"Ehpad bashing" : pourquoi déteste-t-on (tant) les Ehpad ?

« Finir en Ehpad ? Plutôt mourir ! » Les Ehpad n’ont pas la côte. Il faut dire qu’ils accumulent les tares : un endroit cher, dont on ne revient jamais et qui cache sous son petit mouchoir ceux que l’on ne voudrait jamais voir : les vieux grabataires. Combo parfait, la sentence est tombée : les Ehpad seront ces lieux où l’on maltraite nos vieux. Le verdict n’est-il pas rapide ?

Quelle population vit en Ehpad ? À quoi y ressemble la vie ? Quelle est la réalité du métier d’aide-soignant ? Et pourquoi est-il bon ton de les critiquer ? En vue de la Journée mondiale de lutte contre la maltraitance des personnes âgées que nous célébrons le samedi 16 juin, j’ai souhaité me rendre en Ehpad.

 

« Je n’ai pas honte, je ne m’en excuse pas. J’en suis même très fière » : Gaëlle a 36 ans et dirige un Ehpad Korian en région parisienne, sur les bords de la Marne. Ses résidents ont en moyenne 90 ans. Les accusations de maltraitance, elle ne les comprend pas : « Ce n’est pas le reflet de notre quotidien, c’est incompréhensible, ce sont des choses qui nous heurtent. Au quotidien on se bat pour de belles choses et quand on voit dans les médias qu’on ne retient que le mauvais, c’est injuste et dur à vivre, pour les salariés, pour les résidents et pour les familles qui culpabilisent ». Les Ehpad sont-ils les boucs-émissaires d’une société qui ne veut pas s’occuper de ses vieux ? Sans doute.

Les Ehpad ont été créés pour accueillir et prendre soin des personnes en perte d’autonomie – c’est-à-dire celles qui ne peuvent plus s’occuper d’elles-mêmes. 800 000 personnes réparties dans près de 7500 établissements en France. « Dernières maisons », elles ont pour fonction l’accueil jusqu’à la fin de vie. Difficile vocation. Courageuse vocation. L’ambition n’est plus de guérir -la médecine n’y fait plus de miracles – mais d’accompagner. Accompagner jusqu’à la fin des grands malades d’Alzheimer, des profils psychiatriques lourds (18% de la population âgée). Les Ehpad sont une sorte de no-go zones (qui a vraiment envie d’y aller ?) où vit une population dite sensible. On y entre sur la pointe des pieds. La peur d’y côtoyer les âmes fatiguées. L’appréhension, terrifiante, douloureuse, d’y croiser son propre reflet - qui peut en effet prédire sa fin ?

Première surprise : la vie n’a pas déserté, au contraire, elle y est même plus présente que je ne pouvais imaginer. « On ne déprime pas ici paradoxalement » me dit Éric, cadre de santé de l’établissement. « Les résidents vivent ici, c’est leur maison, c’est chez eux, ce n’est pas triste ». Il y a de la vie. Il y a des rires. Il y a des larmes. Des disputes. Des belles amitiés. Des histoires d’amour. Une société dans une société. Une école de la vie qui fait « relativiser sur ses petits problèmes à soi » poursuit Éric. Le cadre est plutôt agréable, le personnel majoritairement chaleureux et dévoué. « On ne peut pas demander mieux. » me dit Andrée, bientôt 100 ans. C’est en effet la sensation que j’ai. L’organisation est faite autour du résident. « Une personne, une pathologie, une prise en charge », voilà le mot d’ordre. Le résident ne souhaite pas descendre déjeuner au réfectoire ? On lui apporte un plateau-repas dans sa chambre. La résidente n’aime pas le poisson ou souhaite du vin ? Le plat est adapté. Le résident a des problèmes de déglutition ? On mixe. Le résident aime cuisiner ? On l’accompagne à Monoprix acheter des produits. C’est d’ailleurs le cas d’André, un charmant monsieur de 93 ans, ancien travailleur à l’usine (automobile), mobilisé sur la ligne Maginot pendant la guerre, parachutiste en Algérie « pour pouvoir rendre visite à (sa) future femme plus facilement » et qui a « failli se faire tuer bêtement par un allemand à la Libération ». Lui qui pensait ne pas arriver à vieillir à cause de « tous les tourments qu’(il) a connus » est heureux de « ne plus avoir le stress de la vie active ». Passionné par le jardinage, sa main verte est intacte. C’est donc à lui qu’est revenue la charge du jardin de l’Ehpad. Fierté personnelle. Fierté des résidents. Fierté des encadrants : « Quand on peut essayer de garder ce qu’ils aimaient faire, on est content de le faire et eux aussi, ça les maintient dans une activité » m’explique Gaëlle.

