Est-ce que j'ai encore le droit de dire que j'ai peur?

 

Est-ce que j'ai encore le droit de dire que j'ai peur?

Peur des amalgames de tous poils, des récupérations de tous crins.

Peur de hurler avec les loups, et puis tout aussi peur de bêler avec les moutons.

Peur, atavique, de tous les mouvements de foule, de la pensée unique, de l'émotion qui m'étreint, et qui contraint, l'intelligence à tourner rond dans son petit manège clos. Que je crains ça tellement plus, idée d'un "patriot act" à la française, l'idée d'un "axe du mal contre l'axe du bien", l'esprit d'un "ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous".

Tellement plus.

Tellement plus. Qu'un terrorisme islamiste, dont les premières victimes sont les musulmans eux-mêmes. Car l'immense majorité des victimes des tueries terroristes commises par les islamistes dans le monde, au quotidien et depuis plus de  vingt ans, sont des musulmans.

Et que je suis agnostique. Et que je vis dans un pays où on est libre de sa pensée.

Mais pour combien de temps encore?

J'ai peur qu'ils aient gagné.

Déjà.

Qu'ils aient instillé la peur et l'auto-censure entre nous. Entre moi et mes amis. Entre moi et mes concitoyens. Entre ceux qui sont, ou ne sont pas Charlie, pour diverses raisons.

Que j'ai peur, ataviquement peur, de la haine, peur de la vengeance. De cette société qui se prépare depuis si longtemps à voir le jour. Peur de ce qu'on essaye de me vendre, d'un côté comme de l'autre.

Est-ce que je peux dire que je voudrais juste pouvoir prendre le temps? Simplement celui de penser, celui de m'arrêter, de réfléchir, celui de prendre ma tête entre mes mains, une minute. Une minute de silence. S'il-vous-plait?

C'est ce qu'on nous refuse aujourd'hui d'un côté comme de l'autre. Le temps. "Prend parti, ou ferme la". Décide dans l'urgence, dans l'émotion et dans l'affect, dans la trouille au ventre, où est ton camp.  

Où tu te tiens. À quoi tu tiens. À qui tu tiens. Range toi. 

J'ai peur, maintenant. Pas hier, un 7 janvier

"Mais je crains pas tellement ce lugubre imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j’aurai d’un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent"


Queneau...






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