Que va devenir Georges Marchais ? Ode aux grands moments de télé

Enseignante à l’EJCAM à l’Université de Marseille, j’ai pour habitude, chaque année, de demander à mes étudiants de décrypter un grand moment de télé. Cette année, les yeux des étudiants se sont faits plus interrogatifs qu’à l’accoutumée. J’ai compris que je parlais désormais d’un temps que les moins de 25 ans ne pouvaient pas connaître ; la télévision, telle que nous la regardions, n’existe plus.

Crise existentielle – mince suis-je déjà vieille ? Crise institutionnelle – que va devenir la télévision ? Crise culturelle – que va devenir Georges Marchais (et tous les autres grands moments de télé) s’il n’y a plus personne pour les regarder ? S’est alors posée, plus largement, la question de la transmission : que reste-t-il du passage entre générations ? Comment l’héritage culturel se transmet-il ? Quelle est la culture des jeunes ?
Réflexions.

 

« Ça fait 20 fois que je discute avec vous et vous n’arrivez toujours pas à vous mettre dans votre petite tête que moi aussi j’ai un cerveau !» lançait Georges Marchais, président du Parti Communiste Français au journaliste Jean-Pierre Elkabbach en 1977 dans « Cartes sur table » sur Antenne 2. Son talent d’orateur le précédait. Meilleur showman qu’homme politique, il l’était. Sa gouaille, unique, sa verve, sans pareille, ont fait de lui la star des plateaux TV. « Il livrait un numéro d’acteur à chaque émission avec des records d’audience jusqu’à 8 millions de téléspectateurs. On allait au spectacle en quelque sorte » lance le journaliste Patrick Cohen qui a consacré la semaine dernière son émission « Rembob’Ina » (LCP) à ces grandes figures politiques (et médiatiques). « Une partie des français le regardaient pour la politique, une autre comme ils regarderont plus tard Coluche » décrypte le journaliste politique Alain Duhamel qui l’a interviewé à de nombreuses reprises, cible de choix de ses célèbres joutes : « Vous n’êtes pas payé aux questions que vous posez ? Alors écrivez votre question et j’y répondrai tout à l’heure ! » lui avait-il lancé dans un diatribe semi-amusée.
C’était un temps où le véritable terrain politique était la télévision. S’attacher à ces moments de télé est-ce être figé dans le passé ? Souhaiter, ou se lamenter, à défaut, que les jeunes n’aient pas vu ces images d’archive fait-il de moi une réactionnaire ? Ma nostalgie est-elle mauvaise conseillère ?

Georges Marchais "Elkabbach, moi aussi j'ai un cerveau" | Archive INA © Ina Politique

 

Télévision et jeune génération : un divorce consommé ?

La question ne fait plus débat : la consommation de la télévision - et des images en général- a totalement changé. Exit le rendez-vous télévisuel qui rythmait nos journées, qui rassemblait (parfois) les générations et dont on discutait à la machine à café. Dans les années 1960, posséder un poste de télévision était un signe de distinction. Aujourd'hui, on se targue plutôt de ne pas la regarder. Voire de ne plus l’aimer – par snobisme, par manque d’intérêt, par souci d’éducation (pour protéger le cerveau de nos jeunes enfants).

Alors, les jeunes ont-ils abandonné le petit écran ? Pas tout à fait. Laurie Chamard a 21 ans. Elle est journaliste radio en service civique. Individuellement elle visionne, fait du streaming, regarde en replay des vidéos, binge-watch même parfois sur son écran d’ordinateur. Collectivement (chez ses parents principalement), elle se retrouve devant la télévision. Des émissions grand public : « The Voice », « On n’est pas couché » ou le JT. « La télévision, c’est l’outil des gens installés » me dit-elle. « Qui dit télé dit canapé et le confort qui va avec. Quand on est étudiant on n’a pas forcément les moyens (et la place) de l’avoir ». Les images d’archive, elle les regarde, avec curiosité et intérêt. Pour elle, la télévision était plus fédératrice « car tout le monde se branchait pour aller assister à de grands rendez-vous » et affranchie (voire parfois inconséquente): « Quand je vois parler les gens, je me dis que c’était une autre époque, ils étaient plus libres, ils avaient moins de préoccupation liée à l’écologie par exemple, alors, ils pouvaient dire tout et n’importe quoi et parfois même beaucoup d’idioties ».

