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Billet de blog 6 nov. 2022

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Réinsertion après la prison: "Sans l'Îlot je me serai contenté de toucher ma CAF"

Prisons surchargées, récidives élevées : la réinsertion des anciens détenus dans la société est un sujet épineux. Reportage auprès de l'Association l'Ilôt qui oeuvre pour la réinsertion par l'activité économique.

Caroline Pastorelli
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    Laurent a 32 ans.
    Il a passé plusieurs années en prison. Des récidives. Et un engrenage, surtout. Après une formation de CAP de restauration collective qu'il n'a pas terminée, après avoir passé le concours de la gendarmerie sans succès, travaillé à la RATP et été videur dans un bar du 11e arrondissement de Paris, il « tombe dans la facilité ». « Une spirale ». Les mauvaises rencontres, les mauvais quartiers, l'argent facile. « De 25 à 32 ans j'ai plusieurs fois été incarcéré, en Allemagne et en France ». Sa dernière incarcération date d'il y a 19 mois. Condamné à 8 mois de prison, il fait appel. Il en sort avec un bracelet électronique et l'envie de s'en sortir : « Aujourd'hui, j'ai payé ma dette à la société ».

     C'est une main tendue qui l'a mené jusqu'à la prise de conscience. Par l'association Émergence 93 d'abord, créée en 2017 et située à Aubervilliers qui “mène des actions d’insertion auprès des publics majeurs désocialisés” puis l'association l’Îlot. Depuis plus de 50 ans, celle-ci, créée par Jean-Jacques Pagnano, accueille en centres d'hébergement et accompagne les personnes qui sortent de prison en développant des dispositifs de réinsertion par l'activité économique. Car si 90 000 détenus entrent chaque année en prison il y a en a tout autant, 90 000, qui en sortent. Soit près de 300 par jour. « C'est un chiffre que l'on met moins en avant mais qu'il faut prendre en compte » explique Félix de Belloy, président de l'association l'Ilôt. C'est par son métier d'avocat et en tant que commis d'office pour la défense des délinquants et des criminels qu'il a découvert la réalité de l'univers carcéral. « Quand vous sortez de prison c'est qu'avant d'y arriver, votre vie était bousculée et le passage en détention, par définition, ne va pas aider les choses ».

   
    La prison, un accélérateur d'exclusion

    La sortie de prison, on en parle moins, et pourtant, elle constitue une étape cruciale pour la personne ET pour la société. « Angoissante », « compliquée ». « La grande question est de savoir si elle va être logée et où, si elle va être soignée (la plupart souffre de problèmes psychologiques ou d'addictions) et si elle va trouver du travail (64% des personnes ont un niveau collège ou inférieur et 10,9% sont en situation d'illétrisme) » explique Félix de Belloy. « Vous avez ainsi toutes les problématiques de la grande exclusion auxquelles s'ajoute le fait d'être passé par la case prison ». Une charge supplémentaire qui explique le constat d'échec en sortie de détention : 63% des anciens détenus récidivent dans les 5 années (et un tiers récidive avant 12 mois). L'Îlot, tout comme l'Observatoire international des Prisons, pointe du doigt une prise en charge et un accompagnement insuffisants à la sortie de prison.

    Comment s'émouvoir du nombre élevé de récidives quand on sait que rien n'est organisé pour accompagner la personne après sa sortie de prison (30% des personnes n'ont d'ailleurs pas exercé une activité rémunérée durant leur détention)? Comment les personnes peuvent-elles se réinsérer, quand, à leur sortie, elles doivent faire face à de nombreuses épreuves - ruptures familiales, problématiques de logement et une stigmatisation douloureuse de la société ?

