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Billet de blog 12 avr. 2016

Lorsqu’ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester

Il y a 15 jours, une ministre a employé dans une interview les mots « nègre » et les mots « franco-musulman ». Et je n’ai pas réagi publiquement. J’ai continué à poster des trucs sur Twitter et sur Facebook, sur la loi travail, sur Panama, le sexisme ou le racisme de l’affiche des Visiteurs. Comme si rien ne s'était passé.

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Quand j’y repense, j’avais plein de bonnes excuses. Du type "c’est un sujet compliqué" (sic), "on se concentre sur la loi travail", "pas besoin de parler de tout", "d'autres ont parlé". La réalité, la véritable excuse, que je n'osais pas trop assumer, c'est que je connais Laurence Rossignol. Et que ça m'a empêché de parler. J’ai beaucoup de respect pour les batailles qu’elle a menées (et qu’elle mène encore sans doute) au sein de son parti, au Sénat et au gouvernement pour faire avancer les droits des femmes. Au fond, je me suis dit "la tempête va finir par passer, pas besoin de se brouiller avec tout le monde". Bref, je me suis trouvée des excuses.

Avoir envie de changer les règles du jeu politique, c'est aussi je pense respecter nous-mêmes les règles qu'on a envie que nos responsables appliquent. Et le fait de s'empêcher de parler dans l'espace public pour préserver des relations ou des intérêts, j'en ai été témoin à plein de reprises, ça abîme la politique.

Je saisis donc l'occasion qui m'a été offerte par une journaliste des Inrocks, pour essayer d'écrire sur le sujet. Carole Boinet m'a contacté par mail la semaine passée pour répondre à quelques questions. Elle a utilisé les réponses dans un article que vous trouverez ici. Je publie ci-dessous la totalité des réponses écrites pour l'occasion.

- - - - -

- Que pensez-vous de la comparaison utilisée par Laurence Rossignol avec "les nègres américains qui étaient pour l'esclavage" ?

Laurence Rossignol a aussi employé le mot « franco-musulman ». Comment peut-on  faire semblant de penser que les mots choisis par les responsables politiques n’ont aucune conséquence ?

Le langage est un instrument politique très puissant, qui peut créer des changements réels. Lorsqu’un premier ministre dit que les Roms ont du mal à s’intégrer, ça libère les pensées et les propos racistes qu’on avait réussi à faire reculer à force d’éducation, de sensibilisations, de mobilisations.

C’est pareil ici : lorsqu’une ministre emploie le mot « nègre », même si dans sa tête à elle cela a un sens historique, elle ouvre la possibilité à des dizaines de milliers de personnes qui l’écoutent d’employer allègrement ce mot. Si une ministre le dit, on peut donc le dire hein ? Quand un ministre se dit anti-raciste ou féministe, il valide ces batailles. Quand une membre du gouvernement emploie un mot à connotation raciste, elle le valide. Qu’elle le veuille ou non. C’est la même chose pour « franco-musulman » (là, pas d’explication historique) : le mot devient "utilisable" alors qu'il crée, qu’on le veuille ou non, deux catégories de français. 

Laurence Rossignol le sait d’ailleurs sans doute puisqu’elle s’est excusée pour ces propos.

- Et donc vous pensez qu'elle se trompe lorsqu'elle dit que "les nègres américains qui étaient pour l'esclavage" ?

Avec cette comparaison, Laurence Rossignol a voulu parler de servitude volontaire. Ca m'a rappelé ce qui se passe dans les formations que j'anime autour de l'égalité professionnelle. La question de la responsabilité des femmes dans le sexisme et la reproduction des stéréotypes est toujours posée. Je réponds systématiquement la même chose : les femmes ne vivent pas dans un grotte en Alaska à l'abri des stéréotypes. Nous vivons dans ce monde stéréotypé et comme tout le monde et nous le reproduisons. Parfois, nous retournons même le stéréotype : "oui, je passe 1 heure chaque semaine à m'épiler, mais j'aime bien ça", "non, mais arrête, ces talons me font pas mal du tout". Je le vois aussi sur les violences : la société presque toute entière (pub, médias, entourage, politiques...) nous envoie le message que lorsqu'on est victime de violence, on l'aurait un peu cherché. Quoi d'étonnant donc que parfois, vous entendez des femmes vous dire "il m'a tapée mais bon, j'avais quand même fait une connerie". Alors que par définition, une victime n'est JAMAIS responsable !

