Caroline Pastorelli
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 mai 2020

Caroline Pastorelli
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Renforts en unités COVID-19 de gériatrie: «Cette expérience nous a marqués à vie»

Ils travaillent à l'APHP mais étaient tous dispatchés dans la capitale.

Caroline Pastorelli
Journaliste
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

    Dermatologues, diabétologues, cardiologues, rhumatologues, ophtalmologues, gastro-entérologues personne ne se connaissait ou, juste de nom : alors qu’à partir du 10 mars leur service se vidait petit à petit, que leurs consultations s’annulaient, la patientèle désertant les consultations de peur d’y être contaminée et que la moitié de l’humanité se confinait, ils ont choisi de s’engager en venant grossir les rangs des services débordés. Affectés pour certains à l’hôpital gérontologique Broca à Paris, ils ont vécu pendant ces deux mois une expérience qui les a marqués à tout jamais.
    Récit.                    

Crédit : SIPA Press

Le 28 mars ils étaient déjà 8000 à s’être portés volontaires en Île-de-France, deuxième région la plus touchée par l’épidémie de COVID-19. Les services étaient exsangues, les équipes à bout de souffle : le pays manquait cruellement de médecins pour faire face à ce cataclysme sanitaire. « C’était du jamais vu » explique le Pr Olivier Hanon, gériatre à l’Hôpital Broca à Paris. « On a vite vu qu’on allait être débordé. On voyait plein de malades infectés arriver, 6 par jour, tous les jours, de façon continue, dans des états très graves. On a créé une unité Covid spécifique qui nous a demandé énormément de temps et de moyens humains. On est passé de 53 lits à 130 lits au total et à près de 300% d’augmentation en personnel médical en quelques semaines. »
          
Heureusement, la solidarité entre soignants a très bien fonctionné. Tous ont répondu présents pour maintenir ce cap difficile. Surtout du côté des jeunes. « Tout le monde a envoyé ses troupes pour aider. Les étudiants en médecine sont venus nombreux, près de 150 en 8 semaines. Les plus jeunes, le 2e et 3e années de médecine ont endossé les rôles d’aides-soignants, les 4e, 5e et 6e années, les rôles d’infirmiers, chacun en binôme avec un soignant titulaire » explique Olivier Hanon sincèrement touché, surpris même, de tant de solidarité chez ces jeunes qui ont pour la plupart leur concours d’internat à passer dans les prochaines semaines, échéance majeure, cruciale, dans la vie d’un médecin.« J’ai été stupéfait par la volonté, l’enthousiasme de tous ces gens qui sont venus aider des gens âgés en gériatrie alors qu’ils pouvaient se faire infecter » dit-t-il ému et profondément reconnaissant. « Les soignants, ils allaient dans des unités COVID avec du virus un peu partout »…« Soignant c’est une vraie vocation ! » avoue-t-il.

              Ils s’appellent Anna, Alexandre, Bénédicte, Tiffany. Ce sont des jeunes médecins, entre 30 et 35 ans, dermatologues, diabétologues, cardiologues dont l’activité professionnelle s’est réduite comme peau de chagrin au fur et à mesure que l’épidémie gagnait du terrain.
              Dr Alexandre Cinaud, 31 ans, cardiologue à l’Hôtel Dieu à Paris a dû attendre quelques jours avant de venir en renfort à Broca. Infecté par le COVID, sa seule préoccupation était de ne plus être contagieux pour pouvoir rejoindre le service : « je stressais de ne pas arriver à temps pour aider tout le monde ». Affecté en service de gériatrie, « là où il y a le moins de soignants », il ne s’est pas posé de question. Pas de surprise. Pas de protestation. On a besoin de lui, c’est donc là-bas qu’il ira. « Ça nous paraissait un peu impensable de rester chez nous » confirment elles aussi les Dr Bénédicte Oules et Tiffany Klejtman, dermatologues de 30 et 34 ans venues également en renfort à l’hôpital Broca.
La peur d’être infectés ? Oui et non. Oui puis non. « Si on commence à penser à ça… » soupire Alexandre Cinaud. « J’avoue j’y ai pensé le premier jour » admet le Dr Tiffany Klejtman. « On avait l’impression de voir du virus partout et de se faire attaquer. Finalement on a relativisé et on s’est dit que si on l’avait, on avait plus de 90% de chances de faire une forme bénigne étant jeunes ». « Ce qui nous a le plus inquiétées c’était le risque pour nos proches, nos compagnons, de ne pas les mettre en danger » confie le Dr Bénédicte Oules. Certains volontaires et titulaires du service ont été infectés. Asymptomatiques ou vraiment malades. Une fois guéris et plus contagieux ils sont tous revenus.

