La (belle) affiche de film a-t-elle disparu?

Au début était l’affiche de cinéma. La toute première, créée pour les frères Lumières s’est envolée l’été dernier pour 190 000€ chez Sotheby’s. Le film « L’Arroseur arrosé » avait été diffusé le 28 décembre 1895 (devant 33 personnes, 1 franc l’entrée), préfigurant ce qui allait devenir l’un des phénomènes culturels et artistiques sociaux les plus importants du 20e siècle.

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         Interroger sur nos affiches préférées, c’est se replonger immanquablement 30 ou 40 ans en arrière : « Retour vers le futur » pour beaucoup, « Orange Mécanique », « Indiana Jones », « Le Dernier Empereur », « E.T. », « L’Exorciste » pour d’autres. Combien sommes-nous, petits et grands, cinéphiles ou simples amateurs de cinéma, à avoir été touchés par une affiche, saisis ou émus par sa beauté et son graphisme ?

         Chaque mercredi (pour cause de jour de repos des écoliers) depuis des décennies, c’est la valse des films et des affiches. 20 films par semaine, près de 1000 par an dans 2000 salles et 6000 écrans. L’affiche est omniprésente ; l’image, abondante. Foisonnante. Presque entêtante. Interdit de publicité à la télévision –spécificité française-, le cinéma s’affiche : sur les colonnes Morris, les devantures des cinémas, les flancs de bus et les allées de métro. C’est dire si l’affiche de film peuple nos vies.

         « J’avais un copain qui avait l’affiche des « Gremlins » dans sa chambre et elle me fascinait » explique Quentin Durand, passionné de cinéma, dont le compte Twitter « Le stagiaire des affiches » décrypte les images du 7e art. « J’avais 12 ans et je me rappelle de ces deux petites mains qui sortaient, de deux petits yeux au fond de la boîte. C’était ma première vraie expérience d’affiche de film qui en plus remplissait son rôle : celle de donner envie d’aller voir le film. »

Laurent Melki, le plus grand illustrateur français d’affiches de films, celui qui a réalisé plus de 500 K7, VHS et DVD, célèbre pour ses affiches d’épouvante et les films de Belmondo se souvient aussi de sa première fois. « J’avais 22 ans, je marchais dans la rue et d’un coup je suis resté scotché. En 4 par 3 devant moi, je l’ai dévisagée près d’un quart d’heure comme si je dévisageais la Joconde. C’était l’affiche de Rambo. »

Magistrales œuvres d’art qui impactaient autant qu’elles fascinaient…

 

Archive personnelle Laurent Melki. Archive personnelle Laurent Melki.
Affiches de films réalisées par Laurent Melki © Laurent Melki Affiches de films réalisées par Laurent Melki © Laurent Melki

          L’affiche de film pour donner envie
 

          « Créer du rêve dans la rue, choper les gens avec un hameçon et les tirer jusqu’au cinéma. » voilà pour Laurent Melki le rôle d’une affiche. « Il faut que graphiquement il se passe quelque chose » dit Quentin Durand. Avec la bande-annonce, elle est en effet le premier contact avec le film. « Une belle affiche est la carte de visite du spectateur » rajoute Renato Casaro illustrateur italien fétiche de Quentin Tarantino, Sergio Leone, Francis Ford Coppola, Bertolucci, Luc Besson, entre autres. « Le Parrain », « Il était une fois en Amérique », « Mon nom est personne » c’est lui. « Danse avec les loups », « Rambo », « Nikita », c’est encore lui.

Mais qu’est-ce qu’une affiche réussie au juste ? « Une bonne affiche doit être une affiche risquée et originale » selon Laurent Melki. « Il faut  qu’elle attrape votre œil et vous procure une émotion » pour Melchior Lamy, directeur artistique de l’agence Leroy et Rose à Los Angeles qui a réalisé l’affiche « Les 8 salopards » de Tarantino -affiche choisie parmi 1500 affiches proposée par 4 agences différentes. « Elle doit être graphique et explosive » enfin pour Quentin Durand.

