Qui donc inventera le désespoir?

NuitdelaDeprime1.jpg

L'autre soir, alors que je me rendais d'un pas tranquille à une petite fête bon enfant, pour tout dire le mastering quasi definitif de l'album d'un ami chanteur, et compositeur, et interprète et... et qui m'a tant apporté toutes ces rudes années, tant appris sans même encore me connaître, tant porté et soutenu, tant ouvert de chemins de possibles bonheurs et de portes d'Alice, et là...
...juste là, voilà que je tombe dans sur une publicité, du genre inratable.
Peut-être pourtant l'avais-je déjà ratée?
Pas vue, pas prise.
Mais là, ce soir-là, précisément, c'est comme un coup de poing dans la gueule.
Ça s'étale.
En gras:
"1ère nuit de la déprime".
Impossible de la manquer, elle est là, dans toutes les stations de métro que je traverse.
Le concept?
Une soirée de concert réunissant toutes les chansons les plus déprimantes jamais écrites (en principe, car j'ai perso, une playlist qui les enfonce grave, et que je communique à qui veut), tout ce qu'il y a de plus susceptible de vous faire chialer dans vos chaumières, et puis quelques textes aussi pour la bonne mesure, car des comédiens, honte à eux, viendront apporter leur pierre (sans rire) à l'édifice.
Oui, vous avez bien compris. On me (nous) propose de déprimer. On me (nous) "vend" de la dépression.
Sans s'en cacher, en plus, puisque le pitch de cette affriolante soirée c'est: "À quoi sert de courir après le bonheur alors que la déprime est à porté de main?"
Sic.
Avec le soutien de Kleenex et Nutella.
Et non, je ne rigole même pas.
Me reviennent alors juste ces mots, prophétiques :
"La musique se vend comme le savon à barbe
Pour que le désespoir lui-même se vende, il ne reste qu´à en trouver la formule
Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle
Qui donc inventera le désespoir?"
Léo Ferré, 1956, Préface. De "Poète... à vos papiers", déjà.
Encore?
Qu'ai-je manqué?
Qu'avons-nous raté?
On nous a organisé le désordre et la faillite, les pénuries, les angoisses des lendemains qui déchantent, pour nous entraîner dans la spirale sans fin d'une consommation à vertu compensatoire. Et maintenant que tout cela se casse la gueule... on va nous faire aussi le commerce de notre propre désespoir ?

Marchandise comme tout le reste?

Bon.

Et quand je dis bon...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.