À Turin, la curieuse mobilisation des élites de la ville contre le mouvement No-Tav

La première mobilisation contre le nouveau gouvernement "populiste" choisit de s'attaquer au mouvement social le plus fort de ces vingt dernières années en Italie.

Si Turin ne connaît pas de gilets jaunes à l'horizon (mais allez lire les articles de "Rouen dans la rue" sur le sujet!), les événements sont par contre en train de prendre une tournure complétement inattendue sur le front du No-Tav. Pour rappel, ce mouvement combat depuis plus de 20 ans la construction d'une nouvelle ligne de train entre Turin et Lyon (Tav: ligne à grande vitesse, équivalent du TGV). Ce chantier pharaonique implique le percement d'un tunnel de 58 km entre l'Italie et la France et a été maintes fois dénoncé pour les dangers écologiques qu'il présente. Par ailleurs, le Val Susa, la vallée piémontaise qui a suscité ce mouvement, compte déjà une ligne et ses habitants estiment qu'elle fonctionne très bien comme ça pour aller à Lyon (et ailleurs aussi).

En France, les médias se sont pas mal désintéressés de ce qu'il se passe dans le Val Susa depuis l'acquittement de l'écrivain Erri de Luca en
2015 lorsque qu'il était poursuivi pour avoir justifié des actes de sabotage contre le chantier du Tav. Il faut dire que côté français, la mobilisation contre le Tav est quasiment à sens unique et vient des maires de la région Rhône-Alpes (quasiment tous "Les Républicains") qui ont récemment réaffirmé leur attachement au projet dans une lettre ouverte au président Macron. Un journaliste du Monde diplomatique mentionnait aussi cet aspect dans son compte-rendu du dernier livre de Serge Quadruppani sur le "monde des grands projets", le mouvement No-Tav n'a jamais vraiment pris en France et c'est donc de l'autre coté des Alpes qu'il faut lorgner pour savoir si ce mouvement va ou non obtenir une victoire politique.

Val Susa, la vallée qui résiste

Une des caractéristiques forte du mouvement No-Tav est son organisation assembléiste avec des comités de village très implantés localement et un puissant imaginaire de lutte autour de la "vallée qui résiste", images d'Obélix à l'appui. Tout cet imaginaire de lutte a contribué à la création d'une sorte de "peuple" No-Tav; Un membre du centre social turinois Askatasuna avait des remarques intéressantes à ce sujet lors d'un entretien mené en 2016: 

"Quand on dit « le peuple No TAV », on fait de la politique. On représente des choses, on construit des discours qui ne représentent pas forcément la réalité mais qui la forcent à avancer. Il n’y a pas de politique qui corresponde à la réalité. Le peuple No TAV, c’est une construction du discours. Ce peuple existe dans des moments donnés, dans des phases. Est-ce qu’il est là ? Oui, il y a une partie de la population qui peut se résumer dans ce terme-là. Et puis il y a aussi des retours à la normale. Nous, on a contribué à forger cette représentation du peuple No TAV, ça correspondait à quelque chose dans lequel les gens de ce territoire pouvaient se retrouver. C’est plein de contradictions. Dans la vallée il y a des intérêts différents, des conflits, et c’est l’inverse d’un peuple, non ? Même si la position générale est très nette. Le peuple, c’est un peu un fantasme qui a des effets de réalité." 

(Collectif Mauvaise troupe, Contrées. Histoires croisées de la ZAD et du No-Tav, éditions de l'Eclat, 2016)

Et il poursuivait ainsi : 

"En revanche le peuple Sì TAV, ça n’existe pas. Ils n’ont jamais réussi à représenter ça. Le maire de Turin a voulu faire un sommet en faveur du projet, mais il n’y avait que des cadres syndicaux ou du Parti Démocrate. Il n’y avait personne. Un jour, un type a voulu créer un comité Sì TAV à Turin, et des camarades ont voulu aller espionner ; il y avait des agents de la DIGOS devant, qui leur ont dit : « Là il n’y a que cinq personnes, si vous rentrez, vous leur donnez du nombre. » "

