De Turin à Macerata: l'antifascisme entre légalité et légitimité

Avec la condamnation de l'auteur de la fusillade raciste de Macerata à 12 ans de prison vient cette question, combattre l'extrême-droite dans la rue ou dans les tribunaux ?

Le 3 février 2018, un agent de sécurité de 28 ans nommé Luca Traini a ouvert le feu sur 6 personnes en raison de leur couleur de peau dans les rues de Macerata, ville située sur la côte adriatique de l'Italie centrale. Il disait agir pour se venger d'un fait divers sordide autour de l'assassinat d'une toxicomane italienne de 18 ans par un nigérian. Déambulant dans les rues de Macerata l'arme au poing, il a blessé cinq hommes et une femme: Gideon, Festus, Jennifer, Mahmadou, Wilson et Omar ; originaires respectivement du Ghana, du Mali et du Nigéria.

Après son arrestation, Traini a tenu ces propos aux enquêteurs "J'étais en train de me rendre en voiture à mon club de gym quand j'ai entendu à la radio l'histoire de la jeune fille de 18 ans. D'instinct, j'ai fait demi-tour, je suis rentré chez moi, j'ai ouvert le coffre-fort et j'ai pris le pistolet. J'ai décidé de tous les tuer." (cité dans L'Obs, 4.02.18, en ligne) Ajoutons à cela le look bien particulier de Traini (crâne rasé et tatouage ambigu à l'arrière de la tête) et le fait qu'il a été candidat de la Ligue du Nord aux dernières élections municipales. Voilà qui achève de démontrer que l'on n'a a pas affaire à l'"acte d'un déséquilibré" mais bien à un acte néo-fasciste.

On se rappelle peut-être qu'une histoire quasiment similaire avait eu lieu à Florence le 13 décembre 2011 impliquant cette fois-ci un militant de Casapound (les autoproclamés "fascistes du 3e millénaire"), qui avait tué deux marchands ambulants sénégalais et blessé trois autres avant de retourner l'arme contre lui. La communauté sénégalaise avait alors organisé des manifestations spontanées en mettant en perspective ces meurtres avec le harcèlement des vendeurs de rue par la police.

Le 10 février 2018, une semaine après la fusillade, 30'000 personnes ont manifesté à Macerata contre le fascisme, et ce malgré la volonté du maire issu du Parti Démocrate qui avait demandé l'annulation de la manifestation. Le Parti Démocrate, malgré ses nombreuses défaites électorales ces derniers temps, a encore avec lui tout un tissu d'organisations de la société civile qui soutiennent plus ou moins aveuglément son agenda politique. Parmi elles, l'Association des anciens partisans, l'ANPI, qui cultive la mémoire de la résistance italienne au fascisme et qui avait elle aussi appelé à ne pas manifester à Macerata, ce qui n'a pas manqué de déclencher un tollé du côté des antagonistes.

Le verdict du procès de Traini a donc été rendu en ce début de semaine sous une procédure accélérée. Dans l'article qui suit, la rédaction d'InfoAut met l'accent sur le fait que dans la même séquence temporelle que celle du procès de Traini, des antifascistes ont été condamnés à des peines très lourdes de prison ferme, notamment à Crémone (en Lombardie), à Piacenza (en Emilie-Romagne) et à Turin. Une ville de Turin où d'ailleurs un jeune antifasciste nommé Nicolo a été libéré de son assignation à résidence le 25 septembre dernier. Le débat sur les pratiques de l'antifascisme se déploie donc sur un axe entre légalité et légitimité, comme en témoigne l'article d'Infoaut ci-dessous.

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"Désolé, je voulais juste tuer quelques noirs". Sur le procès de la fusillade de Macerata

Infoaut.org, 4.10.2018

Le jugement de première instance du procès de Luca Traini est tombé :

il est condamné à 12 ans ferme. Le 2 février 2018, il avait tiré sur un groupe d'étrangers à Macerata, blessant six d'entre eux, puis il avait célébré son geste par un salut le bras tendu. Enveloppé dans le drapeau tricolore. Devant le mémorial des morts au combat.

Dans la salle d'audience, Traini a lu sa déclaration : "aucune haine raciale", a-t-il dit. Il n'est guère facile de répéter des mots qui ne t'appartiennent pas. On a besoin de lire les notes sur une feuille de papier pour se souvenir ce qu'il convient de dire pour prétendre qu'il ne s'est rien passé ce jour-là . Pour que tout redevienne comme avant. Parce que cette déclaration produit un peu cet effet : elle supprime la réalité du racisme dans ce pays, elle sacrifie Traini pour sauver la normalité du racisme comme nouvelle promesse politique d'un échange avantageux entre l'oppression exercée et l'oppression subie. De mars à l'été, il y a eu plus d'une trentaine d'attaques à motivation raciale.
Bagares. Passages à tabac. Tirs. Fusillade. Soumaila Sacko serait encore en vie s'il n'avait pas été ce travailleur noir.

La suite ici: https://www.infoaut.org/other/desole-je-voulais-juste-tuer-quelques-noirs-sur-le-proces-de-la-fusillade-de-macerata

 

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