André, 93 ans, est résident de l’Ehpad Korian Les Lierres au Perreux-sur-Marne. Derrière lui, le jardin qu’il entretient tous les jours. © Caroline Pastorelli André, 93 ans, est résident de l’Ehpad Korian Les Lierres au Perreux-sur-Marne. Derrière lui, le jardin qu’il entretient tous les jours. © Caroline Pastorelli

 

Les maisons de retraite, et c’est ce que j’ai découvert, regorgent d’histoires de vie passionnantes, de livres encore ouverts, de savoirs à transmettre. Encore faut-il prendre le temps de s’intéresser aux personnes âgées. Prendre le temps de les écouter se raconter.

Je marche dans les couloirs de l’Ehpad rue Daumesnil.
Le cycle de la vie se joue devant mes yeux. Certains lisent. D’autres se reposent dans leur chambre. Je fais connaissance avec M. C., 102 ans, qui vit ici avec sa femme dont il ne se sépare jamais depuis 68 ans. Aujourd’hui aveugle –« Je n’ai jamais autant écouté de livres audio de toute ma vie ! », souffrant de « vieillesse » (sic), il a 3 enfants, 7 petits-enfants, 2,5 arrières petits-enfants (re-sic), a fait 7 ans dans l’armée et a passé 5 ans en captivité dans la forêt noire allemande. « Comment vous avez fait pour vieillir aussi bien ? » je lui demande, séduite par sa verve joyeuse et communicative. « Par accident ! Personne n’était centenaire chez nous ! ». Sourire. La Cathédrale de Paris vient de s’embraser, il est intarissable sur le sujet. Pour cause c’est un ancien architecte de Notre-Dame, et ancien professeur à l’École Boulle (l’une des plus grandes écoles d'art d’Europe). L’histoire de l’art : je l’écouterai des heures. « Au-dessus des voutes, il y a 800 ans de poussières » me dit-il, « alors c’est pas étonnant que ça ait pris comme de l’amadou ! ». Je suis attendrie. En lui je vois mon grand-père et ma grand-mère. En lui je vois leur tendresse, réconfortante et bienveillante. Je lui demande s’il se sent bien ici. « Oh oui très bien les gens sont très gentils ». Je sors de sa chambre le cœur plein et parle avec un autre monsieur à l’accent italien, 86 ans, doux et discret. « La jeunesse est partie » soupire-t-il. « Aujourd’hui je suis ici, en retraite définitive. Vieillir c’est un peu dur. Il ne se passe rien d’extraordinaire maintenant.» La conversation s’arrête. L’émotion m’envahit. Je regarde autour de lui. Sa vie, comme tous ici, se résume maintenant à cette chambre. Une table de chevet, des photos, quelques bibelots. Drôle de vision à l’heure de la surconsommation.

 

C’est au 2e étage que les choses sont plus douloureuses, l’étage où « l’état de santé des résidents ne s’arrange jamais », l’étage où vivent les grands malades d’Alzheimer, ceux qui ont perdu la conscience de la réalité des choses. Visuellement impressionnant, émotionnellement éprouvant : certains déambulent, sans raison, d’autres parlent seuls, d’autres encore ont le regard perdu, pleurent, insultent. Les deux aides-soignantes s’activent, c’est l’heure des toilettes. « M. A., nous avons une invitée ce matin ! » dit Maïmouna aide-soignante depuis 3 ans en me présentant à lui. Il a 90 ans. Il ne parle plus. J’apprends qu’il ne reçoit jamais de visite. « Il n’a que moi » me dit-elle, un peu triste. « Alors j’essaie de m’occuper de lui du mieux que je peux. On a nos petites habitudes. Je mets la Java bleue pendant la toilette. » La voix de Fréhel le calme. Rituel apaisant d’un moment très, trop, intime. « Il a l’attention rivée sur la musique et me laisse le laver. J’aime faire ça, après il est tout propre et je lui mets de beaux habits. ». Je découvre une photo de sa jeunesse et la lui montre. Ses yeux s’embuent. « Il n’aime pas se voir jeune » me dit-elle. Je lui prends la main. Il me regarde. J’avale mes larmes.

M. A et Maïmouna, aide-soignante. © Caroline Pastorelli M. A et Maïmouna, aide-soignante. © Caroline Pastorelli

 



Dans la chambre suivante Mme F. est dans son lit.
Elle a 96 ans et son corps allongé est si frêle. « Je vais faire sa toilette au lit car elle est trop fatiguée ». Maïmouna annonce chacun de ses gestes et les réalise avec la douceur et la précaution réservées aux nouveau-nés. La comparaison est désarmante. « On va mettre un peu de crème Mme F. ». « Oh vous êtes gentille ! Merci ma belle vous êtes formidable ! » murmure la dame, visiblement reconnaissante. « Vous aussi vous êtes formidable » lui répond l’aide-soignante. « Ce sont des choses toutes simples, mais les voir sourire ou entendre ce petit merci ça me fait très plaisir. » Je lui demande, une fois sorties de la chambre, si elle a peur de la mort : « Je n’ai pas peur de la mort ni de vieillir parce que ça fait partie d’un processus mais c’est la maladie qui me fait peur. Ce qui leur arrive pourrait nous arriver. Moi je m’occupe d’eux jusqu’à la dernière minute, qu’ils partent avec dignité, c’est ça qui est important pour moi »

Au Perreux-sur-Marne, c’est l’heure du déjeuner.
Au réfectoire, la décoration est soignée. Des photos en noir et blanc de Bardot et Gabin sur le mur. Un peu plus loin une partition des Feuilles Mortes. « La vie sépare ceux qui s’aiment, tout doucement sans faire de bruit… ». Mélangées, des tables silencieuses, regards vides et gestes lents, et des tables bavardes – celles où on critique la cuisine, où on pense tout haut – « Je me donne 6 mois et après basta ! ».  Il y a ceux qu’on aide à manger, ceux à qui l’on dit juste bon appétit. « Oh mais voilà la plus belle ! » s’exclame une aide-soignante en voyant Mme C. à table. Mme C. est une ancienne mannequin. La maladie d’Alzheimer l’a déconnectée de tout. De la parole, de la conscience, de la réalité des choses. Mais aux compliments elle réagit encore. Au compliment en effet son visage s’est illuminé.

Quatre dames m’accueillent à leur table. Elles ont l’âge de ma grand-mère. Aline, à ma gauche, est née en 1934. Elle me parle du temps où elle adorait se balader sur les berges de Seine. « Mon mari était chef de gare alors on bougeait sans arrêt ! ». Elle se plaint de ne plus se souvenir du numéro de sa chambre à présent. « C’est agaçant, c’est dur à vivre de perdre la tête ». J’ai envie de la serrer dans mes bras. À ma droite, Pierrette me raconte être ici depuis 5 jours. Non 10. En fait 15. « Vous voyez on se sent si bien alors on pense qu’on est là depuis moins longtemps ». Elle a des pertes de mémoire fréquentes. « Mais j’ai de la chance, à 75 ans j’ai encore mes parents qui sont en bonne santé ! ». Silence lourd à table. Pierrette comprend. « Ah ils sont morts ? Quel dommage c’était des êtres délicieux ! » puis se retourne vers moi, un peu agacée : « Ces pertes de mémoire, c’est vraiment pénible ». Dans la cour intérieure, au loin, je vois une dame jouer à la poupée. L’image m’interpelle. « C’est une poupée d’empathie, un outil thérapeutique qu’on a mis à disposition de cette dame qui souffre de la maladie d’Alzheimer et qui était très agitée. C’est une dame qui a eu 3 enfants et qui a gardé un instinct maternel très fort. Cette poupée, ça lui a permet de canaliser ses troubles » m’explique-t-on.

Après le déjeuner place aux activités. Je suis surprise par tout ce qui est proposé. Certains dorment mais d’autres participent volontiers aux atelier crêpes, à la rencontre intergénérationnelle dans une école (« Madame, vous avez connu la guerre ? Votre maison elle a brûlé alors ? »), le bingo, la revue de presse au cours de laquelle les résidents apprendront que les mots boboïser, cryptomonnaie (« jamais entendu parler ! ») et anticasseurs (« ces gilets jaunes je ne les aime pas du tout ! ») ont font leur entrée dans le dictionnaire. Rester en proie avec la réalité pour ne pas s’isoler encore plus.

 

Bineta, aide-soignante et Fabienne, agent des services hospitaliers à l’Ehpad Korian Les Arcades à Paris pendant l’atelier crêpes. © Caroline Pastorelli Bineta, aide-soignante et Fabienne, agent des services hospitaliers à l’Ehpad Korian Les Arcades à Paris pendant l’atelier crêpes. © Caroline Pastorelli

Sur la durée des liens forts se nouent. Entre résidents. Entre soignants. Et entre résidents et soignants, bien sûr. Aide-soignant n’est pas un métier que l’on choisit par hasard. Il faut aimer l’humain, sans aucun doute, faire preuve d’empathie toujours, de patience souvent et de courage. Car le travail est difficile (et mal-aimé), les charges de soin souvent importantes et les résidents parfois violents – verbalement et physiquement.

Karina est aide-soignante depuis 2010.
Dans son pays natal, le Congo, s’occuper des personnes âgées est normal. « On leur doit le respect. Je m’occupe aussi de mes parents et là ce sont comme nos 2e parents ». Une mentalité pas toujours partagée en France où « l’on valorise plus l’activité et la réussite » déplore Karina. La solitude des personnes âgées due à l’absence de visites, elle la voit tous les jours. « En formation on nous a appris à ne pas juger » explique Marie-Mercédès, l’autre aide-soignante de l’étage où vivent 18 résidents. « On ne sait pas ce qui s’est passé avec leur famille, pourquoi on ne vient plus les voir. Mais nous on s’occupe d’eux. » Le plus dur ? L’agressivité, les coups, les griffures. « Mais ce sont comme des enfants de 3 ans, il faut comprendre que c’est la maladie qui fait ça, il ne faut pas s’offusquer. Ce sont des gens qui ont connu la vie dure, la guerre, parfois la tuberculose, qui ont été privés de nourriture pendant des mois ». Les insultes racistes ? « Quand on me dit « ‘va te faire foutre sale noire’, je réponds que non je ne peux pas aller me faire foutre parce que je dois m’occuper de vous !! » lâche-t-elle dans un éclat de rire immense. Paul-Ollivain, en stage à leurs côtés, va plus loin : « On parle souvent de maltraitance des résidents mais on ne parle pas de la maltraitance des soignants. On doit parfois jongler entre la pression des familles qui souvent nous en veulent de voir leur parent comme ça, et la pression de nos supérieurs. Nous ce qu’on demande c’est d’être soutenus par nos cadres. » « D’abord prendre du soin du soignant et après il sera bien » conclue Karina. La maltraitance, le burn-out, les accidents du travail, ces dérives, Korian semble les prendre très au sérieux. « Il y a maltraitance quand le personnel n’est pas formé, alors nous essayons d’être à l’écoute le plus possible », me dit Gaëlle. Au total, l’obligation pour le personnel de suivre 22 formations par an. Apprendre à gérer les fugues, la canicule, connaître les bons gestes musculo-squelettiques pour ne pas se blesser et la bienveillance, entre autres.

 

Inutilité sociale. Rebut de la société. Chose usée. Apartheid. Âgisme. Ségrégation.
Qu’importe le nom, la réalité est ainsi : les personnes âgées sont ostracisées. Rejetées. Répudiées.
Cruelle société qui célèbre ses jeunes (24% de la population) et diabolise ses vieux (20%). Jamais pourtant, depuis que l’humanité existe, la société n’a comporté autant d’adultes âgés. À 60 ans aujourd’hui on peut espérer vivre encore 20 ans de plus. Mais à quoi sert de vivre vieux si c’est pour ne pas compter ? Pourquoi continue-t-on à cacher nos vieux ? Pourquoi continuer à stigmatiser les maltraitances ? À dévaloriser les aides-soignants ?

Et si le problème de la mise au ban des personnes âgées venait de nous tous ?
Et si nous étions tous, collectivement, responsable de maltraitance ? En ne montrant pas la vraie vie, notre société fait l’inverse de ce qu’elle souhaite : elle augmente l’angoisse de la mort et contribue à diffuser de fausses représentations. En ne montrant pas la vraie vie, ce sont nos parents, nos grands-parents et les personnes âgées que nous serons demain (si on y parvient) que l’on nie. « Vieillir est encore la seule chose qu’on ait trouvée pour ne pas mourir jeune ». CQFD.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.