Les fissures de la coalition au pouvoir et le vote de Turin

Ces paroles datent d'il y a deux ans et la situation est tout autre aujourd'hui, puisqu'une mobilisation certes réactionnaire mais dans des proportions sans précédent cherche à imposer ce projet en descendant massivement dans la rue. Tout a commencé lorsque les élus du Mouvement 5 étoiles au conseil municipal deTurin (où ils sont majoritaires depuis deux ans) ont décidé de mettre à
l'ordre du jour de leur séance du 28 octobre une motion demandant l'arrêt du chantier du Tav. Ils ont en effet un lien tout particulier avec cette
lutte. Petit apparté sur les 5étoiles : comme l'explique à juste titre le politologue Stefano Palombarini sur son blog, les 5étoiles ont en effet un programme très flou marqué par *"l’absence totale d’un socle idéologique qui se construit au fur et à mesure des expériences auxquelles les 5étoiles participent, par stratifications successives*". Parmi leurs thèmes de prédilection, "les questions écologiques" et la "défense des biens publics", auxquels on peut aussi ajouter la lutte contre les grands projets infrastructurels. Mais c'est justement là que le bât blesse : depuis leur arrivée au pouvoir en coalition avec la Lega, les 5étoiles ont goûté aux délices du réalisme gouvernemental et leurs ministres ont abandonné toutes leurs positions passées, notamment sur le TAP (pipeline transadriatique dans les Pouillles) où une ministre 5étoiles à peine arrivée en poste a déclaré qu'elle pensait toujours que c'était un projet écologiquement désastreux "mais qu'elle ne pouvait pas faire autrement" à cause des "pénalités" à payer en cas d'abandon du projet. Les habitants des Pouilles n'ont pas été spécialement touchés par sa sincérité puisque des drapeaux 5étoiles ont par la suite été brûlés lors de rassemblements de protestation. En bref, ça commence à chauffer sévère pour les 5étoiles, la grande question restant de savoir s'ils vont aussi abandonner leur position passée sur le Tav ou non. Salvini a bien compris cela et tente de leur savonner la planche en remettant en cause plusieurs de leurs points soit-disant consensuels de leur "accord de gouvernement", notamment le revenu de citoyenneté (qu'il ne porte pas dans son coeur, la Lega a une longue histoire de dénonciation de l'assistanat) ou sur le Tav, dont la Lega est absolument partisane ! Le but de Salvini semble être de 1. faire imploser les 5étoiles façon big bang en les plaçant en porte-à-faux avec leur base, 2. tout rafler aux élections européennes de mai 2019 (c'est bien ce qu'il risque d'arriver s'il continue sur sa lancée) et 3. demander ensuite des élections anticipées pour gouverner avec une autre coalition "à l'autrichienne".

Voilà pour le petit contexte politique institutionnel, un dernier mot c'est que la relation entre 5étoiles et No-Tav est complexe, mais en aucun cas on ne peut présenter les 5étoiles comme le "parti du mouvement". Dans un livre d'entretien paru en 2013,le militant Lele Rizzo soulignait en effet la "forte caractéristique anti-institutionnelle" du No-Tav, dont la nature était factuelle plus qu'idéologique. Dans le parcours de lutte, le mouvement a fait une distinction forte entre les institutions centrales (Etat, région, ex-mairie de Turin, partis politiques) qui veulent leur imposer le Tav, mais à l'inverse il a été fait une utilisation tactique des institutions locales comme la communauté des communes, qui a toujours été aux côtés du mouvement et dont les membres sont donc perçus comme les "amis dans les institutions".

Le vote d'une motion contre la construction du Tav par le conseil municipal de Turin a donc mis le feu aux poudres chez les partis de l'establishment qui ont soutenu le Tav ces dernières années, en première ligne, le Parti démocrate (lointain, très lointain descendant du Parti communiste italien) et les berlusconistes de Forza Italia. Ces derniers ont essayé de retirer cet objet de l'ordre du jour et n'y étant pas arrivé, ils ont fait tout un cirque en séance en brandissant des panneaux "Turin est pour le Tav", puis ont quitté l'assemblée en guise de protestation (c'est ce qui s'appelle "voter avec ses pieds"). Parmi eux, l'ancien maire de Turin Piero Fassino (Parti démocrate) qui est redevenu simple conseiller municipal alors que son parti détenait la mairie depuis une vingtaine d'années. Précisons également que la motion n'a qu'une portée symbolique, destiné à peser sur le gouvernement central qui doit rendre une "analyse cout bénéfices" au mois de décembre. La mairie n'a aucunement le pouvoir d'annuler à elle seule ce grand projet.

