autres restent indifférents, ou encore le prennent avec philosophie. Moi j’ai pleuré.

À présent j’aimerais vous plonger dans mes débuts d’internat, pour vous dépeindre un univers fragile, que la plupart des gens ne soupçonnent pas, lorsqu’ils aperçoivent, au bout du couloir, la blouse blanche rassurante du personnel médical. Il y a un peu plus d’un an je commence, enthousiaste et nerveuse, mon premier stage d’interne dans un service lourd en charge de travail : les patients sont souvent polypathologiques, âgés, parfois déments, avec des problèmes sociaux qui nous forcent à les institutionnaliser temporairement ou définitivement. À côté de moi l’essaim d'infirmières et d'aides-soignantes, trop peu nombreuses, voltigent d’un patient à l’autre, dans leur blouse bleue et verte. Tout le monde semble courir après le temps, sans relâche. Je découvre rapidement que le service repose sur les médecins titulaires, au détriment des internes qui sont relégués au second plan. Afin de contrecarrer la frustration de ne pas avoir de place définie dans ce service, ni d’y être légitime, je reproduis machinalement les mêmes schémas qui m’habitent depuis mon enfance lorsque les difficultés surgissent ; inconsciemment je me fixe des objectifs d’efficacité, de rigueur et d’exigence, tout en naviguant à tâtons car je ne sais si mon travail est satisfaisant aux yeux des chefs, qui me laissent dans l’ignorance. Des angoisses commencent alors à se dévoiler, déstabilisantes, incompréhensibles, effrayantes pour moi qui n’avais jamais ressenti une telle anxiété par le passé. Jusqu’à cette garde du premier janvier 2019, qui restera gravée dans ma mémoire. Je m’étais couchée tôt, stressée comme un hamster pédalant follement dans sa roue, assaillie d’un amas brumeux de pensées, tournant impitoyablement dans mon esprit. Je me murmurais alors à moi-même : « je vais réussir à faire cette garde, il faut que je sois forte malgré cette vague d’angoisse qui me submerge ». Vainement essayais-je de me rassurer, sans pour autant réussir à faire taire la bête anxieuse qui rodait au fond de moi. Au fur et à mesure de cette journée de garde, je me suis regardée perdre pied : je ressentais étrangement le monde qui m’entourait, enveloppé d’un voile incompréhensible. Immobile dans un manège, autour de moi les autres personnages continuaient de s’agiter, sans que je ne puisse les retenir ; je n’entendais les conversations que d’une oreille, envahie par un sentiment intense de mal être, alertée par la conviction interne que je ne pouvais plus rien faire, plus rien comprendre. Paralysée, ahurie j’ai fini par fondre en larmes. Je suis revenue dans le service après une semaine d’arrêt de travail ; mes chefs m’ont à nouveau considérée comme une interne normale, et m’ont laissée faire des allers-retours chez le psychiatre. Or jamais ils ne m'ont demandé comment j’allais. Lorsque je repense à tout cela, je me dis qu’il existe un tabou : les gens n’osent pas parler de leur propre faiblesse, car un médecin se doit d’incarner l’être fort dans sa relation avec le malade. S’il souffre, il devient lui-même le patient d’autrui. Nombre d’entre nous s’attachent à leur position de soignant, s’y entêtent aveuglément jusqu’à ce que la corde se rompe. Ils livrent bataille, ne veulent pas renoncer à leur rôle, tout en niant leur souffrance d’être humain. Beaucoup traversent ce genre d’épisodes, et voient leurs collègues souffrir à leur tour ; néanmoins j’ai comme la vague impression qu’ils préfèrent rester dans l’ignorance, dans la nonchalance, le déni, parce ce qu’ils ont peur de se pencher sur le miroir de leur propre souffrance. Si je me recentre sur ma propre histoire, je constate que la pression de performance m’a engloutie, née de ce désir personnel de prouver ma valeur dans un système hospitalo-universitaire nivelé par différents échelons d’excellence. Plus simplement, d’externes nous devenons internes, puis pour certains chefs de clinique, praticien hospitalier (PH), MCU-PH (maître de conférence des universités) ou PU-PH (professeur des universités). Ce long et fastidieux parcours ne semble jamais finir, ponctué de thèses de science, de publications, d’études cliniques. Les cerveaux s’agitent, dans cette émulation intellectuelle perpétuelle, dans cette course enfiévrée à la reconnaissance et au prestige.

