"Mimmo le kurde" assigné à résidence. Notes sur l'arrestation du maire de Riace

Escalade du conflit entre le gouvernement et un maire "rouge"

Un maire assigné à résidence, voilà typiquement une dépêche difficilement imaginable ailleurs qu'en Italie. C'est pourtant ce qui arrive au maire non encarté Dominico Lucano alors que sa femme a elle, reçu une interdiction de vivre dans la commune de Riace. Élu en 2004, Lucano est accusé par la justice d'aide à l'immigration clandestine et de ne pas avoir respecté les procédures d'attribution pour le service de collecte des déchets. L'enquête qui le suivait depuis un an et demi portait au départ sur des accusations de corruption et de détournement d'argent public, mais ces accusations ont été abandonnées. Des écoutes téléphoniques ont été révélées où il conseillait à une femme nigériane de se marier pour éviter un renvoi.

Le village de Riace a attiré une attention considérable de la part des médias internationaux depuis l'année dernière, le magazine américain Fortune allant jusqu'à désigner Domenico Lucano comme l'une des 100 personnalités les plus influentes de la planète. Il est vrai que Domenico Lucano, surnommé "Mimmo le kurde", est un personnage assez atypique qui rentre difficilement dans les cases où on voudrait le mettre.

Le repeuplement de Riace

Le village de Riace est un petit bourg de 1'500 habitants, dont près de 400 personnes issues des migrations de ces dernières années. Avant leur arrivée, Riace était l'exemple parfait de la désertification rurale qui frappe l'Italie du sud. L'école primaire avait fermé, et les jeunes générations émigraient massivement vers le nord ou d'autres pays d'Europe. Un village abandonné en somme. Le maire de Riace a choisi d'utiliser les maisons vides du centre historique pour y loger les migrants, en lieu et place des grands centres d'hébergement. Pour convaincre les autochtones ayant émigré de prêter leurs maisons vides, il s'est basé sur un tissu local de vieux communistes qui ont convaincu les propriétaires ayant émigré ailleurs de permettre ce logement d'accueil. Le journal Le Monde note aussi que les migrants "comblent des vides créés par l’exode rural, et relancent l’artisanat traditionnel (couture, céramiques, verrerie…)".

Son surnom de "Mimo le kurde", Lucano le doit à sa proximité avec la première vague de migrants arrivée à Riace. En juillet 1998, un bâteau parti de Turquie a en effet débarqué avec à son bord 66 hommes, 46 femmes et 72 enfants. La plupart d'entre eux étaient d'origine kurdes, des membres du PKK qui fuyaient la persécution politique. Il avait mené de nombreux projets culturels et politiques avec eux avant de devenir maire du village et semble avoir été profondément marqué par cette expérience (il cite d'ailleurs souvent Ocalan dans ses prises de paroles!)

Une expérience hors des clous

On parle donc d'une "renaissance" (rinascita) du village car une nouvelle vie sociale a pu naître, avec des aspects folkloriques amusants comme les billets de monnaie locale estampillés de Martin Luther King et de Gramsci. Le modèle de Riace est aussi intéressant parce qu'il n'est pas réductible aux discours (et aux pratiques) caritatif de l'Eglise, ni des pratiques institutionnelles dites d'intégration qui passent souvent par une utilisation cynique de migrants dans des travaux à bas coûts. Pour la rédaction d'InfoAut, le laboratoire que représente Riace est perçu comme une menace pour le gouvernement car il ne se conforme pas à aux modèles préétablis de gestion de l'immigration. La plupart des centres d'accueil de migrants de Calabre sont en effet gérés par de grosses structures para-étatiques recevant des fonds importants de l'UE, contribuant à l'enrichissement de certaines personnes qui ont su se spécialiser dans ce filon. Dans ces centres officiels, pour le dire crûment, "chacun reste bien à sa place", alors qu'une certaine fluidité a pu naître dans l'expérience concrète de Riace entre les fonctionnaires, les migrants et les habitants. Pour prendre une métaphore helvético-suisse, c'est un peu comme si les foyers de l'Hospice général tentaient une sorte d'autogestion.

Le site InfoAut avait réalisé un long entretien avec Domenico Lucano l'an dernier où il revenait sur son parcours politique, l'influence qu'a sur lui la tradition communiste calabraise et son rapport assez particulier à la légalité et à l'action institutionnelle. Il déclarait par exemple "je n'ai jamais été fasciné par le concept de légalité, au contraire je le vois avec suspicion car les pouvoirs fascistes étaient eux aussi légaux". Lucano portait également un point de vue très clair contre les formes de "guerre entre pauvres [locaux et migrants]" qui peuvent naître quand une solidarité n'est pas construite à la base. Son arrestation a causé une grande émotion à travers le pays et plusieurs rassemblements, dont une grande manifestation à Riace même, est convoquée ce samedi 6 octobre. Ce qui est le plus intéressant à mon sens, c'est que tout ne se résume pas à la "défense du maire" mais à la défense d'un modèle communautaire original contre l'acharnement du pouvoir et l'imposition d'un modèle bureaucratique d'accueil des migrants.

Notes finales sur le traitement médiatique de l'arrestation de "Mimmo le kurde"

A la lecture des articles de la presse française (Le Monde et Libé), me viennent aussi deux réflexions.
1. On présente beaucoup l'exemple de Riace comme un conflit avec l'extrême-droite. C'est vrai mais réducteur. Certes, Salvini a traité de Lucano de "zéro" durant un déplacement en Calabre et s'est publiquement félicité de son arrestation. Mais là aussi, les faits sont têtus, dans l'exemple de Riace, il faut rappeler que l'engagement de poursuites judiciaires contre le maire a débuté non pas sous le gouvernement Ligue du Nord/5 Etoiles mais sous les auspices de l'ex-ministre de l'intérieur Marco Minniti (Parti Démocrate), sorte de Manuel Valls local.

2. Le correspondant du Monde présente Lucano comme un maire "promigrants", une étiquette qui devient récurrente pour désigner à la fois le militantisme antiracisme de base et l'opposition gouvernementale aux nouveaux populistes venant des partis "centristes" de gouvernement. A mon sens c'est une erreur d'assimiler les deux. C'est ce que fait pourtant le journaliste du Monde quand il compare l'expérience de Riace et l'opération de sauvetage en mer "Mare Nostrum", dont Lucano était justement critique dans l'entretien pour InfoAut que j'évoquais plus haut. ;  Ces derniers temps, le terme "promigrants" a notamment été utilisée pour qualifier un militant de l'auberge des migrants de Calais ou les 3 de Briançon (qui sont désormais 7), qui passent d'ailleurs en procès au mois de novembre. L'opération consisterait en bref à juxtaposer et à assimiler des pratiques de résistance avec la gestion "humaine" des migrations par les gouvernements précédents. Le problème c'est qu'en faisant ainsi, on manque de voir ce que par exemple un Macron et un Orban ont en commun en la matière (le journaliste Ludovic Lamant a bien développé cette question dans un article récent sur Mediapart). Bref, l'étiquette "promigrants" est trop ambiguë et englobe des vues politiques diverses et opposées, mieux vaut sans doute l'abandonner (et le plus vite sera le mieux).

 

 

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