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Billet de blog 16 oct. 2018

L'Italie pleine de bruit et de fureur

Déluge de peines contre les No-TAV, premières manifestations étudiantes de l'année et révélations dans l'affaire Stefano Cucchi, victime des violences policières.

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Quelques informations pêle-mêle sur l'actualité des luttes en Italie:

Des nouvelles du côté des No-Tav d'abord, avec la condamnation de 16 militant-e-s No-Tav à un total de 31 ans et 10 mois de prison pour une manifestation remontant au 26 juin 2015. Les condamnés ont entre 26 et.. 73 ans (!) ; la doyenne des condamné-e-s est en effet Nicoletta Dosio, une professeure à la retraite et militante No-Tav de la première heure qui jouit d'une très grande popularité dans le Val de Suse. Les qualifications retenues par le tribunal allaient de "résistance aggravée" à des lancers d'engins pyrotechniques sur les forces de l'ordre qui gardaient l'enceinte du chantier. Plusieurs jeunes issus des centres sociaux ont été condamnés dans ce procès alors que dans le même temps, de nombreuses interdictions de se rendre dans la vallée ont été délivrées contre de jeunes militants turinois.

A la fin de cette manifestation/randonnée de 2015, plusieurs dizaines de militants No-Tav s'en étaient pris aux barrières du chantier en tentant de les faire basculer à l'aide de cordes et de grapins (des photos sont disponibles ici : http://www.notav.info/post/la-marcia-notav-rompe-i-divieti-e-fa-cadere-reti-e-barriere-con-lorgoglio/ ). Il est en revanche probable que ces peines ne soient pas assorties de prison ferme et qu'elles soient transformées en arrêts domiciliaires. c'est sans doute pour cela qu'un politicien de Forza Italia (parti de Berlusconi) s'est senti obligé de dénoncer le laxisme de la justice à l'égard des No-Tav. Des initiatives en réponse à ces nouvelles condamnations devraient avoir lieu bientôt.. à suivre donc.

Pour ma part, je n'étais pas au délibéré du procès puisqu'au même moment il y avait une manifestation lycéenne contre le nouveau gouvernement Lega/5 Etoiles (il n'est d'ailleurs même pas certain que j'aurai pu rentrer dans le tribunal car il y avait énormément de policiers à l'entrée qui filtraient le public). Les manifestation avaient lieu dans toute l'Italie, sur les thèmes de l'opposition au racisme de Salvini, à son nouveau décret sécuritaire et la poursuite des politiques de marchandisation des études par le nouveau gouvernement. Elle était plutôt réussie portée surtout par les lycéens autonomes liés à Askatasuna et un groupe de lycéens marxistes-léninistes assez "vieille école" qui faisaient une curieuse action symbolique sur le long du parcours: Ils collaient des affiches du leader du M5S Luigi di Maio puis trempaient leur main dans un pot de peinture rouge et faisaient une empreinte de leur main sur sa face. Autre action symbolique, le lancer d'oeufs de peinture sur des mannequins à l'effigie de Salvini et de Di Maio, puis des manifestants leur ont bouté le feu, des images qui ont fait le tour des médias italiens. Salvini a déclaré que c'était "très violent" de faire cela et que les responsables seraient traînés devant les tribunaux alors que Di Maio a estimé qu'il fallait comprendre le mécontentement et dialoguer avec eux. On le voit, le gouvernement utilise assez largement la tactique du "bon flic/mauvais flic" pour occuper tout le terrain et satisfaire les électorats respectifs de la Lega et des M5S (aux positions pas nécessairement convergentes!)


A l'arrivée à la piazza Castello où se terminent d'ordinaire les manifestations, un peu plus de la moitié du cortège est repartie dans une grande artère, déclenchant une intervention de la police anti-émeute. Au beau milieu d'un carrefour, elle a bloqué en 30 secondes toutes les issues. Tout semblait laisser croire à une charge ou qu'une nasse géante allait avoir lieu mais pas du tout : les lycéens ont scandé qu'ils voulaient passer et au beau de 5 minutes (qui passaient assez lentement vu la tension) la police a fini par reculer et leur laisser champ libre. Ce qui m'a le plus impressionné à ce moment-là c'est le sang-froid des lycéens devant tous ces policiers qui étaient déjà casqués et matraques en main.
Fait amusant: le slogan français du mouvement contre la Loi Travail (2016) "tout le monde déteste la police" a désormais été adopté par les jeunes italiens. Des interventions au micro ont aussi fait référence aux nouvelles révélations entourant l'affaire Stefano Cucchi, sur lequel il mérite qu'on s'y arrête un peu.

Cette affaire n'a à ma connaissance pas fait l'objet d'un grand intérêts dans la presse internationale. Stefano Cucchi est décédé en 2009 à l'âge de 31 ans dans une prison de Rome où il avait été placé après son arrestation pour vente de stupéfiants. Il meurt une semaine après le début de sa détention préventive dans des conditions tout à fait troubles, la première version évoquée par la police pénitentiaire invoque sa toxicomanie et un état de sous-alimentation comme causes du décès. La soeur du défunt, Illaria Cucchi, rend alors publiques des photos de son visage à la morgue où l'on voit des énormes hématomes autours de ses yeux. Ce n'est pas tout puisque Cucchi porte aussi diverses contusions à d'autres endroits du corps et deux fractures de la colonne vertébrale. Pour le lecteur français, certains parallèles sautent aux yeux avec l'affaire Adama Traoré, ce jeune mort entre les mains de la police en 2016 à Beaumont-sur-Oise. Dans le cas de Cucchi, les rapports n'ont pas parlé d'"infection pulmonaire" mais ont carrément inventé sa séropositivité!
Commence alors une saga judiciaire qui dure depuis bientôt dix ans ; un premier procès s'est surtout orienté sur le manque de réaction des médecins pénitentiaires, mais celui-ci a été annulé. Le second procès qui a lieu en ce moment a été marqué le 11 octobre par les premiers aveux d'un membre de la police pénitentiaire qui a reconnu avoir passé à tabac Cucchi avec deux autres de ses collègues. Un grand tournant dans ce procès, qui a fait la une de la plupart des médias italiens le lendemain.

Un film (avec acteurs donc, pas un docu) nommé "Sulla mia pelle" est par ailleurs sorti en salles cet automne et a fait grand bruit à la Mostra de Venise. Le film étant aussi disponible sur Netflix Italie, les centres sociaux de plusieurs villes ont organisé des projections gratuites du film, sans autorisation préalable, ce qui a déclenché le courroux de Netflix. Ils ont réussi à faire supprimer beaucoup des événements Facebook au nom de la préservation du droit d'auteur, alors que du côté des centres sociaux, on a affirmé que le film fait partie d'un patrimoine politique commun à une génération et qu'il n'est pas question d'y mettre de copyright. Ces projections publiques sauvages ont donc bien eu lieu et elles ont eu un succès considérable. A Turin par exemple, il y avait environ 700 personnes le 15 septembre 2018 à la projection en plein air organisée par le centre social Askatasuna. L'affaire Cucchi constitue une fracture entre la jeunesse politisée et la Lega car durant toutes ces années, Salvini et compagnie ont sans relâche défendu la version policière et affirmé qu'Illaria Cucchi était une hystérique qui voulait salir l'honneur des forces de l'ordre. Fidèle à la manière qu'il a de dire souvent une chose et son contraire, Salvini a réagi aux aveux policiers sur la mort de Cucchi en affirmant sur les réseaux sociaux qu'il était maintenant prêt à recevoir la famille de Cucchi à son ministère. Trop tard, sans doute...

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