Disons que l’affiche n’a de valeur que par l’émotion qu’elle dégage… Et nul doute que les affiches de film des années 70, 80 et 90 ont rempli ce rôle. Et c’est sans doute parler d’un temps où les illustrateurs étaient d’excellents dessinateurs voire de grands peintres.

              L’exception confirme la règle toutefois.
              C’était en 1975. L’affiche des « Dents de la mer » débarquait et devenait instantanément l’une des images les plus puissantes du siècle dernier. Peu de sophistication artistique : le design est simple, inspiré d’une couverture de livre, mais diablement efficace. Le rouge vif du titre agit comme une anticipation du sang de l’attaque du requin. La nageuse est prise en étau entre le titre du film et les dents du requin. Aucun moyen d’échapper à l’attaque. Aucun moyen non plus d’échapper à l’envie d’aller voir le film. La suite on la connaît : 5e film le plus rentable pour Universal, il est et reste dans le peloton de tête du box-office mondial.
             Quant à l’affiche, elle aussi a changé le cours de l’histoire : Roger Kastel et Tony Seiniger sont devenus des figures emblématiques : l’un a réalisé les célèbres affiches de Star Wars, l’autre a fait une grande carrière dans le marketing cinéma (Voir « un photographe britannique a reconstitué la pose emblématique de la célèbre affiche du film "Jaws")

 

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         Des courants artistiques selon les époques

 
         L’affiche de cinéma est un art à part entière. Elle a été, comme la peinture, la sculpture ou la littérature, traversée par plusieurs courants artistiques – avec deux pics, du plus épuré (dans les années 50) au plus flamboyant (dans les années 80).

         L’âge d’or des affiches de film se situe dans les années 50. Avec l’arrivée de la télévision qui lui fait concurrence (entre 1945 et 1970, la fréquentation des salles a été divisée par trois), le cinéma doit trouver des ficelles pour continuer à attirer les spectateurs dans ses salles. Les budgets sont octroyés aux illustrateurs et le marché de l’affiche de film explose : c’est la période figurative. Dans les années 60 les dessins deviennent plus stylisés, plus détaillés, plus pops à l’image de l’affiche « Breakfast at Tiffany’s » de Truman Capote. Avec les années 70 les lumières très diffuses font leur apparition (« Superman ») pour déboucher, dans les années 80, vers les blockbusters avec « Star Wars ». Place à la surenchère d’action (« Conan le Barbare », « Retour vers le futur », « Les dents de la mer ») : l’image est riche, puissante, percutante.

 

Esquisse (à gauche) de "Rambo" de Renato Casaro (archive personnelle). © Renato Casaro Esquisse (à gauche) de "Rambo" de Renato Casaro (archive personnelle). © Renato Casaro

Affiches de films réalisées par Renato Casaro. Affiches de films réalisées par Renato Casaro.

         Il y a eu des coups de génies et des navets absolus, des immenses succès et des échecs colossaux. Chaque film et chaque affiche ont leur carrière. Parfois communes, parfois divergentes. Certaines affiches peuvent survivre aux films - c’est le cas de certains Belmondo-, certaines peuvent devenir carrément cultes –« L’Empire du soleil », « Apocalypse Now » (allez voir « Poster Fever », petit bijou d’inventivité qui donne vie aux affiches de cinéma cultes)-, certaines peuvent même lancer des modes – l’affiche jaune de « Little Miss Sunshine » offrait pour la première fois au public un ton entièrement monochrome. La plupart peut, enfin, participer au succès du film. « L’une de mes plus grandes fiertés » raconte Renato Casaro « est d’avoir reçu un jour une lettre de Tarantino me disant : ‘Merci beaucoup pour ton art qui fait la grâce de mon film’». Même souvenir, ému, lorsque Terence Hill et Burt Spencer lui ont confié « avoir l'impression que ses affiches avaient vraiment contribué à la popularité de leurs films. »

        Et aujourd’hui alors ? Que dire d’une affiche de film ? Dans quel courant s’inscrit-elle ? Peut-on encore parler d’œuvre d’art ?

