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Billet de blog 6 oct. 2022

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Le porno, culture secrète de nos ados

La pornographie est devenue le principal outil d’éducation sexuelle de nos adolescents, mais rares sont les adultes qui le savent.

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La pornographie est devenue le principal outil d’éducation sexuelle de nos adolescents, mais rares sont les adultes qui le savent. Pourtant, selon des études européennes, l’âge moyen d’accès à la pornographie est désormais 11 ans. Un âge où tous les spécialistes s’accordent pour affirmer que le visionnage de ces scènes violentes constitue une véritable maltraitance psychologique sur des psychismes immatures.

Un tiers des vidéos qui circulent sur le web sont de nature pornographique[i]. Pornhub se targue d’avoir reçu 42 milliards de visites en 2019, soit 115 millions de visiteurs par jour. Le site gouvernemental Je Protège mon Enfant, qui n’a vu le jour qu’en février 2021, est on ne peut plus clair. Il reconnaît même que pornographie et violences misogynes vont de pair : « La majorité des contenus pornographiques aujourd’hui sur Internet tend à valoriser la domination masculine et à mettre en scène des scènes de violences à l’égard des femmes ».

Le porno est donc incompatible avec la lutte contre les violences faites aux femmes. L’étude de Bridges et Colleagues réalisée en 2010 a analysé 304 scènes pornographiques. 88 % d’entre elles contenaient au moins une scène d’agression physique (gorge profonde agressive, étranglement, sodomie violente, éjaculation faciale, fessée, tirage de cheveux, crachats sur le visage).

Gail Dines, professeur de sociologie émérite, spécialiste de la pornographie féministe, dénonce les conséquences délétères en termes d’éducation masculine : « Il n’est pas rare que le sexe de l’homme soit tellement profond dans la gorge que la femme vomisse, il y a toute une génération de jeunes qui pense qu’une relation sexuelle se termine par une éjaculation faciale ». Selon elle, les vidéos pornos, de plus en plus violentes et dégradantes à l’égard des femmes, confinent à des sévices sexuels : « Les femmes souffrent réellement pendant ces scènes et c’est hélas de plus en plus ce qui est recherché ». Logique de l’addiction oblige : il faut aller toujours plus loin.

Le professeur Israel Nisand, gynécologue et ex-président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français, dénonce les contradictions sociétales autour du porno : « Comment expliquer qu’il est permis de distribuer des images pornographiques sur le Net alors que ce n’est pas permis sur la route ? On pourchasse par la loi les « pinceurs de fesses », mais on laisse voir des films qui donnent une image dégradée et humiliante des femmes ». Il ajoute, indigné : « Je vais depuis 25 ans dans les établissements scolaires pour faire de l'éducation sexuelle. Désormais, tous les élèves ont vu de la zoophilie. Un élève m’a même demandé « comment ça se fait que les femmes aiment sucer le sexe des animaux ? ».

Le pédopsychiatre et psychanalyste Maurice Berger est alarmiste : « On constate une dimension traumatique dans la clinique des enfants exposés à la pornographie. Le porno porte atteinte au rythme naturel de la croissance psychique d’un être humain qui doit être protégé des excitations qu’il ne peut pas lier à des sentiments, des pensées ».

Le documentaire intitulé « Préliminaires », réalisé par Julie Talon et diffusé en août dernier sur Arte, a jeté un pavé dans la mare. Des ados y évoquent crûment, certains en larmes, leurs expériences intimes vécues dans un contexte de violences et de contraintes insoupçonnés des adultes. « Gorge profonde », « éjaculation faciale », la terminologie pornographique a moins de secret pour eux que pour leurs parents.

Certains semblent clairement avoir été traumatisés par ces expériences. Dixit Martin, 19 ans : « Il faut rentrer dans des cases qui sont prédéterminées par la pornographie et le rap. Le rap nous dit qu’il faut prendre les filles par tel trou ou tel trou, mais que se passe-t-il si on le fait pas ? Les filles ont intégré qu’il fallait faire une fellation très tôt, une gorge profonde pour faire plaisir à leur copain, d’autres pratiques violentes, humiliantes, l’étranglement pendant la pénétration ».

Pléthores d’études anglo-saxonnes dénoncent le phénomène, mais les recherches françaises sur la question sont rares. Pourquoi un tel désintérêt ? Est-ce du déni ?

Maurice Berger évoque une régression sociétale : « Nous assistons à une gigantesque régression civilisationnelle car le rôle de l’éducation est d’aider un enfant à domestiquer ses pulsions, à lier ses pulsions, son excitation avec des sentiments positifs à l’égard d’autrui, alors que le porno exacerbe les pulsions sans lien avec la tendresse ». La psychologue Sabine Duflo et le sociologue canadien émérite spécialiste de la pornographie, Richard Poulin, font même le lien entre la pornographie et l’explosion d’agressions sexuelles par des enfants d’une dizaine d’années, parfois moins, contre des tout petits, mais l’attentisme est de mise.

Même si depuis le 8 octobre au matin, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) peut désormais adresser une mise en demeure à un site X qui permettrait aux plus jeunes de consulter trop aisément ses contenus, le tribunal de Paris vient de rejeter la demande de blocage des sites accessibles aux mineurs par deux associations de protection de l’enfance, e-enfance et La Voix de l’enfant. Gail Dines nous livre son analyse : « Le porno nous apprend que les inégalités entre les hommes et les femmes ne sont pas le résultat d’un système économique, que c’est basé sur la biologie. Les femmes sont des chiennes et des putes qui ne sont bonnes qu’à donner du plaisir. Savez-vous que, chaque mois, les sites pornos reçoivent plus de visites que Netflix, Amazon et Twitter combinés ? Le porno est au patriarcat ce que les médias sont au capitalisme : une sorte de porte-parole qui légitimise notre système d’inégalités ».

 Cet article, coécrit avec le Dr Jean-Marc Benkemoun, a été publié dans l'Huma du 23 décembre 2021. 

Caroline Bréhat, psychothérapeute, psychanalyste et romancière. Son dernier roman, Les Mal Aimées, qui traite du caractère transgénérationnel de l'inceste, est publié aux éditions Art 3.

Jean-Marc Ben Kemoun, pédopsychiatre, expert-psychiatre près la Cour d’appel de Versailles, médecin légiste, spécialiste des violences intrafamiliales.

[i] http://www.slate.fr/lien/53029/sites-pornos-dominent-internet

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