Les mots, le vide et le dégoût, par Manuel Valls

J'ai écouté le discours de candidature de Manuel Valls mardi soir. Le décalage entre la parole prononcée et la réalité était total. Comme si les mots n'avaient plus besoin d'avoir un sens. En prononçant ce discours hors sol, Manuel Valls a abimé un peu plus la politique et sa capacité à transformer nos vies (encore).

Depuis quelques temps, la question de la parole politique, de son rôle et de sa force m’intéressent et me questionnent. Ce sujet est revenu sur la table lorsqu’autour d’un repas, nous avons discuté avec Marianne Zuzula, des éditions La Ville Brûle, de la façon d’aborder la question de l’engagement politique dans un livre jeunesse (cette rencontre donnera naissance à Osons la politique, premier manuel d’engagement citoyen). J’ai alors dit à Marianne que si l’on écrivait sur la politique, nous devions prévoir un chapitre sur la parole politique, les mots utilisés et leurs conséquences.

En y réfléchissant, l’engagement féministe y est sans nul doute pour quelque chose.

Lorsque vous travaillez sur l’égalité entre les femmes et les hommes, la question du langage prend très vite une place centrale. D’abord car pour que des actions aient lieu en faveur de l’égalité, la parole des responsables est indispensable. Sans impulsion politique (par des discours, des réunons, des circulaires ou des lois), pas d’avancées. C’est vrai dans les politiques publiques comme dans n’importe quelle structure (ONG, entreprises, collectivités, …).

Ensuite car les mots utilisés, le langage choisi, sont systématiquement questionnés dans l’engagement féministe. Féminisation des mots, traitement des violences sexuelles, remarques sexistes, appellations réservées aux femmes, etc... La langue est à la fois le reflet et le moteur de nos évolutions. Elle est un outil politique majeur lorsqu’on souhaite faire évoluer les mentalités.

Par exemple, le fait qu’un président de la République s’affirme féministe fait changer – en soit – les mentalités. Quand Barack Obama dénonce le harcèlement sexuel dans les universités américaines, il agit (un peu) sur le réel.

Les mots sont une force. Ils ont un pouvoir, une autonomie d’action.

Cette force n’est pas toujours utilisée pour faire progresser nos représentations. Lorsqu’un responsable politique parle d’assistanat, il accroit une idée reçue – pas conforme à la réalité – que les personnes qui touchent des allocations sociales profitent d’un système.

Parler, c’est donc en partie agir. Nous pouvons, en tant que citoyennes et citoyens, comme en tant que responsables politiques, utiliser les mots et la parole pour donner envie, mobiliser les énergies, rassembler.

Encore faut-il que ces mots et ces paroles rencontrent notre imaginaire, que nous puissions nous les approprier, les croire, les rendre vivants.

De ce point de vue, le discours de Manuel Valls prononcé à Evry pour annoncer sa candidature au congrès du Parti socialiste (pardon, à la primaire des socialistes), est un cas d’école catastrophique.

La déconnection entre la parole et la réalité est totale. La déconnection entre la volonté et les mots utilisés est telle que presque tous les mots prononcés créent ici de l’indignation.

Regardons de plus près :

« Je ne veux pas que les fonctionnaires travaillent plus pour gagner moins »

Le gouvernement a gelé pendant plusieurs années le salaire des fonctionnaires qui ont donc vu leur niveau de vie baisser (parce que pendant ces années là, le coût de la vie, lui n’a pas été gelé). Manuel Valls était Premier Ministre. S’il ne voulait pas que les fonctionnaires gagnent moins, pourquoi n’a-t-il pas relevé pour de bon le point d’indice ? Et pourquoi nous fait-il croire qu’il va désormais le faire ?

« Ma candidature est la candidature de la conciliation, de la réconciliation »

Manuel a fracturé la gauche. Il a dit et répété partout, en « ON » comme en « OFF » que deux gauches étaient irréconciliables. Il a fracturé la France en soutenant la déchéance de nationalité et en envoyant donc le message qu’il existait deux catégories de français.e.s.