 

       La standardisation des affiches ou la tyrannie du marketing

        « Windows nous a tués. Avant c’était le marché du désir, maintenant c’est le marché tout court » explique Laurent Melki. « Aujourd'hui, avec l'avènement de la technologie numérique, l'affiche a perdu l'attrait de l'œuvre d'art » renchérit Renato Casaro. « L’arrivée de Photoshop ce fut pour le meilleur et surtout pour le pire » cloute Melchior Lamy. 4 mois, en moyenne, pour faire une affiche dans les années 80 contre 15 jours aujourd’hui, cherchez l’erreur ! Perte de qualité, perte de créativité, perte de singularité : les affiches sont devenues formatées, travaillées à la chaîne, fidèle au monde actuel, où la consommation est rapide, instinctive, impatiente. « Aujourd’hui il y a une telle hyper-consommation d’images, partout, qu’on crée des affiches pour que le spectateur n’ait plus à réfléchir. La concurrence est telle que les producteurs et distributeurs veulent que le spectateur sache déjà, en voyant l’affiche, ce qu’il va voir au cinéma. Plus de place au mystère, plus de place à la surprise, plus de temps, tout court » décrypte Quentin Durand.

          Une étude, parue il y a presque 20 ans pour le CNC (mais les choses n’ont pas changé depuis), décodait les tendances graphiques des affiches, à commencer par la couleur, facteur important d’identification des genres. En vrac, en voici les principales caractéristiques : le bleu est dédié au cinéma documentaire et animalier, le rose et le rouge pour les films romantiques, le jaune pour les films indépendants, le noir pour les ténèbres et l’angoisse et les couleurs vives et franches pour les comédies. Côté personnage, il posera de trois quart avec un regard inquiet pour les films policiers, il sera armé pour les films d’aventure. Côté écriture, les procédés varient selon les cultures : en France, on privilégie le minuscule, le nom du réalisateur est au cœur de l’affiche (« un film de ») tandis qu’aux Etats-Unis le nom sera mêlé à celui des acteurs.

          Une affiche de film comme une publicité pour un parfum ? Pas loin… Au grand dam des collectionneurs d’affiches, passionnés de belles images et dessinateurs talentueux. Au grand dam aussi du grand public qui partage sans doute ce sentiment d’uniformisation de la consommation et de la marchandisation du cinéma.

Compte Twitter "Le Stagiaire des Affiches" © Quentin Durand Compte Twitter "Le Stagiaire des Affiches" © Quentin Durand

           
           Les affiches de film à l'ère de Netflix

           Impossible, pour terminer, de parler cinéma sans parler de Netflix.

           Son arrivée (150 millions d’abonnés dans le monde dont 5 millions en France) a redessiné l’industrie du cinéma, indiscutablement. Au cœur de la plateforme, un système d’algorithme bien huilé qui repose sur un catalogue vertigineux où le contenu visuel (peu de texte) défile sous forme de dizaines, de centaines, de milliers d’affiches. Il y a deux ans, Netflix annonçait une nouveauté : les images seraient à présent choisies en fonction des goûts des consommateurs, comprenez pour le même film une dizaine d’images vous sera proposée selon vos goûts ou vos récents visionnages.         

Dans un contexte commercial à outrance, quelle place pour l’affiche de film réduite à de minuscules vignettes formatées ? Vous avez 2 heures. Ou plutôt 2 minutes, tant la réponse est malheureusement évidente.

Pour marquer la sortie de ses principales créations originales, comme la dernière saison de "Stranger Things", Netflix a mis au point une galerie de vignettes correspondant chacune à un certain public. Pour marquer la sortie de ses principales créations originales, comme la dernière saison de "Stranger Things", Netflix a mis au point une galerie de vignettes correspondant chacune à un certain public.

 
           Et pourtant. Ne désespérons pas : la mode est un éternel recommencement.
          « Aujourd’hui on en a marre des photos ». Le goût des belles affiches ? « Ça va revenir » assure, Laurent Melki.
Pour preuve cette affiche qui a fait l'unanimité, récemment, parmi les professionnels et le grand public : « La fameuse invasion des ours en Sicile », film d'animation français dont l’affiche (et le film) a été réalisée par un certain Laurenzo Matteotti qui n’est autre qu’illustrateur et dessinateur de bandes-dessinées...

 

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