    Laurent l'avoue : « Sans l'association l'Îlot, j'aurai gagné mon petit argent de la CAF à la fin du mois sans rien faire d'autre ». « Avant, dans mon ancien quartier, tout le monde me connaissait, j'avais une réputation de fournisseur et je pouvais gagner de l'argent facilement. L'avidité c'est de toujours vouloir plus d'argent, mais ça vous mène à la case prison » raconte-t-il. « C'est mieux de gagner sa vie honnêtement et de ne pas aller en prison car c'est une perte de temps. J'ai compris que c'était mieux de s'intégrer, d'être honnête. On n'est pas dans un pays du tiers-monde, il y a des possibilités qui nous sont offertes pour s'en sortir et il faut les saisir » ajoute-t-il. Aujourd'hui, il se dit « heureux d'avoir trouvé une copine et d'avoir croisé la route de l'Ilôt ». Car, après avoir déménagé dans un autre quartier - « pour couper les ponts avec (s)a vie d'avant » et deux stages dans le milieu de la restauration au Ministère de l'Agriculture et à Bobigny – rendus possible par le dispositif de réinsertion professionnelle de l'Ilôt - il a réussi à décrocher un CDI. « Je suis sur la bonne voie maintenant même si j'ai encore de temps en temps des petits moments de burn out bizarres ».

L'Association l'Ilôt accompagne les personnes qui sortent de prison en développant des dispositifs de réinsertion par l'activité économique © L'Association l'Ilôt

    Des ateliers de développement socio-professionnels

    Redonner confiance et l'envie de se projeter. Apprendre un métier pour se réinsérer. Retrouver une vie normale. Voilà les objectifs des ateliers de l'Ilôt, une réponse à la récidive, « un échec que nous refusons » explique Félix de Belloy. Ce sont des ateliers et chantiers d'insertion qui emploient, forment et accompagnent vers la reprise d'une activité professionnelle. Les bénéficiaires sont des personnes en grande exclusion, au chômage de longue durée ou sortant de prison. Ils fonctionnent sur trois temps : l'école (le français, les outils numériques, les règles de savoir-être professionnel), les ateliers (formation à des métiers tels que la restauration, la mécanique et l’artisanat) et les stages professionnels (deux de six semaines pour se confronter à des milieux différents).

    Et ça marche ! Parmi les 108 personnes accompagnées en 2021, 35% ont trouvé un travail (alors que Pôle Emploi annonce un taux de retour à l'emploi de 6,5% au niveau national).

Mounir Aïssa, formation à l'Association l'Ilôt © Caroline Pastorelli

         Tout d'abord, il faut installer une relation de confiance, « les traiter d'égal à égal » explique Mounim Aïssa, formateur à l'Ilôt, qui, après une première vie professionnelle de chargé de cours à l'École de Management de Clermont-Ferrand s'est reconverti par « envie, depuis longtemps, d'être avec ce public ». « La confiance, le respect, c'est ce qui fait la différence dans la relation avec eux. J'ai confiance en eux et petit à petit ils ont confiance en moi. Puis il faut leur donner l'envie. Car la plus grosse difficulté pour eux est qu'ils avaient perdu toute notion de projection - en cellule, ils attendent que ça passe- et tout sentiment d'utilité. Ils pensent 'Je suis chômeur, je ne sers à rien'. À cela vous ajoutez la dureté de l'univers carcéral qui fait qu'ils sont allergiques à l'autorité, ils n'ont tout simplement plus de place pour recevoir des ordres et vous avez devant vous toutes les explications de la difficulté de la réinsertion ».

        Comment les amener à démarrer une nouvelle vie en restant dans le même environnement ? Comment leur donner l'envie de choisir un métier honnête et moins lucratif ? Comment leur donner le goût de s'en sortir ? Des défis complexes mais « passionnants » que Mounim doit relever chaque jour. « Il y a beaucoup de reconnaissance chez eux. Souvent, ils passent nous dire 'Merci, merci pour ce que vous avez fait pour moi, merci d'avoir cru en moi'. Voir ces personnes réussir et avoir une nouvelle vie c'est très gratifiant. Quand ils sortent de centres d'hébergement par exemple et qu'ils me disent 'Mounir, j'ai un appartement à moi !' c'est extraordinaire pour moi. Parfois même, j'ai leurs mamans qui m'appellent pour me remercier ! » raconte Mounir. « Il faut donner une chance à ces personnes car la plupart la saisisse. Le tout est de les accompagner et leur permettre de reprendre confiance en eux ».