L'émergence des Si-Tav

Au même moment, les partis en faveur du Tav avaient annoncé la tenue d'un rassemblement "citoyen" sur le parvis de l’hôtel de ville. A sa tête, un ex-ministre de Berlusconi, la Lega, des syndicats plus droitiers comme le Cisl, les associations patronales et bien sûr le Parti démocrate. Les No-Tav ont appelé à un contre-rassemblement et beaucoup de policiers se sont mis entre les deux. J'ai pu assister à cela et c'était un genre de scène assez rare : drôle de spectacle en effet que ce rassemblement Sì-Tav d'environ 80 personnes avec une moyenne d'âge d'environ 60 ans, des participants dont on pouvait deviner une position sociale assez élevée, en somme des sujets qui n'ont pas du tout l'habitude de descendre dans la rue (et qui historiquement ne le font que dans des circonstances bien particulières!). En face, les chants No-Tav et des échanges d'invective assez drôles comme lorsqu'un jeune des centres sociaux leur a crié de retourner chercher du travail. Ou quand tout d'un coup, la masse des Sì-Tav ont tous crié "Fascistes ! Fascistes !" en face des No-Tav. Interloqués, ces derniers se sont regardés comme pour se demander s'ils avaient bien entendu. Puis spontanément, ils ont entonné Bella Ciao (en entier). Gros blanc du côté des Si-Tav, qui ont arrêté (pour quelques minutes) de crier leurs slogans.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là, l'ancien ministre de Berlusconi a lancé une pétition en ligne qui a rapidement reçu plusieurs milliers de signatures, ce qui a conduit les Si-Tav à annoncer un second rassemblement pour le 10 novembre. Entre les deux, a eu lieu une campagne de matraquage médiatique tout bonnement hallucinante ou les deux principaux médias nationaux, la Reppublica ("centre-gauche") et la Stampa ("centre-droite") ont durant près de deux semaines fait monter la sauce pour la manif en construisant des leaders, une "majorité silencieuse qui n'en peut plus", un combat décisif à mener pour "l'ouverture", contre la "décroissance malheureuse" et même "un peuple Si-Tav" (et on revient là à l'image décrite précédemment !). On parle tout de même de deux à quatre pages sur le sujet chaque jour dans La Stampa. Une chose est sûre, c'est qu'avec le premier rassemblement ils ont vu que le fait d'avoir amené des drapeaux de partis était contre-productif et donnait l'image de "partis du système" (droite et gauche confondus) au lieu de celle d'un mouvement "de base". Pour vous donner une idée de la fébrilité qui a traversé ce petit monde, des messages de convocation à la manif ont été envoyés sur les mailings de l'ordre des avocats, dans la corporation des architectes et même celle des notaires (qui il est vrai n'ont jamais témoigné d'un aspect progressif quelconque). Consigne a donc été donnée de "laisser les drapeaux à la maison" (sauf ceux de l'UE, ouf !). D'un autre côté il y a aussi eu une nette tentative de mettre en avant des  femmes (grandes absentes du premier rassemblement du 28 octobre) en créant un "groupe des 7 dames pro-Tav " qui expliquaient que leur parole était libérée grâce au mouvement #MeToo (à ce niveau-là de récupération moi je dis chapeau). 

