Biélorussie: le désir du changement !

Andrei est déjà allé en prison en Biélorussie, il y a plusieurs années, pour s’être opposé au gouvernement : « J’étais un citoyen ordinaire, fatigué de l’injustice et de la pesanteur de la vie qu’on avait à cause de nos politiciens. Donc, après avoir voté, je suis allé sur un square où des forces d’opposition se rassemblaient. Je n’avais rien planifié. J’ai protesté... »

Arrivée à Minsk sans encombre. Le vol a été court. Trois heures seulement séparent la ville de Paris. Si proche et si lointaine à la fois. En sortant de l’avion, je suis frappée par la pénombre. Sur le tarmac de l’aéroport, des avions de la compagnie nationale biélorusse sont alignés. On aperçoit de loin l’enseigne de l’aéroport, unique point lumineux à l’horizon. Il est inscrit en russe « Aéroport national de Minsk ». Je ne m’y attarde pas. Je suis la foule qui s’engouffre à l’intérieur, en silence. Deux officiers de la douane sont chargés de contrôler les passeports et les visas, pour les rares étrangers qui viennent séjourner. Pour venir en Biélorussie, une invitation adressée à titre personnel et validée par les autorités est requise. Sur place, j’apprendrai qu’il faut aussi se déclarer et payer un droit de séjour, en sus du visa. L’officier valide mes papiers. L'U.E. ne reconnaît pas les résultats de l'élection biélorusse et condamne la violence à l’égard des manifestants, alors ils sont très méfiants. Je récupère mes affaires sur le tapis roulant et sors. Le noir. Il fait noir. Je n’ai jamais vu un aéroport aussi sombre. On m’attend, c’est bienheureux. Nous parcourons l’autoroute. Il est environ 19h et tout est quasiment désert. Où sont donc les manifestants ? Pas ici, c’est certain. J’apprends que l’aéroport n’est pas non plus très fréquenté par les habitants. Nous passons devant « la colline de la gloire », un monument dédié aux combattants. Courageux, les biélorusses le sont, sans nul doute. Le pays a connu les affres de la guerre : depuis la bataille de la Bérézina livrée par l’armée de Napoléon, jusqu’à l’affrontement germano-soviétique durant la seconde guerre mondiale. La dernière guerre a été un désastre : 25 % de la population décimée, en particulier la forte minorité juive, et la quasi-totalité des villes détruite. C’est pour son rôle joué dans la guerre qu’on attribue à Minsk le titre prestigieux de « ville des héros », dont peu de pays de l’ère soviétique peuvent se prévaloir. Les biélorusses ont cela dans le sang, mais cela fait longtemps qu’ils n’avaient pas levé le poing. La découverte de la ville n’est pas moins surprenante : comme Stalingrad, elle a été entièrement reconstruite dans le style soviétique. Mise à part l’avenue principale, tout est gris, bétonné. En temps normal, peu d’habitants circulent dans les rues. Et quand ils le font, ils ne regardent pas ailleurs que devant eux. De brefs coups d’œil simplement. Et peu de bruit. Un sentiment de malaise s’installe. Les halls des grandes barres d’immeubles sentent mauvais : le mélange de l’odeur des déchets que l’on n’a pas évacués et de l’urine des alcooliques qui se sont soulagés un soir. Ici, le malheur, on le noie dans l’alcool. La balançoire grince. Les enfants restent discrets. Par mimétisme, peut-être.

Je rencontre par chance un activiste qui me parle plus librement. Andrei[1] est déjà allé en prison il y a plusieurs années, pour s’être opposé au gouvernement : « J’étais un citoyen ordinaire, fatigué de l’injustice et de la pesanteur de la vie qu’on avait à cause de nos politiciens. Donc, après avoir voté, je suis allé sur un square où des forces d’opposition se rassemblaient. Je n’avais rien planifié. J’ai protesté contre la police, d’une façon pacifique. J’avais un sentiment intérieur de révolte très fort. Mais je n’ai frappé personne. Je suis quand même allé en prison. » L’expérience d’Andrei en prison est celle de l’exaspération contre le système. Il constate à quel point les officiers sont aveugles et stupides. Avec le procureur de Minsk et le chef de la prison, c’est toujours la même rengaine :

« Quelle est votre profession ? 

  • Développeur Web.
  • Et quel est votre salaire ?
  • 1000 $[2].
  • (Avec perplexité, d’un ton accusateur) Alors pourquoi protestes-tu ?! »

Andrei me raconte qu’il était assez frêle mais que, personnellement, il n’a pas subi de sévices. Depuis toutes ces années, il a un certain nombre d’obligations, par exemple contacter des représentants de l’État s’il veut quitter le pays pour plus d’un mois. Peut-être, me dit-il, l’ont-ils espionné. Mais il s’en fiche. On lui a dit que c’était un problème pour trouver un emploi, si on apprenait qu’il était allé en prison. Mais il me déclare simplement qu’il ne veut pas de ce type d’emploi. Il en conclut donc qu’il n’a « presque » eu aucun problème. Et il n’a plus bougé… jusqu’à aujourd’hui. Quand je lui demande ce qu’il en a retiré, il me répond : « Ce que j’ai compris ? Que la vie politique est une illusion. Avant, je savais que les politiciens étaient injustes, que c’est vraiment un sale boulot. Et je me tenais éloigné de tout ça. Avec ces élections truquées, j’en suis devenu absolument convaincu. ». Pour lui, les principaux blocages au changement sont dans la tête des gens. Jusque là, ils ne se révoltaient pas. Ils étaient aveugles. Et le gouvernement les maintenait dans cet état. Les médias sont sous son contrôle, il n’y a aucune liberté, aucune véritable information. L’armée et la police sont fortes mais « ineffectives ». La plupart des officiers « ne sont ni intelligents, ni sympathiques ». Ce sont des « gens sans utilité qui viennent de la campagne et qui travaillent simplement pour avoir un appartement en ville ». La peur domine partout : les chefs, à n’importe quel niveau de l’échelon, peuvent potentiellement aller en prison… Alors ils font comme on leur dit ! L’alcool rend les gens paresseux et léthargiques. Jusqu’à aujourd’hui, personne n’osait plus bouger. Il y a aussi l’ombre de Tchernobyl, qui plane encore sur le pays. Mais sur ce sujet, c’est l’omerta complète.

Début 2011, la population était déjà allée manifester contre la réélection très contestée du président Loukachenko. Mais l’explosion d’une bombe dans le métro en avril 2011 a fourni au pouvoir le moyen de serrer davantage la vis. Certains suspectent même le gouvernement d’avoir orchestré l’attentat. Dans tous les cas, l’opposition, très affaiblie par la répression, n’a rien pu faire à ce moment-là. Et les gens sont retournés se terrer… Maintenant, ils n’en peuvent plus. C’est pourquoi subsiste cette petite lueur d’espoir. Le message d’Andrei demeure résolument optimiste : « Ouvrons notre esprit. Ouvrons notre cœur. Eteignons la télévision et vivons par nous-mêmes. Méditons sur nous. La transformation extérieure est impossible sans une véritable transformation intérieure. C’est à cette transformation qu’on veut croire aujourd’hui. »

 

Carole Stora-Calté

Titulaire du premier prix de l’IHEDN. Autrice d’articles géopolitiques.

 

[1] Le nom a été changé.

[2] Le salaire moyen en Biélorussie est d’environ 400 $

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