Bref, je trouve ça intéressant de réfléchir, penser et analyser la façon dont nous pouvons accepter, tolérer voire reproduire des mécanismes de discriminations dont nous sommes victimes. 

Mais... (il y a un mais). Lorsque que l'on sait (et Laurence Rossignol le sait) que les noirs ont été réduits en esclavage par des blancs. Torturés, violés, vendus, déportés. Comme des marchandises. Par millions. A-t-on besoin, lorsqu'on va chez Bourdin, où le temps de parole est limité, les interventions courtes, de prendre 2 secondes pour souligner, qu'en plus, certains l'auraient "accepté" ? Non.

Quand on a 3 minutes à la radio pour s'adresser à des millions de personnes, il me semble plus utile de parler discriminations, racisme, emploi, logement, écologie... Pas de servitude volontaire.

- Que pensez-vous, personnellement, de la décision de certaines marques comme h&m, uniqlo, de se lancer dans la "mode islamique", notamment en France ?

Ces enseignes privées n'ont qu'un seul objectif : faire du business. Cette décision est donc pour moi le signe que ces marques sentent qu'il y a un marché autour du voile. Comment appelle-t-on le fait que des marques fassent du business en profitant des choix, codes, normes ou injonctions faites aux femmes ? Moi, j'appellerai ça le capitalisme. Si un ou une responsable politique veut agir, il peut se poser la question de pourquoi le marché se développe. Mais s'en prendre aux marques... Franchement, c'est prendre le sujet par le petit bout de la lorgnette.

- Etes-vous d'accord avec Laurence Rossignol lorsqu'elle estime que "ces femmes [sous-entendu, celles qui portent le voile] sont pour beaucoup d'entre elles des militantes de l'islam politique" ?

Il y a des militantes et des militants de l'islam politique en France. Comme il y a des militants de l'Eglise catholique. Ces militantes et militants sont d'ailleurs traversés par des courants de pensées différents. Je suis souvent en désaccord avec eux sur la vision qu'il ont de la société et de la place de la femme dans cette société, en particulier sur l'idée de "complémentarité" entre les sexes. Comme si les femmes avaient une sensibilité, des compétences propres à leur sexe et les hommes d'autres.

Mais sur cette phrase de Laurence Rossignol, non, je ne suis pas d'accord. Ou plus précisément, je n'en sais rien.

Si vous voulez savoir pourquoi les femmes portent le voile, demandez-leur. Menez une enquête pour comprendre les ressorts : contrainte, choix, stratégie, contournement... Vous pouvez aussi lire le livre de la journaliste Faïza Zerouala "Des voix derrière le voile". Ce qui me dérange dans cette phrase, c'est qu'on s'en prend aux femmes, en les mettant toutes dans le même panier, sans interroger le ou les mécanismes sociaux, politiques, culturels, individuels qui amènent une femme à porter le voile.

Quand une femme décide d'être au foyer pour notamment s'occuper de son conjoint et de ses enfants, on peut penser qu'elle reproduit un schéma, des mécanismes sociaux qui placent la femme dans une situation d'infériorité. Est-ce que cela signifie qu'il est pertinent de les pointer du doigt et d'expliquer que "ces femmes" n'ont rien compris à l'émancipation ? Non. D'abord parce qu'on en sait rien. Ensuite, parce qu'on peut respecter l'individu, ses choix (même si on est en désaccord) tout en remettant en cause les mécanismes politiques, sociaux, religieux qui l'ont conduit à faire ce choix.

- Que pensez-vous de l'appel au boycott de ces marques lancé par Elisabeth Badinter ?

Elisabeth Badinter ? Vous voulez dire Elisabeth Badinter du groupe Publicis, qui accompagne l'Arabie saoudite pour redorer son image en France ?

- Peut-on être féministe et porter le voile selon vous ?

Si vous pensez que je peux distribuer des brevets de féminisme, vous vous êtes adressée à la mauvaise personne.

Si quelqu'un dit qu'elle est féministe, elle est féministe. Est-ce que cela m'empêche d'interroger, de contredire, d'être en désaccord avec ce qu'elle dit ou fait ? Non. Laurence Parisot se dit féministe. Peut-on être féministe et de droite ? Apparemment oui. Pourtant, je ne suis pas d'accord sur grand chose avec Laurence Parisot.

Pour moi, quelqu'un qui se dit féministe est féministe. Point.

- Elisabeth Badinter, elle, pense que non.

Elisabeth Badinter pense que "l'Eglise catholique ne prêche plus l'inégalité femmes - hommes" (voir son interview dans Le Monde du 2 avril). L'Eglise catholique qui est responsable, en militant dans de nombreux pays contre l'adoption de lois légalisant l'avortement, du fait que des femmes meurent d'avortements clandestins. L'Eglise catholique qui parle, comme les autres religions, de complémentarité des sexes plutôt que d'égalité. Chacun à sa place. 

Je ne parle pas là de la croyance individuelle de chacune et chacun, que je respecte. Je parle des organisations politiques et sociales que sont les religions et qui, de tout temps, ont maintenu les femmes dans un rôle différent de celui des hommes, ont contrôlé leurs corps, leurs sexualités, leurs désirs, leur émancipation.

"L'Eglise catholique ne prêche plus l'inégalité femmes - hommes". Franchement, permettez moi de ne pas prendre aux sérieux ce que pense Elisabeth Badinter.

- Répondre par la négative à la précédente question n'est-ce pas limiter , justement, la liberté de chacune de se vêtir comme bon lui semble ?

Ah... La liberté. Ce mot magique derrière lequel on peut tout ranger pour éviter d'interroger les mécanismes qui restreignent l'égalité et donc, de fait, nos libertés. En France, l'immense majorité des habitantes et habitants sont libres. Libres de travailler autant qu'ils veulent. Libre de travailler à temps partiel. Libre de faire 100% des tâches domestiques. Libre de porter un voile. Libre d'acheter des fruits qui sont importés par avion d'Amérique latine. Libre de croire ou non en Dieu. Libre d'acheter des pastilles pour la gorge en pharmacie. Nous sommes libres, youpi.

Est-ce que cela doit nous empêcher d'interroger ce qui fait que certaines personnes se tuent (littéralement) au travail ? De questionner le fait que 82% des travailleurs à temps partiels sont des femmes ? D'interroger le fait que les femmes assument une immense partie des tâches domestiques ? D'interroger le fait que des femmes décident de porter un signe distinctif d'un sexe dans l'espace public ? De poser la question de notre consommation ? Du retour du religieux dans nos sociétés et des stratégies des religions nous imposer des modes de vies (souvent dictés par des hommes) ? De questionner les laboratoires pharmaceutiques qui nous vendent des produits inutiles juste pour faire du business ?

Encore une fois : non. J'assume les deux : on peut critiquer, se moquer, interroger tous les mécanismes, y compris celui du port du voile, sans à aucun moment cibler, pointer du doigt, stigmatiser les personnes qui font librement ces choix. C'est particulièrement sensible sur les questions liées aux femmes en général ou sur le voile en particulier. Parce que les femmes étant déjà victimes de multiples discriminations dans nos sociétés, notamment quand elles portent un voile, on ne va pas rajouter 10 balles dans la machine en expliquant qu'en plus, c'est de leur faute. 

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