    
    « Petit à petit, on arrive à aller de l'avant »

    Comme Alexandre, Aboubacar, Amira, Sonia, Aziz, Alexis et Thomas ont été accompagnés par l'association l'Îlot. Présents à l'atelier REX "Retours d'expériences" animé par Mounir le 3 octobre dernier - atelier qui venait clore 11 mois d'accompagnement - tous ont avoué après coup avoir « appréhendé leur stage » et finalement « être fiers de l'avoir réussi  ». « J'ai découvert que je pouvais aller au bout de mes objectifs. Avant j'avais la flemme de tout. Maintenant, quand j'entreprends des choses, je les fais, je suis autonome. C'est moi qui ai trouvé mon stage, qui ai géré l'administratif » confie Aboubacar qui, à 30 ans, s'est pris en main pour « rendre fière sa mère et montrer l'exemple à ses frères ». Son stage, il l'a réalisé dans la cantine d'une clinique privée à Aulnay-sous-Bois. « Je me suis étonné moi-même de voir tout ce que je pouvais faire, comme être à l'heure, me lever en avance, prendre des initiatives, avoir des responsabilités car les plats que je préparais étaient pour des patients fragiles et il fallait être vigilant ». Aziz, 28 ans, a, lui, réalisé son stage dans un EHPAD : « C'était une petite cuisine et je me suis super bien entendu avec l'équipe, ça m'a apporté plein de choses. Je pensais que ça allait être plus dur, que j'allais faire plus de tâches, qu'il y aurait plus de plonge. J'appréhendais. Mais au final j'ai vu que c'était facile, surtout grâce à ce qu'on nous a appris à l'Ilôt. C'était les mêmes choses mais en plus grande quantité donc j'ai été bien préparé. »

    Sonia a 45 ans. Elle est algérienne. Depuis 18 ans qu'elle est France elle n'avait jamais travaillé : « Avant j'étais perdue car je cherchais un emploi partout et on me disait que je n'avais pas de diplômes. Toutes les portes se sont fermées. Je ne voyais pas de solution. Je n'avais pas le niveau pour le stage, pas le niveau pour la formation. Je n'ai pas de bac, pas de travail. Et puis grâce à cette formation et aux stages j'ai pu trouver un travail. Merci à vous, vous avez fait beaucoup de choses pour moi ». « Sonia », demande Mounir, « vous avez évolué sur quoi pendant toute cette période ? ». « Sur la confiance en moi. Ça m'a fait évoluer par rapport à ma personne. C'est le travail qui fait évoluer tout le monde et pas forcément les études ». « Ces expériences ont permis de changer le regard qu'on a sur nous » confirme Alexis, 31 ans. « Il ne faut pas chercher à savoir comment on est tombé, il faut chercher à savoir comment on va se relever » conclue Mounir. « On a tous fait des erreurs. Et dans le monde du travail, ce qui compte, c''est votre qualité de travail. L'effort finit toujours par payer ».
   L'atelier "REX" se termine sur des applaudissements. La parole s'est libérée, la confiance s'est renforcée, petit à petit. Et surtout, la fierté, de s'en être sortis.

    Grâce à l'Ilôt et d'autres associations de réinsertion, le combat pour un changement de regard sur celles et ceux qui ont connu la prison gagne du terrain. Mais encore trop doucement. Il nous incombe à tous de faire évoluer nos préjugés comme il incombe aux pouvoirs publics de donner les moyens à ces personnes pour se réinsérer. Ces expériences de réinsertion réussies nous montrent bien à quel point il est nécessaire et urgent de donner une place centrale à l'accompagnement. "Si nous pouvions assurer la réinsertion de 60% des personnes sortant de détention, donc leur éviter un retour en prison, l’État économiserait plus de 500 millions d’euros par an. Une récidive, c’est souvent de nouvelles victimes. Et c’est toujours un échec pour la personne condamnée, pour le système judiciaire et pour la société tout entière" conclue Félix de Belloy.

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