Alors oui. Oui à l’éparpillement des téléspectateurs au profit des autres plateformes (réseaux sociaux, Netflix), oui à l’évolution incontestable du mode de consommation des images. Mais non à la disparition de la télévision : « Quand la télévision réussit à faire des contenus excellents qu’on ne trouve pas ailleurs, comme une interview au Journal Télévisé du Premier Ministre, la télévision l’emporte devant tous les canaux et reste le média prioritaire et majeur » m'explique François Jost, historien incontournable de la télévision. Pour lui, la télévision continue à évoluer et à inspirer les réseaux sociaux :« Pourquoi les chaînes d’information marchent-elles tellement ? » me demande-t-il. « Parce que l’on a besoin d’être ensemble ». « Et les réseaux sociaux se sont construits ainsi : ce besoin continuel de retrouver la communauté ». Nous assistons, en somme, à la fin d’un cycle : celui du « téléspectateur » au profit du « spectateur numérique ».

 

La colère de Daniel Balavoine face à François Mitterrand | Archive INA © Ina Culte

C’était vraiment mieux avant ?

La colère d’un Daniel Balavoine qui haranguait, fébrile, balbutiant, touchant, un François Mitterrand, embarrassé, médusé par une jeunesse désespérée qui s’exprimait (pour la première fois) le 19 mars 1980 ça avait de l’allure ! Les célèbres répliques de Georges Marchais (qu’« une partie des français regardait pour la politique une autre partie regardait comme plus tard ils regarderont Coluche » dixit Alain Duhamel), ça avait du panache. Valéry Giscard d’Estaing qui lâchait son « M. Mitterrand, j’ai un cœur qui bat comme le vôtre. Vous n’avez pas le monopôle du cœur ! » (à ce jour aucune petite phrase n’aura autant d’impact que ces 10 mots qui ont contribué, Giscard l’a avoué, à le faire élire Président de la République). Serge Gainsbourg qui déchirait un billet de 500F à la télévision en mars 1984 dans l’émission « 7 sur 7 », ça nous rendrait presque fier. Aujourd’hui, quand certains de mes étudiants me proposent comme grand moment de télévision des extraits d’émissions de Cyril Hanouna, mon cœur saigne. À 38 ans, j’ai une haute idée de la télé. À 38 ans, je ferais partie du club des « réac » ?

Alors quoi ? Les jeunes sont-ils la génération de l’inculture, piégés dans des technologies de plus en plus individualisantes, accaparés par leurs écrans abêtissants, drogués à un Instagram ravageur (car basé sur une mise en scène avantageuse et donc forcément fausse de la vie) ? Les yeux sont braqués vers eux : notre mémoire est entre leurs mains. Que vont-ils faire de notre passé ? Alors on s’émeut parfois, on s’indigne souvent - de leur inculture, de leur frivolité, de leur manque d’intérêt. Le « jeune-bashing » est légion. Une facilité. L’angoisse de voir disparaître nos souvenirs. Le Club Dorothée, Doc et Difoul et Mac Gyver pour les uns, Georges Marchais, Thierry la Fronde, le Petit Rapporteur pour les autres.

 « La télévision c’est très générationnel. De Georges Marchais on a en tête des images qui nous ont fait rire mais la télévision, ce n’est pas ça forcément (comprenez les « casseroles » des « Enfants de la télé »), La télévision c’est Cognac-Jay, c’est le couronnement de la reine, ce sont les grands débats politiques. Ce sont tous ces événements qui ont été des moments marquants de la télévision et qui continuent à l’être, et ceux-là, les télespectacteurs de toute génération continuent à les regarder » décrypte François Jost. « C’est dur de chercher quelque chose qu’on ne connaît pas » me fait-il aussi remarquer. Dont acte.

J’ai interrogé mes étudiants et ils ont confirmé : Ils ont tous vu les avions qui percutaient les tours du World Trade Center (certainement les images les plus spectaculaires de l’histoire de la télévision). Ils ont tous vu Dominique Strauss-Kahn invité de Claire Chazal au JT de TF1 en 2011 (qui avait rassemblé 12,5 millions de télespectateurs). Ils ont tous vu l’équipe de France de football gagner la Coupe du Monde 1998 (20,6 millions de téléspectateurs). Ils ont tous vu des images du mariage de Kate et William, le 29 avril 2011. Je comprends à présent que mon inquiétude se nourrit principalement de ma nostalgie et de ma peur, celle de voir mon enfance s’étioler petit à petit.

