«Non, je n’y arrive pas»

Dans les formations que j'anime pour #NousToutes, je demande aux participant.e.s de s'entrainer à poser la question « As-tu été victime de violences ? ». Et parfois, on me répond : « Non, je n’y arrive pas ».

Depuis quelques jours, j’anime pour #NousToutes des formations sur les violences sexistes et sexuelles et les violences au sein du couple. Ces formations ont lieu en ligne, elles sont gratuites et peuvent accueillir jusqu’à 1000 personnes en même temps. Elles visent à transmettre quelques bases sur la question des violences (si vous voulez vous inscrire, c’est ici.)

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Dans la formation, arrive un moment où je demande aux participant.e.s quel est le meilleur moyen de détecter les violences.

Souvent, quand je pose cette question, les gens me disent : « le meilleur outil, ce sont les oreilles, pour écouter la parole ». C’est vrai, bon outil. Ce n’est pas le meilleur. Ensuite les gens me disent souvent « Les yeux ? On peut observer le comportement de la personne ou des traces de coups ». C’est vrai, bon outil aussi. Ce n’est pas le meilleur.

 Le meilleur outil, c’est la bouche.

Celui qui permet de poser la question : « est-ce que tu es ou as été victime de violences ». A ce moment-là, en général, y a un blanc. Les gens se regardent, hésitent. « Poser la question, vous voulez dire ... euh ... directement ? »

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Oui. C’est exactement ce que je veux dire. Directement.

Tout de suite, quand je dis ça, je reçois (dans le tchat de la formation en ligne) plein de messages me disant : « C’est cette question qui m’a sauvé la vie », « C’est quand on m’a posé la question que j’ai compris ».

Parce que poser la question de manière systématique, dès qu’on est dans un cadre confidentiel (RDV médical, entretien annuel au travail ou discussion avec une amie) est le meilleur moyen de détecter les violences.

Plusieurs personnes, sur tchat me disent que ça paraît un peu direct comme question. Je leur réponds toujours : essayez. Vous verrez.

Et je fais donc un petit exercice. Je leur demande de répéter après moi.

« Bonjour, as-tu déjà été victime de violence dans ta vie ? ».

« Bonjour, as-tu déjà été victime de violence dans ta vie ? ».

Et je leur demande : « C’est bon, vous y arrivez ? Oui ? Super. Donc ça marche, vous pouvez poser la question. ».

 

Dans mes formations en présentiel (dans une salle avec 10 à 15 personnes), ça fonctionne à tous les coups. Les gens répètent docilement puis rigolent quand je leur dis qu’ils n’ont donc pas de contre-indication pour poser la question. C’est un élément essentiel de nos formations. La détection systématique est le meilleur outil à notre disposition pour détecter et donc faire cesser les violences. 

Dans les formations en ligne, c’est différent. Pour la première fois de ma vie, quand j’ai dit aux centaines de personnes qui suivaient la formation « C’est bon, vous avez réussi à poser la question ? », plusieurs m’ont dit « Non, je n’y arrive pas ».

« Non, je n’y arrive pas ». Il y a un truc qui a craqué en moi. Un petit coup, entre le cœur et l’estomac.

Ce « Non, je n’y arrive pas », ce n’était pas un problème technique. C’était des personnes tellement abîmées par des violences qu’elles n’arrivaient pas à prononcer ces mots.

J’ai tout de suite dit que c’était chacun et chacune à son rythme. Et que si prononcer ces mots était trop douloureux, c’était peut-être le signal qu’on avait besoin d’un coup de main. Et qu’on pouvait trouver plein de contacts dans la liste de ressources réalisée par #NousToutes.

 

« Non, je n’y arrive pas »

Je voudrais dire à toutes celles qui se débattent aujourd’hui et qui se débattront demain avec des histoires de violences lourdes, fatigantes, envahissantes : je vous crois, vous êtes des héroïnes, vous n’y êtes pour rien, c’est grave et interdit ce qu’il vous a fait, on peut vous aider si vous voulez.

Vous allez voir, un jour, vous y arriverez. Aujourd'hui, ça vous paraît improbable ? Peut-être. Mais vous allez croiser des gens incroyables qui vous permettront de vous reconstruire, de vous aimer et d’aimer d’autres, de rire. Les violences feront toujours partie de nous. C’est pour la vie. Mais on peut avancer, rire, chanter, danser, aimer. Malgré elles.

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