« Ne jamais fermer les yeux sur la pauvreté, les oubliés, les mal logés, les précaires, les humiliés de la vie, leur redonner la dignité de la vie. »

Dans notre société, par quoi commence la dignité dans la vie ? Quelle est notre préoccupation principale ? Celle qui nous occupe matin, midi et soir, qui occupe les conversations de famille, avec les ami.e.s ? Le travail. Qu’on en ait un ou qu’on en cherche un. 

Manuel Valls n’a pas un mot, dans son discours, sur cette question. « Chômage », « Emploi », « Travail » : les mots sont absents. L’ancien premier ministre nous explique qu’il veut regarder la pauvreté en face et il « oublie » de parler du chômage. 

« Mais je veux lutter contre le racisme »

La personne qui prononce ces mots a accru le racisme dans la société française. Il a ouvert les vannes du rejet de populations déjà stigmatisées, brutalisées, méprisées. Une enquête européenne a récemment montré que 66% des français.e.s ont une opinion défavorable des Roms. En expliquant qu’ils avaient vocation à rentrer en Roumanie (et donc qu’ils n’auraient pas de place dans notre pays), Manuel Valls a renforcé cette opinion. 

« À l’heure où certains veulent gouverner par ordonnance, il faut davantage impliquer les citoyens »

Manuel Valls a utilisé le 49.3 pour passer en force sur la loi travail. Alors qu’une majorité de la population s’opposait au projet de loi, que des centaines de milliers de personnes manifestaient, que des millions exprimaient leurs désaccords dans des pétitions, rassemblements, initiatives, le Premier ministre n’a pas bougé d’un pouce.

J’ai gardé la phrase la plus hallucinante pour la fin.

« La réussite ne se mesure pas au montant du compte en banque, mais à la lumière que l’on a dans les yeux. »

Je vois d’ici les communiquant.e.s : « super ta phrase avec la lumière, vraiment chouette, inspirant ».  Les responsables politiques qui prononcent ce type de phrases et ceux qui leur écrivent sont totalement hors sol. Hors de nos réalités. Hors de la réalité.

Ils oublient que la lumière que l’on a dans les yeux dépend en partie du montant de notre compte en banque.

Quand ce dernier est à zéro et qu’on a épuisé les réserves du livret A, qu’on doit veiller à ce qu’on prend dans les rayons du supermarché pour être sûrs que la carte bleue passe ou qu’on doit faire tenir les chaussures du dernier avec du scotch parce qu’on a pas les moyens de racheter un e paire, on a beau faire un effort, la lumière, on a du mal à la rallumer.

Ce que nous dit le Premier ministre, c’est que si nous le voulons, si nous mettons de la lumière dans nos yeux, nous réussirons. Le Premier ministre sait que ce n’est pas vrai. Que lorsqu’on est fils d’ouvrier, fille d’employée, qu’on est femme, noir ou en situation de handicap, on aura beau mettre toute les spots du monde dans nos foutues pupilles, nous n’aurons pas les mêmes possibilités de réussite que les autres. Discriminations 1 – Lumière 0.

 

Ce discours de Manuel Valls est un cas d’école de déconnection entre la parole et la réalité. J’ai écrit plus haut que le langage pouvait agir. C’est aussi vrai lorsque les mots employés par les élu.e.s n’ont plus aucun lien avec nos vies. Ils agissent. Ils créent de la colère et de la défiance.

Dans les politiques menées ou dans les mots prononcés, du début à la fin du quinquennat, Manuel Valls aura été l’artisan méticuleux de cette colère et de ce dégoût. En entendant l’ancien premier ministre, mardi soir, j’ai eu un haut le cœur. Cette façon de faire de la politique est tout simplement sale. Elle abîme notre démocratie. Celle-ci n’en n’avait vraiment pas besoin.

 

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