Une mobilisation sans précédent des élites de la ville

L'aspect véritablement nouveau, qui n'est donc pas réductible à une opération de communication, c'est que le rassemblement pro-Tav du 10 novembre a été vraiment important en terme de participation, avec une estimation entre 15 et 30'000 manifestants présents sur la Piazza Castello. Des participants toujours assez âgés, mais quand même. La TV retiendra surtout cette femme qui explique avec le large sourire de son extraction sociale bourgeoise que si les habitants du Val Susa ne sont pas contents, ils n'ont qu'à aller "élever des chèvres dans leur belle vallée" et laisser "les autres" avancer. En fait ce jour-là à Turin, c'est vraiment tout l'arc des professions libérales qui est descendu dans la rue. L'histoire somme toute assez banale de cette motion des 5étoiles a conduit à une mobilisation transversale chez les élites économiques et sociales de Turin. Et à quel événement de référence les porte-paroles autorisés des pro-Tav faisaient référence ? A la "marche des 40'000" du 14 octobre 1980, une grande manifestations des "cols blancs" de la Fiat qui protestaient contre les grèves ouvrières à répétition et un retour à la paix sociale dans les usines. La résonance de cette marche a été énorme et avait sanctionné symboliquement la fin de la décennie d'insubordination ouvrière des années 1970 en Italie. Une ambiance de fin d'époque marquée par les vagues de licenciements des ouvriers militant dans les usines (plus de 10'000!) et le démantèlement des grandes unités de production pour éviter ces concentrations ouvrières aux effets secondaires déplaisants. Bien sûr, comparaison n'est pas raison mais ce qui est intéressant c'est qu'ils choisissent par eux-mêmes de se référer à cet événement, ce qui est tout de même assez troublant mais qui valide à mon avis intégralement la désignation de leur mobilisation comme étant de nature réactionnaire.

Revenir au terrain de lutte d'il y a 15 ans, vers le 8 décembre

Chez les No-Tav, on voit le bon coté de la situation : le dossier du Tav ressort des tiroirs et se repolitise à outrance. Les fronts se clarifient et les positions se repolarisent. Le mouvement est aussi amené à répéter son argumentaires sur les dangers du percement de la montagne et le coût du projet (avec la fameuse frise "avec 1 mètre de Tav on pourrait payer [énumération de services publics concrets]"), comme dans les phases précédentes de la lutte il y a 15 ans.  J'ai pu assister à une assemblée de coordination le 7 novembre quelque jour donc avant le grand raout des "Sì-Tav". Un intervenant a pointé à juste titre que toute leur campagne fait complétement abstraction de la lutte menée dans le Val Susa, c'est comme si elle n'existait pas et toute son énergie est dirigée contre les 5étoiles et la maire de Turin, mauvaise gestionnaire qui va nous mener à la décroissance. Un tract qui mentionnait les "industriels et la banquiers" derrière le projet a aussi fait débat, sachant que l'arc des soutiens est bien plus large, et que la grande unification autour du thème du Tav prend un caractère social bourgeois au sens large du terme. C'est ce qui a mené la rédaction d'Infoaut à écrire un article avec le titre provocateur "Enfin un peu de lutte de classe à Turin". L'article met l'accent sur le petit "plaisir complice" qu'il y avait à se reconnaître entre " Sì-Tav" ce jour-là. Pour eux, il s'agit d'un "activisme bourgeois" qui n'apparaît que quand les "structures fondamentales" de son avenir sont mises en cause. Et il n'est pas anodin que cette première mobilisation des "progressistes" autoproclamés contre le populisme touche en fait directement au "mouvement social le plus fort de ces vingt dernières années" plutôt qu'aux lois sécuritaires de Salvini ou le décret homophobe et misogyne du ministre Pillon.

Le conflit sur le Tav repart donc à un niveau très élevé. Une assemblée nationale a eu lieu à Venaus (Piémont) le 17 novembre, qui a été suivie d'une traditionnelle petite marche vers le chantier en compagnie de quelques cisailles qui ont quelque peu endommagé les barbelés du chantier (photos ici). La prochaine grande date de mobilisation est prévue pour le samedi 8 décembre, date symbolique pour le mouvement qui commémore une journée particulièrement houleuse de 2005 quand la police antiémeute avait été chassée du territoire. Une date qui avait déjà été fixée avant la contre-mobilisation pro-Tav, et qui revêtira donc cette année une urgence particulière, on s'attend vraisemblablement à un raz-de-marée de milliers d'habitants de la Vallée qui descendront à Turin pour crier leur colère. Tout reste encore ouvert.

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