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Billet de blog 15 nov. 2019

Le viol, Alain Finkielkraut et le déni

Lors d'un échange sur LCI, Alain Finkielkraut est sorti de ses gonds et m'a interpellée: «Je dis aux hommes : violez. D'ailleurs, je viole ma femme tous les soirs». Ces propos se voulaient ironiques ? Oui. Est-ce quand même un problème ? Oui aussi.

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Le niveau de déni de notre pays sur la réalité du viol ne cesse de me sidérer. A chaque fois que je donne les chiffres du nombre de femmes victimes de viol, mes interlocuteurs et interlocutrices ouvrent des yeux ronds. "Hein ?", "Quoi ?", "Mais c'est pas possible".

Si. C'est possible. Nous vivons, vous comme moi, dans un pays dans lequel des centaines de milliers de femmes autour de nous ont subi un viol. Les enquêtes de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) estiment qu'en France, au moins 94 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol chaque année. 257 par jour. Dans une enquête récente, 12% des femmes déclaraient avoir subi au moins 1 viol. Dans l'immense majorité des cas (90%), le viol est commis par un proche.

C'est dans cette France, dans ce contexte, qu'Alain Finkielkraut a choisi de manier l'ironie, en direct, à la télévision, pour se moquer de moi et tenter de décrédibiliser mes propos. Lorsqu'il lance à la cantonade "Violez, violez, violez ! Je dis aux hommes : violez. D'ailleurs, je viole ma femme tous les soirs", Alain Finkielkraut sait qu'il s'adresse à une victime de viol. Il sait aussi qu'à l'instant où il prononce - éructe - cette phrase, des dizaines de milliers de victimes de viol le regardent.

© noustoutesorg

Les mots qu'il emploie font mal. Ils heurtent. Le fait qu'il choisisse de plaisanter sur un crime qui, pour beaucoup d'entre nous, a rendu nos vies plus dures, plus compliquées, parfois insupportables, est blessant.

A-t-il le droit de le faire ? Sans doute. Et, franchement, je pense que c'est tant mieux.

Je sais que nous avons des désaccords sur ce sujet avec bon nombre de militantes féministes. Mon avis est qu'on devrait pouvoir tout dire. Tout. Que la liberté d'expression ne devrait connaître aucune limite dans la loi. Que les propos doivent être combattu par la pensée et l'argumentation, pas par le droit. Ce n’est pas un procès qui fera comprendre à Alain Finkielkraut ni aux centaines de personnes violentes qui se sont invitées depuis mercredi dans mes mentions, pourquoi ces propos ironiques sont un problème.

Je pense qu'il faut les convaincre. Avec des mots, des idées, des chiffres, des raisonnements.

La parole publique, qu'elle soit celle de responsables politiques, de journalistes ou d’intellectuels, n'est pas sans conséquences. Les mots, comme les écrits, agissent sur le réel. Ils nous font prendre conscience de nouvelles problématiques dont nous ne soucions pas auparavant, ils nous font changer d'avis ou parfois confortent nos opinions. De ces mots découlent des pensées. Et des pensées des actes.

La parole est « normatrice », elle est un agent actif sur la société. Elle agit sur les mentalités et sur les comportements. Je suis très étonnée depuis mercredi de voir des journalistes m’expliquer que c’était du 2nd degré donc au final, ce n’est pas si grave. Ces personnes travaillent pour des médias. Ils passent leurs journées à écrire et, pour certain.e.s, à parler à la radio ou à la télé.

Ils n’ont pas conscience de la puissance d’un mot, d’un écrit, d’une parole ?

Les mots, qu’ils soient prononcés au 1er ou 2ème degré, agissent. Différemment, sans doute. Mais ils agissent quand même. Quand un homme se moque à la télévision d’une militante féministe qui rappelle le nombre de femmes victimes de viol en France, il ne se moque pas seulement d’elle. Il se moque de ses propos. Il se moque du sujet. Il se moque du viol.

Il légitime au final l’oncle ou le neveu qui expliquera lors d’un prochain repas de famille que franchement, « on parle trop de cette question », que « ça va deux minutes », que « y a pas tant de viols que ça en France ». Et Alain Finkielkraut, volontairement ou pas, participe de fait à verrouiller un peu plus ce secret qu’on essaye, contre vents et marées, de lever.

Parfois, dans ma journée, je me prends à éprouver de la peine pour Alain Finkielkraut. Lorsque j’ai rappelé des réalités (« Lorsqu’un homme de 40 ans sodomise une enfant de 13 ans, on appelle cela un viol » ou « Des dizaines de milliers d’hommes en France ont violé des femmes cette année. »), j’ai eu l’impression que cela lui faisait peur.   

Je comprends qu’il soit difficile d’entendre ou de lire la réalité.

La réalité, c’est que lorsqu’un homme de 40 ans sodomise une enfant de 13 ans, on appelle cela un viol. La réalité, c’est que des dizaines de milliers d’hommes en France ont violé des femmes cette année. 

Parce qu’au fond, elle n’interroge pas seulement notre opinion sur les violences, elle interroge l’ensemble des mécanismes qui régissent les rapports sociaux et en particulier les rapports entre les femmes et les hommes. Elle renvoie une image de notre pays que nous avons du mal à accepter. Une image de nous-même aussi : se reconnaître victime, reconnaître qu’on n’a pas toujours été à l’écoute de celles qui en avaient besoin, reconnaître aussi qu’on a pu avoir des comportements violents. Tout cela n’est pas du tout agréable.

Sortir du déni est pourtant une condition sine qua non pour qu’on puisse envisager un monde sans violences sexistes ou sexuelles. Alain Finkielkraut n’est pas prêt, je l’entends.

Nous, on avance. Il nous rejoindra.

RDV samedi 23 novembre, à 14h, place de l’Opéra (Paris) pour dire Stop aux violences sexistes et sexuelles. http://noustoutes.org

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