Pourquoi je m'abstiendrai... de faire de la promotion.

On s'indigne, la France Insoumise et son leader refusent de sauter dans le cerceau comme des bêtes de foire à 20h01, dès qu'on leur tend un micro BFM sous le nez. Alors on les rappelle à l'ordre, on les harangue, voire on les insulte si les deux premières solutions ne donnent pas le résultat escompté.

Oui, on les insulte. Au risque de braquer des gens qui ne sont pas encore déterminés ou peuvent changer d'avis. Mais le but ici n'est pas d'assurer le score du candidat Macron, ça j'en parlerai plus loin... On ressort les vieux dossiers, Henin-Beaumont, l'appel de Mélenchon en 2002, sur l'air de "comment pouvez-vous vous renier à ce point ?" De quel reniement parle-t'on ? Et de la part de qui ?

Moi, je n'en vois qu'un pour l'instant.

 En 2002, il s'est produit un séisme politique. Quelque chose auquel le clampin moyen, dont je suis, ne pouvait pas s'attendre. Parce qu'un séisme, c'est de l'imprévisible. On peut raisonner tectonique des plaques. Faire des statistiques de fréquence dans le temps. Expliquer pourquoi à posteriori. Mais on ne peut pas prévoir, au jour près, en l'état actuel de la science et de la puissance des calculateurs. Trop de paramètres en jeu. Alors ça arrive, et après on sauve les meubles. Ou les gens, c'est encore mieux, chacun selon ses valeurs. Mais cette fois-ci, c'était annoncé par tous les sondages et les analyses de sondages et les commentaires d'analyses et les experts en commentaire d'analyse de sondage. Depuis des mois.

 Et ? Rien.

Ceux qui nous ont promis en 2002, au soir du 21 avril, la main sur le cœur, que si nous allions comme de bons petits soldats de la République voter Chirac (même en se pinçant le nez), ils en tireraient les leçons et feraient tout ce qui était en leur pouvoir pour que ça ne se reproduise pas, ceux là se sont reniés. D'un bord comme de l'autre. Ils ont renié leurs promesses, leurs engagements de campagne successifs, et finalement s'évertuent depuis plusieurs années, presque ouvertement, à transformer un scrutin à deux tours, bi-partiste, rose ou bleu, et qui ne fait plus recette (car leurs convergences de méthodes sont de plus en plus grandes, et la misère sociale qui en découle aussi, ça fini par lasser) en un scrutin à un tour, plus une « petite formalité ». Cravates mauve (ou bleue finement rayée de rose, ou rose rayée de bleu) contre Chemises brunes, et vous savez où est votre devoir citoyens. Ils s'en servent, nous les resservent à toutes les sauces et tous les scrutins, pour sauver leurs précieux postérieurs et préserver l'ordre existant, en jugulant l'émergence d'une pensée réellement alternative. Et leur sauce a fini par s'éventer.

 Partons de ce (triste) constat, me dis-je. Que me reste-t'il maintenant comme position qui soit autre chose qu'une retraite en rase campagne ?

Voter. Oui, car ça c'est mon fond de convictions personnelles. Atavique. Pour l'instant rien n'arrive à m'en faire démordre, même si la contorsion pour garder mes quenottes solidement ancrées dans le mollet de la démocratie est de plus en plus acrobatique. Mais voter quoi ? Blanc, En Marche ? En fait, je ferais bien plutôt une Marche Blanche, contre ce système organisé pour confisquer ma pensée et mon libre-arbitre. Pas une Marche Rouge, ni une Brune.

Mais ça ce n'est pas au programme pour l'instant. Alors je résous mon dilemme en votant. Point. Ce que je vote ? Je ne le dirai pas.

Si je vote blanc, en prenant le risque d'un score historique pour le FN, je ne vais encourager personne à rallier ma position dangereuse.

Si je vote Chirac -pardon- Macron, contre Le Pen, c'est mon choix, le résultat de ma réflexion. Et ce sera avec suffisamment de dégoût pour comprendre que certains de ceux dont je partage les valeurs ne puissent s'y résoudre. Et de même sans enjoindre personne à en faire autant. Ou, pour le dire plus crûment, comme on le reproche beaucoup au porte-parole de la France Insoumise (de parler cru), ce n'est pas parce que je me sens obligée encore cette fois de me faire enculer que je vais assumer en prime la promotion de la sodomie organisée.Voilà, je vous avais prévenus que c'était du cru.

Donc, je voterai, sans prêcher la bonne parole, ou celle que j'estime telle, ni encore moins m'en justifier, a posteriori. Et je remercie Mélenchon de ne pas être tombé dans le piège qui lui était tendu, celui d'une prise de position exigée dans l'heure, qui aurait sans aucun doute déchiré le mouvement et permis que, dès les législatives, on revienne gentiment au petit jeu du mauve contre brun, décrit plus haut. Et tout l'appareil politique qui lui est tombé dessus en le traitant de brebis galeuse de la gauche n'attendait en réalité qu'une chose, ça. Que les 19,6% des Insoumis se déchirent et qu'eux puissent repartir pour un tour. Tranquilles. Ils savent très bien au fond que la motié au moins des électeurs du premier tour dont le suffrage s'est porté sur Mélenchon ont une culture politique profondement anti-fachiste qui leur interdira tout autre choix. Que Mélenchon lui même ne s'abstient de donner son sentiment personnel que par respect de ses engagement vis-à-vis du mouvement F.I.

Ce qu'il pense, il l'a expliqué clairement, sur sa chaîne, quelques jours après la tempête.

C'est si grave, vraiment, lorsqu'il y a quinze jours entre les deux scrutins, d'en prendre un ou deux pour réfléchir, et permettre aussi, ce n'est pas rien, à l'émotion de chacun de retomber, pour pouvoir parler tranquillement, longuement, en détails ? C'est si extraordinaire, quand on est le porte-parole des Insoumis, de prendre « les gens » pour des âmes et des consciences responsables, plutôt que des toutous aux ordres, une fois de plus ?

Cette fois de plus, qui sera peut-être la fois de trop.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.