 

Après cette introduction en matière tumultueuse, je débute un deuxième stage en médecine interne au CHU. Ce nouveau départ m’exalte, même si je sens peser sur moi un niveau d’exigence tout autre, nécessitant une énergie et une rigueur manifeste. Malgré l’espoir que ma situation s’apaise, mes vieux démons ressurgissent rapidement. J’essaie de faire mon travail du mieux que je peux et de canaliser mon stress, avec plus au moins de succès : il s’agit de cacher tout cela aux yeux des chefs, des infirmiers alors que la peur de voir mon état transparaitre me fait redoubler d’angoisse. A ce moment-là, je sais bien que tout ceci est complètement disproportionné, que mes peurs d’échouer, de ne pas être à la hauteur dans mon rôle d’interne sont irrationnelles. Tous ces efforts de résistance contre moi-même m’épuisent lentement ; je ne peux, dans cette lutte incessante, juguler la panique qui s’empare de moi, qui parfois me laisse pantoise devant mon ordinateur. Un beau lundi après-midi je finis par fondre en larme devant mon chef de service, qui me met en arrêt de travail pour mon plus grand bien. Si j’ai d’abord pris cet arrêt comme une offense, une punition, je tiens à remercier mon ancien chef de service, qui, concerné et inquiet, a pris la mesure de l’état psychique préoccupant dans lequel je me trouvais. Il aurait pu en être bien autrement. Lorsque je me replonge dans cette période, je songe que la fragile estime que j’avais de moi-même s’est muée en peur de ne pas être à la hauteur, distillée par un encadrement pédagogique balbutiant, tantôt absent tantôt maladroit, qui nous laisse ruminer et douter de notre efficience. Trop souvent nous ne savons pas si notre travail est satisfaisant, alors que la moindre de nos erreurs est soulignée. Je conçois parfaitement que notre apprentissage se base en partie sur ces maladresses, mais les qualités que nous déployons au quotidien doivent elles aussi être mises en valeur. Il ne faut pas laisser les internes dans le doute, dans l’ignorance de ce qu’ils font, ni de la manière dont ils pourraient s’améliorer. Sinon ils perdront rapidement foi dans leur travail, ne sachant quelle direction suivre pour évoluer et s’épanouir dans leur rôle de soignant. Quand je songe à toutes les aptitudes qu’il faut développer pour tendre vers l’image d’un « bon » interne, je me dis que cela est insensé. Il faut être à la fois compétent dans son rôle de médecin, avoir de solides connaissances médicales, savoir les utiliser, les renouveler et les approfondir ; faire preuve d’humanité, de mesure, de sagesse, d’écoute dans note relation avec le patient ; tempérer son caractère pour se faire apprécier de l’équipe médicale et paramédicale. A côté de tout cela il faut penser à sa carrière future, en entretenant de bons rapports avec les chefs, en postulant à des masters et thèses de science, pour espérer obtenir un jour un poste à l’hôpital (ce qui n’est pas le cas de tout le monde fort heureusement). Alors à la fin d’une journée type, tiraillée entre tous ces rôles, après avoir pris une demi-heure de pause le midi, passer la moitié de l’après-midi à négocier avec les secrétaires des examens pour les patients, couru après les infirmières pour des questions de prescriptions, on n’est toujours pas aller pisser. L’objectif est pourtant clair : se transformer en être surhumain doué d’une très grande vessie.

