Manipulation médiatico-politico-culturelle

J’habite à Roanne depuis 13 ans. Correspondante de presse spécialisée dans la culture puis rédactrice en chef d’un magazine culturel local pendant 4 ans, je suis la programmation du théâtre de Roanne depuis 8 ans. J’ai donc assisté au limogeage d’Anne-Marie Barret par la maire socialiste Laure Déroche ainsi qu’à celui d’Abdel Sefsaf. Ni l’un ni l’autre n’avait démérité. Mais, à l’instar de Mr Florian Nicolas, je suis surprise par la cabale médiatico-culturelle autour de cette affaire alors que personne ne s’était ému lors de la placardisation de Mme Barret.

Evidemment, je conteste la méthode employée par Mr Nicolin pour signifier au directeur du théâtre son éviction (police municipale au domicile, ce n’est vraiment pas … élégant) et je déplore cette décision pour le moins hâtive et sans réel bilan.

Mais j’aimerais rétablir quelques vérités quant aux arguments avancés dans les médias sur cette affaire :

D’une part, le nouveau maire, Yves Nicolin, UMP, n’a pas licencié Mr Sefsaf mais c’est le sous-préfet qui a constaté une irrégularité dans son contrat élaboré par la maire sortante ! Le nouveau maire a, au contraire, prolongé son précédent contrat afin qu’il puisse aller au bout de la saison théâtrale.

D’autre part, les chiffres avancés dans la presse annonçant une hausse des abonnements et de la fréquentation sont plus que douteux.

Sous la dernière direction, on s’abonnait pour 5 spectacles et plus. Cette année, seulement 3 spectacles suffisaient pour s’abonner. On ne compare pas ce qui n’est pas comparable.

« C'était une hémorragie, le théâtre perdait son public » ai-je pu lire dans Le Monde, alors que la fréquentation a baissé ! Avant son éviction (saison 2011/2012) Anne-Marie Barret comptabilisait 10064 spectateurs par an + 11544 scolaires dont 6558 qui venaient grâce à RMR (Rencontres Musicales en Roannais) association partenaire au théâtre pour la programmation, soit un total de 21608 spectateurs. Mr Sefsaf globalise ses chiffres pour arriver à 19000 spectateurs (scolaires compris). La saison 2012/2013 enregistre effectivement une légère baisse de fréquentation mais elle reste équivalente à celle de M. Sefsaf et il faut rappeler que cette année-là, Mme Barret a été limogée en cours de saison, difficile ensuite de défendre ses choix.

Depuis l’arrivée d’Abdel Sefsaf, les associations partenaires roannaises ont été elles aussi écartées du théâtre municipal. On ne peut pas le lui reprocher car c’était la mission réclamée par Laure Déroche, maire socialiste. Toutefois, il est surprenant qu’un théâtre municipal, donc payé par les impôts des Roannais, ne puisse accueillir des Roannais… Sans doute sommes-nous trop ploucs ?

Je ne suis pas du même bord que M. Nicolin, loin s’en faut, mais je respecte la démocratie et je suis choquée de voir la tournure que prennent les évènements. M. Sefsaf n’a pas été remercié parce qu’il est d’origine maghrébine et je ne crois pas notre maire raciste. Les Roannais non plus d’ailleurs. Si cette commune, traditionnellement à gauche, n’a pas réélu Laure Déroche, c’est parce qu’elle l’a jugée autoritaire et incompétente, la preuve par ce contrat déclaré illégal par le sous-préfet.

Quant au conflit d’intérêt avancé par M. Nicolin alors qu’il était encore dans l’opposition, ce n’est pas un argument « grotesque » comme j’ai pu le lire dans lenouvelobs.com. En effet, à peine nommé directeur, Abdel Sefsaf a re-programmé la pièce Quand m’embrasseras-tu ? de l'auteur palestinien Mahmoud Darwich, mise en scène par Claude Brozzoni et interprétée par … Abdel Sefsaf alors qu’il l’avait déjà joué au théâtre de Roanne deux ans auparavant. Et ce spectacle avait alors été programmé par Mme Barret qu’il a remplacée. (Elle n’était donc pas si nulle)

Et, si l’élection municipale n’avait pas changé la donne, M. Sefsaf avait prévu une résidence de sa propre compagnie au théâtre et au frais du contribuable pour monter sa prochaine création - sur son temps de travail et avec le concours des techniciens municipaux. Il est nommé directeur et programmateur du théâtre, pas créateur. Le théâtre municipal n’a pas la même mission qu’un CDN (centre dramatique national) et du coup, l’argument du maire de droite tient la route contrairement à ce que l’on peut lire dans Le Monde, Libération, Politis…

Je suis déçue de cette presse qui n’entend qu’un seul son de cloche, qui ne vérifie pas les chiffres et qui ne donne surtout pas la parole au public ni aux associations locales. Et je suis indignée par cette gauche socialiste qui utilise la détresse de M. Sefsaf pour descendre un adversaire démocratiquement élu alors qu’elle a usé des pires armes il y a seulement deux ans. Quand à Anne-Marie Barret, elle n’y est pour rien dans cette affaire, elle est toujours dans son placard et, que la gauche locale la nomme dans ses pétitions et la présente comme si elle se réjouissait du sort d’Abdel Sefsaf alors qu’elle a subi la même déconvenue, c’est un peu fort.

Notons aussi que la précédente municipalité PS avait poussé la conservatrice du musée, Brigitte Bouret, femme de gauche et de culture, à démissionner en 2011. (http://www.leprogres.fr/loire/2011/08/07/brigitte-bouret-portrait-d-une-conservatrice-desabusee).

Je suis à votre disposition pour tout complément d’information, en espérant avoir éclairé quelque peu votre lanterne sur la politique culturelle locale qui vaut bien (malheureusement) celle nationale.

Ploucquement vôtre,

Carine Kranich

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