            Le Dr Anna Vaczalvik est endocrinologue à l’Hôpital Cochin à Paris. À 31 ans, elle-aussi n’a pas hésité une seule seconde. Sa réaffectation en service de gériatrie Covid lui a quand même donné un peu d’appréhension : « L’approche gériatrique de la médecine, je n’y ai été pas forcément habituée. Après ça reste de la médecine mais j’avais à cœur de bien savoir prendre en charge ces patients mais tout s’est très bien passé, l’équipe a été très attentive ».
Olivier Hanon, lui, leur témoigne à nouveau son admiration : « Arriver comme ça, en gériatrie quand on est ophtalmologue, habitués à ne voir que des yeux et là on vous remet un stéthoscope face à des patients très malades, parfois non réanimatoires dans des détresses respiratoires aigües, des souffrances lourdes, des fins de vie à gérer… ». (Silence). Il reprend : « En rhumatologie, en ophtalmologie, on ne voit pas beaucoup de patients décéder ».
Il a fallu les former non pas à la gériatrie mais au COVID. « S’habiller en cosmonaute de la tête aux pieds pour entrer dans les chambres des patients et les ausculter, on n’avait pas l’habitude » ajoute Olivier Hanon. « Mais on a vite progressé » témoignent-ils d’une même voix. « On s’est enrichi des compétences de chacun. Autant de malades aussi graves sur une période aussi courte… ! Les patients âgés ont été touchés de façon très importante. On a réussi à faire une bonne prise en charge et à en guérir beaucoup, grâce aux renforts » conclue Olivier Hanon.

         Une aventure « particulière, « incroyable », « très riche sur le plan humain et médical », « une sacrée ambiance et un sacré soutien ».
Tous partagent le même ressenti. Tous ont dû et su s’adapter. De nouveaux collègues, des nouveaux lieux d’exercice, des unités réaménagées, l’expérience singulière, inédite de « voir arriver autant de malades d’une maladie que l’on ne connaît pas », créer des binômes temporaires, réaliser une autre médecine chez des patients âgés… Des difficultés de taille qu’il a fallu savoir dépasser : « En tant que spécialistes d’organes, on a forcément des réflexes différents et notamment ceux de faire de nombreux examens ou de passer son patient sous le bistouri plus facilement. Avec le patient âgé très malade, ce n’est pas possible ». « On vient de spécialités différentes mais on traite les mêmes types de patients, parfois même, on s’est rendus compte qu’on soignait les mêmes patients ». Pas d’ego. Place à la complémentarité. On s’enrichit. On s’apprend. On s’inspire. « Chacun apporte sa pierre ». Pour soigner. Pour guérir (dans le meilleur des cas). Pour accompagner vers la fin de vie (dans le pire).

          La gériatrie ? Une découverte pour la plupart même si la fibre gériatrique était déjà présente pour certains. « Notre regard sur les hôpitaux gériatriques a complètement changé. Ce n’est absolument pas un mouroir, bien au contraire » affirme enthousiaste, Tiffany Klejtman. Des morts, bien sûr, il y en a eu, et beaucoup, mais de la vie aussi, tellement. « J’ai été stupéfaite de voir à quel point les personnes âgées pouvaient être pleines de ressources ! » ajoute Anna Vaczalvik. L’unité COVID gériatrie ? « Une sorte de DES en accéléré ». Même si en dermato, en cardio, en diabéto, les patients âgés, ça les connaît, l’unité COVID gériatrie avec des mesures d’hygiène drastiques (« au début il y avait beaucoup de contaminations entre soignants, après on a bien appris ») avec des « patients très âgés, souvent avec des troubles cognitifs, de la démence et très comorbides », c’est autre chose. « Les décisions de soin ne sont pas les mêmes. » On les croit sur parole.