Je me rappelle à présent les mots que mon chef de service avait prononcé lorsqu’il m’avait arrêtée : « tu ne seras ni la première ni la dernière à vivre ce genre d’épreuve ». S’il se voulait réconfortant, ce propos illustre bien à quel point ce mal être est finalement admis comme chose courante par tous. Comme des funambules en mouvement, nous avançons, fragiles, tentant de garder les yeux au loin, pour ne pas chavirer. Dites-vous bien qu’aucun d’entre nous n’est à l’abri ; cela va des idées vaguement dépressives au véritable burn out ou au suicide. Depuis quelques années, les rapports par CHU, régionaux et nationaux s’empilent sur les bureaux des autorités publiques en matière de santé. Des chiffres sortent : 52 % des internes auraient des symptômes de burn out, 1/3 d’entre nous souffrirait de dépression, 2/3 d’anxiété, 10 à 20 % aurait des idées suicidaires. Le temps n’est plus aux rapports, ni à la collection de nouveaux cas de suicides. Peut-être faut-il passer outre ces démarches bureaucratiques qui hantent les couloirs du ministère : commander des rapports, des études, réunir des commissions… Tout cela prend du temps et de l’énergie, alors que nous sommes tous bien conscients de l’état psychique alarmant du monde hospitalier. Moi qui vous parle de l’intérieur du système, j’ai ressenti cette tension, l’appréhension du futur proche qui se lit dans tous les regards ; pour l’instant l’hôpital s’étiole doucement, encourageant le personnel à faire face, mais il est un moment où le sol craquera franchement sous nos pieds. Outre ce manque de lucidité, de déni, de la part de nos politiques, j’aimerais ajouter que le burn out, la dépression sont des maux plus fréquents chez les internes qui constituent une population vulnérable, confrontée à la souffrance, à la maladie, à la mort, à la réalité violente de l’hôpital, contrastant avec des années de routine universitaire confortable et rassurante. À la lumière de mon témoignage et de centaines d’autres, il paraît nécessaire d’engager rapidement des réformes. Cela passe par des mesures de prévention, notamment l’évaluation de chaque interne, chaque semestre par la médecine du travail, afin de dépister ceux d’entre nous qui souffrent en silence. Il est également urgent d’augmenter le nombre d’internes, particulièrement dans les services sous pression, afin de respecter légalement notre temps de travail, et de répondre à la demande d’une population croissante de malades. On me répondra sûrement que le budget financier de la santé est très serré, et qu’il est impossible à ce jour d’augmenter les chiffres du personnel hospitalier. Seulement le burn-out, les arrêts maladies, les vacataires payés lucrativement (je pense notamment à la situation des urgentistes), coûtent-ils moins cher ?

Lorsque je me repenche sur cette année de doute et de souffrance, j’éprouve de la tristesse et de la colère ; je suis tour à tour pleine de compassion pour moi, pour ma propre histoire, et scandalisée. Parce que je me sens naufragée, victime d’un système qui m’a « broyée ». Je me sens dénudée, morcelée, éclatée, défigurée par tous les événements de vie que j’ai traversés. J’ai peur de ne jamais plus me retrouver. « Tu fais partie des broyés de l’ECN », m’a dit un jour mon chef de service. À son air grave et distant, à son ton fatidique, il résumait alors toute la réalité, la brutalité d’un système d’études qui se prolonge à l’hôpital, implacable pour ceux qui décident d’y pénétrer. Je me rends compte, à travers tout ce chemin parcouru, que j’ai été façonnée par un mode de pensée binaire, irréel, où le succès s’oppose à l’échec, la performance à la médiocrité, le bien-être à la dépression. J’aimerais conclure en disant ceci aux internes : on voudrait vous faire croire que si vous renoncez, échouez, que si vous vous réorientez, vous tomberez dans un vide sidéral, sans possibilité d’un avenir réjouissant. Ce sont des mensonges. En revanche notre souffrance est chose bien réelle. Lorsqu’elle vous frappe, laissez-là s’exprimer ; criez, hurlez, pleurez ; laissez-vous tomber, dériver, sans vous retenir. Faites-en un voyage, un témoignage, une lutte, ou n’en faites rien ; mais par pitié, ne la gardez pas pour vous, car si menaçante qu’elle soit, elle ne dure pas. Alors allez fièrement, la tête haute, pour toutes les qualités, la volonté, le courage qui vous animent, ayez foi en vous et surtout gardez espoir !

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