De l’utilité de la non-mixité dans le militantisme

Depuis quelques jours, la décision de la commission féminisme de Nuit Debout d’organiser des réunions non-mixtes fait débat. Elle rencontre même de franches oppositions, voire de l’agressivité. C'est pourtant un outil indispensable pour notamment permettre la prise de parole des femmes, lutter contre le sexisme et les discriminations.

(Intéressant de noter que quand 15 ou 20 femmes décident de se réunir entre elles, le nombre de tweets et de papiers que cela peut déclencher. Il se passe chaque jour à la surface de la planète des centaines de réunions politiques, syndicales, professionnelles composées à 100% d’hommes sans que cela ne froisse personne.)

Lorsque nous avons créé l’association Osez le féminisme, en 2009, nous nous sommes posées la question de la non-mixité. Nous y avons assez vite répondu par la négative. Je me rappelle qu’à l’époque, on se disait : « les choses ont changé depuis les années 70, les rapports sociaux ont évolués et aujourd’hui, on peut construire l’égalité dans un espace mixte ». Ha ha ha ha.

Cela nous a pris 6 mois pour comprendre.

C’est notamment la médiatisation de l’association qui nous a fait percuter que la mixité, même dans un mouvement féministe, ne garantissait pas l’égalité.

Lorsque des premiers articles ont été écrits sur le mouvement, les journalistes nous demandaient quasiment à chaque fois « Et, vous avez des hommes ? ». Quand nous répondions par l’affirmative, les journalistes insistaient pour les interviewer. Un peu comme si le fait d’avoir des hommes rendait l’association plus légitime.

Un soir, j’étais absente d’une réunion des sympathisant.e.s. Une télé était venue filmer la réunion. J’appelle les copines dans la soirée pour savoir comment cela s’est passé. « C’était super, beaucoup de monde. Par contre, il y a 3 mecs qu ont monopolisé la parole ». C’était la première fois que des caméras s’invitaient à une de nos réunions. Et c’était la première fois qu’on remarquait une inégalité dans la prise de parole. Le mois d’après, lors de la réunion suivante, je me cale dans un coin de la salle avec mon cahier. Et je compte. Le nombre de prises de parole de femmes, d’hommes et leur temps de parole respectif. Les interventions étaient toutes limitées à 3 minutes par personne. Dans la salle, une centaine de personnes, 85% de femmes. A la fin de la rencontre, 33% des femmes présentes et 45% des hommes présents avaient pris la parole. Les femmes avaient parlé en moyenne 2 minutes, les hommes 4 minutes. Dans une réunion féministe, avec 85% de femmes, nous reproduisions les inégalités dans la prise de parole. 

Alors, me direz-vous ? Est-ce grave de ne pas avoir le même temps de parole ? Hum… Observez dans n’importe quel espace social comment se conquiert le pouvoir. Comment progressent les carrières. Comment naissent les responsables politiques, économiques, sociaux ou culturels. Par la parole. Donc oui, l’accès à la parole est déterminant. Sans accès à la parole, c’est plus difficile d’organiser sa pensée, de la confronter, de progresser, de prendre des responsabilités.

On entend depuis quelques jours « mais c'est grave, vous inversez la discrimination ». Sérieusement. Vous comparez une réunion d’une durée limitée, rassemblant un nombre restreint de personnes à un système politique, économique, social dans lequel nous vivons chaque jour ?

Oui, chaque jour. Nous vivons dans une société dans laquelle on nous rappelle systématiquement (ou de manière systémique) que nous sommes des femmes. On cherche un boulot ? On monte dans un bus ? On se promène dans la rue ? On ouvre un magazine ? On discute avec les parents lors d’un repas ? On regarde un film ? On joue à un jeu vidéo ? On veut avoir un enfant ? On ne veut pas en avoir ? On veut faire de la politique ? On demande une augmentation de salaire ? Bref. Tout le temps. Partout. Ce monde nous envoie un message clair : vous êtes des femmes. Et ce message n’est pas positif. 

Alors si on peut créer des espaces d’échange, de dialogue, de partage des expériences et de la pratique, pour en parler et trouver un moyen de sortir de cette situation, c'est tant mieux. Comme le souligne à juste titre Crêpe Georgette dans un article sur le sujet, lorsqu'on fait des réunions mixtes sur l'égalité ou le féminisme, on passe une bonne partie de la réunion à expliquer pourquoi il y a encore besoin de se battre. 

Il y a quelques années, toujours à Osez le féminisme, nous avons eu une réunion sur les violences sexistes et sexuelles. Il n’y avait, c’était un hasard, que des femmes. Au cours de la réunion, des témoignages sont apparus. Des femmes, qui n’avait jamais parlé, ont pris la parole. En ce qui me concerne, c’est la première fois que j’ai parlé en public du fait qu’un homme m’avait violée.

Le cadre non-mixte permet entre autres de participer à lever la chape de plomb des violences sexistes et sexuelles que nous subissons. Et ce n’est pas rien.

Ce dérange ? C’est normal. Que des personnes discriminées, victimes de violences, s’organisent entre elles pour trouver un moyen de changer la société, ça ne s’est jamais fait sans déranger. Tant mieux. C’est sans doute que nous avons touché juste.

Caroline De Haas, militante féministe

 

NB : quelques journalistes se sont émus sur les réseaux sociaux de l’organisation d’un camp d’été non-mixte, ouvert uniquement aux personnes non-blanches. Remplacez le mot « femme » par « noir.e » dans ce texte. C’est le même mécanisme. 

 

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