 

L’Institut National de l’Audiovisuel (INA), un réconciliateur de générations ?

Unique au monde. Exception française. Trésor national.

L’INA est tout cela à la fois. Grâce à lui 17 millions d’heures de programme (depuis 1947) alimentent la plus grande cinémathèque du monde. Grâce à lui, on archive et on diffuse à l’infini dans un puits sans-fond d’images télévisuelles surprenantes, étonnantes, sidérantes, mythiques. Depuis 2006 et l’explosion de la consommation des vidéos une relation directe avec le public s’est créé – les jeunes en première ligne.

Antoine Bayet est responsable du département des éditions numériques à l’INA. Il m’explique la création des 38 chaînes Youtube de l’INA. Politiques, Humour, Faits-divers, Histoire, etc. Toutes chaînes confondues, l’INA comptabilise plus d’un million d’abonnés, Chansons, 336 000 abonnés, Société, 276 000 (« qui correspond aux pages société d’un journal de presse classique ») et Talk-Show, 221 000, en tête. Tous réseaux sociaux confondus, près de 2 millions.

Comment l’INA crée-t-il du contenu ? « Chaque matin, l’équipe – une quarantaine de personnes – réalise un vrai travail éditorial. À la manière d’un média traditionnel on se réunit pour savoir comment on va transmettre une partie du patrimoine audiovisuel que nous avons dans nos archives ». Comment intéresser les jeunes ? Comment parler aux différents âges ? Comment transmettre ? « Tout passe, tout se transmet, tout intéresse » m’assure Antoine Bayet « à condition que l’on s’adapte ». De quelle façon ? « En contextualisant l’archive », « en lui ajoutant des graphiques et du texte pour pouvoir la diffuser sur Facebook par exemple, Instagram et Youtube (à chaque canal sa façon de faire vivre l’archive) ».

Un des derniers exemples en date : l’affaire Gabriel Matzneff. L’archive initiale d’« Apostrophes » chez Bernard Pivot dure 15mn. « Mise telle quelle et non sous-titrée sur Facebook, elle n’aurait pas marché » Retravaillée -recontextualisée, réexpliquée, resserrée (5’11)- elle a captivé. Elle a ainsi permis aux jeunes de découvrir une époque – la liberté des années 70-, une émission –« Apostrophes », la plus célèbre émission littéraire de la télévision, de découvrir un écrivain – lauréat du Prix Renaudot Essai en 2013, et de découvrir un journaliste – Bernard Pivot, grand animateur (et intervieweur) d’émissions culturelles et ancien président de l’Académie Goncourt.

Le succès inattendu de certaines archives comme la série sur les métiers oubliés (et notamment la découverte d’un fromager dans le Cantal), celle sur « L’an 2000 vu par les jeunes » ; le palmarès des vidéos les plus regardées en 2019 et 2018 - Jairo avec sa chanson « Les Jardins du Ciel », Michel Sardou avec « Dix ans plus tôt » et « L’Heure de vérité » avec Hassan II roi du Maroc (qu’une de mes étudiantes avait d’ailleurs choisi)- ne vont-ils pas dans le bon sens ?

1962 : l'An 2000 vu par les jeunes | Archive INA © Ina Société

 

« Ce que l’homme a devant lui, c’est son passé » écrivait Oscar Wilde.
La mémoire collective aura toujours besoin d’images et les images (les plus fortes) survivront de génération en génération. Mieux, elles s’enrichiront des cultures futures. La culture « jeunes » est traversée par des changements étroitement liées à l’environnement technologique et culturel. Ne la stigmatisons pas. Sachons l’accueillir et nous adapter à elle – et tant pis si Georges Marchais n’y survit pas.
Leur spécificité est richesse : l’augmentation, depuis 1998, de la proportion de jeunes regardant des programmes dans une langue étrangère et l’augmentation de l’appropriation d’une culture mondialisée (pop coréenne, série islandaise, rap américain) enrichit considérablement leur identité.

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