           La discipline est difficile. Complexe. Exigeante : « C’était très intéressant de voir leur vision de la gériatrie. On se rend mieux compte que la gériatrie, c’est une façon de soigner les malades, qui n’est pas centrée sur l’organe mais sur l’intérêt du patient, avec une approche très globale, des discussions collégiales. Ça va nous aider pour la suite, c’est certain » assure Bénédicte Oules­. Alexandre Cinaud, lui, raconte avoir « été remis très vite dans le bain des consultations d’annonce. Ça faisait un moment que je n’annonçais plus de décès. Il a fallu re-puiser dans mes souvenirs et réapprendre ».
           Avouons-le, la gériatrie souffre d’une mauvaise image, encore et toujours. Dans la société vieillir n’a pas bonne presse. Et les personnes âgées devenus patients âgés lorsqu’ils souffrent de maladies en paient les frais :« Je me suis rendu compte de la difficulté à obtenir des examens pour les patients âgés » confirme Alexandre Cinaud. L’âgisme a ses raisons que l’éthique ignore ? « Les gens ne connaissent pas forcément ce qu’est la gériatrie » déplore Olivier Hanon, « c’est vraiment de la médecine aigüe passionnante, une médecine de précision avec des diagnostics complexes ». « On a clairement embelli notre vision de la gériatrie, c’est une discipline extrêmement compliquée, qui demande encore plus de patience et de connaissances » poursuivent Tiffany et Bénédicte qui ont trouvé qu’« avoir des patients sur la durée permettait de prendre le temps de mieux les connaître et mieux les soigner ». Pour Anna Vaczalvik, « c’est une spécialité bien plus pluri-disciplinaire que les autres ».

         Aujourd’hui, la cadence s’est ralentie. Le confinement a porté ses fruits. Émus des applaudissements à 20h ?« Bien sûr, ça fait chaud au cœur mais on a fait juste notre métier qu’on adore. Et puis nous, on n’a pas vécu le confinement » répond, humble, Bénédicte Oules.
Émus par leur départ ? Oui aussi. Émus de quitter l’unité, émus de quitter leurs (nouveaux) collègues, émus de quitter les patients auxquels forcément ils se sont attachés. « Une patiente avait été hospitalisée pour dépression puis elle a été infectée par le COVID. Ce fut une patiente difficile à soigner. Quand je suis partie et qu’elle m’a demandé de rebrancher son téléphone pour être en lien avec son fils elle avait l’air apaisée, ça m’a beaucoup touchée » raconte Anna Vaczalvik. Tiffany Klejtman, elle, se souvient d’une « petite patiente partie la semaine passée en SSR post COVID très attachante ». « Quand je lui ai au revoir et lui ai souhaité un bon retour dans sa famille elle m’a dit « vous savez, en ce moment, ma famille c’est vous ».(Sourire attendri).
        Entre nouveaux collègues, c’est sûr, les liens vont perdurer. « On a mis des visages derrière des noms, des personnes derrière des adresses emails, des lieux derrière des photos ». Les pratiques médicales seront modifiées à jamais, les regards entre discipline changés, des amitiés entre soignants (de toute spécialités) nouées. Les numéros de téléphone sont laissés avec la promesse de se revoir, de revenir en renfort si besoin et surtout des décisions médicales ont été prises pour l’avenir, comme des équipes mobiles de dermatologie ou de cardiologie. L’objectif : préserver les patients âgés. Le bénéfice : pour la médecine française et les patients sans aucun doute.

       L’été arrivant, maintenant, avec sa canicule et son virus toujours présent, la peur d’être à nouveau en sous-effectif est forcément dans l’esprit d’Olivier Hanon et de tous ses collègues médecins gériatres des différents hôpitaux. Il y a en effet de quoi redouter encore une vague de surmortalité chez les patients âgés. Qu’il doit être difficile de faire un métier où l’on vit sans cesse sous la pression de ne pas pouvoir l’exercer correctement ! Qu’il doit être difficile aussi quand on a choisi de soigner des patients âgés de ne pas pouvoir les prendre en charge de façon satisfaisante, comme n’importe quel autre citoyen de notre pays. La médecine est une vocation. Le manque de moyens, une aberrance. Pire, un contre-sens.

(Soupirs longs).

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon
Journal — Euro
La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond
Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz
En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.
par Denys Laboutière
Billet d’édition
Klaus Barbie - la route du rat
En parallèle d'une exposition aux Archives départementales du Rhône, les éditions Urban publient un album exceptionnel retraçant l'itinéraire de Klaus Barbie de sa jeunesse hitlérienne à son procès à Lyon. Porté par les dessins du dessinateur de presse qui a couvert le procès historique en 1987, le document est une remarquable plongée dans la froide réalité d'une vie de meurtres et d'impunité.
par Sofiene Boumaza
Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac
Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot mène à tout, y compris au pire. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur international français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod