Et après les tartufferies ?

Billet d'humeur interélectoral. Bien que l'élection présidentielle ait été l'occasion de suivre quelques débats intéressants, en particulier ici et sur Twitter, cette élection sonne pour moi comme un rappel : elle est l'expression de l'immense hypocrisie et de la profonde misère intellectuelle du monde politique français.

Nous connaissons depuis ce week-end le nom du prochain président. Je ne suis pas bien surprise du résultat. Cependant, j'ai la très désagréable impression que la campagne des élections législatives sera aussi calamiteuse que celle de l'élection présidentielle. Un tiers des électeurs s'est abstenu ou a manifesté son désaccord avec l'offre politique proposée au deuxième tour, mais on a l'impression que tout suit son cours comme si de rien n'était...


Réalités © Compte Twitter @bougnoulosophe

Malgré des dynamiques progressistes intéressantes qui ont réussi à s'imposer ces derniers mois, on ne peut qu'être consterné de voir de nombreuses forces politiques du pays persistant à suivre les chemins qui nous mènent dans l'impasse, tout en se glorifiant d'avoir "fait barrage au FN".


Aujourd'hui : la "gauche identitaire" se remet en lice

L'actualité de ce mardi est très révélatrice. On vient de passer des semaines à nous jouer la sérénade du "barrage", et ensuite, qu'est-il censé advenir ? Un débat sur de vrais sujets pour les législatives ?

Non ! Pensez donc ! L'heure est aux tractations... Et autour de qui l'attention s'est-elle focalisée aujourd'hui ? Devinez...

To recycle or not to recycle, that's the question... © Compte Twitter @LCI


Un symbole de faillite presque tragique ! Comment ne pas être exaspéré à l'heure où un ancien premier ministre, ancien ministre de l'Intérieur, candidat défait aux primaires du PS, fait le forcing pour revenir sur le devant de la scène alors qu'il représente ce qu'une grande majorité d'électeurs a rejeté lors de ce scrutin - à commencer par les militants de son propre parti ? Lui et ses congénères opportunistes, réactionnaires non assumés se prétendant "de gauche" n'ont-ils vraiment aucune vergogne ? Manifestement non, absolument aucune. Les affaires reprennent, business as usual, comme si tous les compteurs étaient subitement remis à zéro.


Hier et avant-hier : la "normalisation" progressive et généralisée du FN

Comme le rappellent Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin dans leur article "Comment les idées du FN se sont installées dans l’air du temps", la "dédiabolisation" ne date pas d'aujourd'hui et, à l'origine, elle ne concerne pas spécifiquement la gauche. On a cependant l'impression que beaucoup de socialistes se sont sentis obligés de faire du zèle en osant quelques arpèges sur les accords phares de l'extrême-droite. Pour anecdotique qu'il puisse paraître aujourd'hui (tant le vocabulaire identitaire s'est banalisé), l'épisode polémique sur la "belle image" de la ville d'Évry" avec "quelques blancs, quelques whites, quelques blancos" semble fondateur lorsqu'on songe au parcours de celui qui n'était alors que député. On connait la suite... Adopter une telle posture en plein agenda politique sarkozyste hystérisé par les polémiques sur “l'identité nationale“ n'avait rien d'anodin.

Ce type de sorties de la parte d'une étoile montante du PS a mis en évidence un fait douloureux à admettre pour certains et néanmoins largement avéré : depuis des années, voire des décennies, des professionnels de la politique qui s'affichent sous une étiquette progressiste surfent sans scrupule sur les réflexes réactionnaires et racistes les plus vils sans assumer leurs déclarations ou tirer pleinement les conséquences de leur propos. Ces gens ont un talent qu'il faut leur reconnaître : ils savent brasser du vent et parviennent encore à convaincre certains qu'ils se situent dans un camp "progressiste". Mais au-delà des incantations, que trouve-t-on en substance ? Une pensée pas si éloignée de celle de l'extrême-droite.

Et pourtant, ces jours-ci, les gourous qui se sont appliqués à normaliser l'idéologie du FN ou même à lui donner ses lettres de noblesse encensent des "remparts" fragiles aux contours hésitants. L'ascension fulgurante d'En Marche, qui accueille bon nombre d'orphelins de la primaire PS, doit quant à elle plus à la faiblesse de son environnement qu'à ses qualités intrinsèques. Non content d'avoir sermonné les électeurs après le premier tour dans une opération qu'on peut sans rougir qualifier de prise en otage, l'ex Premier ministre se gargarise donc de termes vidés de leurs sens comme "front républicain", "mobilisation républicaine" ou "rassemblement", pour mieux imposer à ses nouveaux amis un consensus autour de son investiture !

Dédiabolisation... © Compte Twitter @vivelefeu



Le terrain des luttes antiracistes ou l’aveuglement de la gauche

En n'adoptant qu'une posture morale paternaliste et ridicule face au racisme, l'establishment politique et médiatique a lourdement biaisé cette question fondamentale par peur d'assumer une vision réellement novatrice de la société, par peur d'être mis face à ses responsabilités, en clair : par peur de s'exposer à une forte hostilité de la "droite décomplexée" et de l'extrême-droite. Comble du sectarisme, les personnes concernées qui portent une vision politique de l'antiracisme et proposent une analyse systémique sur ses causes se voient régulièrement confisquer la parole, tantôt accusées d'être des "racistes anti-blancs", tantôt taxées de "communautarisme" - quand, s'agissant des musulmans, on ne leur prête pas un agenda caché visant à transformer la sacro-sainte République laïque en une théocratie ! Un déni de démocratie qui va de la marginalisation à la censure pure et simple, en passant par la manipulation.

Cette chape de plomb qui nous empêche de dépasser l'imaginaire colonial se cristallise autour d'un vocabulaire bien précis. Des connotations négatives qui se voudraient subtiles aux calomnies assumées qui confinent à la diffamation (cf. par ex. En Marche s'en prenant au CCIF), les clichés véhiculés à longueur d'éditoriaux, d'émissions radiotélévisées et de meetings engendrent des crispations quasi épidermiques dès qu'il est question des discours des racisés. Les concepts de "laïcité", de "neutralité" et bien entendu de "féminisme" sont constamment dévoyés. Employés à tort et travers, ils servent plus souvent à maquiller le racisme ou à le justifier qu'à soutenir des luttes autour d'hypothétiques principes égalitaires ou émancipateurs. Le mot "islamophobie" rappellerait lui presque le mot "mafia" dans les ambiances d'omertà : il fait tellement peur qu'on fait tout pour le discréditer et le bannir de la rhétorique ("mais non, mais non, ça n'existe pas, voyons !"), tout comme le mot "repentance", au mieux connoté très négativement, au pire carrément tabou.

En tant que linguiste, je pourrais m'amuser encore longtemps à décortiquer le contrôle du discours, mais le champ est bien trop vaste pour ce seul billet ! Je profite de l’occasion pour renvoyer vers l'excellent site "Les mots sont importants", animé par Pierre Tévanian, qui se livre à des analyses sémantiques très intéressantes. Ainsi, une idéologie insidieuse taisant son vrai nom se formalise, autour d'un corpus d'expressions bien calibré et d'une série de codes régissant leur emploi à bon escient. Ce n'est pas "la grammaire des affaires" chère au futur président, mais ça rime bien avec : c'est la "grammaire identitaro sécuritaire", qui permet de fantasmer l'état de la société à grand renfort de mythes tirés du "roman national".

À en juger de ses nombreux soutiens "décomplexés" et de son absence du positionnement sur ces questions, il y a fort à parier que le mouvement du futur président aura du mal à rompre avec toute cette logique, bien qu'il se targue de vouloir incarner le renouveau. À force de courir après les thèmes propagés par l'extrême droite en les recyclant à quasiment toutes les sauces, la "gauche de gouvernement" se saborde tout en s'accrochant aux leviers du pouvoir.

Il en reste un pseudo-débat aux termes minés, dans lequel le pays s'enlise un peu plus chaque jour. Pendant ce temps, les politiques économiques et sociales sont aux antipodes des aspirations et des besoins réels du plus grand nombre. Nous voilà dans le tonneau des Danaïdes : "le fond" qu'on pourrait penser "avoir touché" a disparu depuis longtemps… La contribution (pour ne pas dire "la collaboration") au succès du FN, figure d'épouvantail bien utile depuis les années 80, semble encore avoir de beaux jours devant elle.

Si les alternatives ayant émergé lors de la présidentielle retrouvent un écho lors des législatives, peut-être pourra-t-on espérer une très légère éclaircie, sinon… À quand la maturité démocratique ? À quand la fin de la supercherie ?

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