Ce matin encore, Libération a fait preuve d’une intrépide originalité en publiant un article à la gloire du mâle blanc dominant. En ce début de XXIème siècle, on s’attendrait éventuellement à trouver ce type de billets dans Valeurs Actuelles ou des torchons du même acabit. Non, c’est un quotidien dit « progressiste » qui ce matin ouvre ses colonnes à Luc Le Vaillant pour lui laisser vomir sa bile misogyne et réactionnaire (voir ici, version abonné-es).

Ce n’est pas la première fois que ce monsieur se distingue : il avait déjà, l’an dernier, volé au secours d’Ivan Levaï quand celui-ci avait expliqué que pour violer une femme, il fallait un couteau (pour rappel, la définition du viol, qui ne mentionne pas d’arme, quelle qu’elle soit).

L’auteur est manifestement resté bloqué au XIXème siècle, un siècle où les termes de libération et d’émancipation des femmes, de libération sexuelle et d’égalité ne faisaient pas partie du vocabulaire courant ni de nos grilles d’analyses. Depuis les choses ont un peu changé mais Luc Le Vaillant a du rater un épisode. Nous sommes en 2013, les femmes ont le droit de vote (si, si) et les politiques publiques s’occupent de nos vies privées. C’est vrai par exemple lorsqu’il y a un enjeu de santé publique (l’usage du préservatif) ou lorsqu’il y a un enjeu de protection des individus (le viol conjugal se passe dans l’espace privé, il est pourtant interdit – certes, depuis 1992 seulement, on ne peut pas en vouloir à Luc Le Vaillant, c’est un événement assez récent). "Le privé est politique" disaient les féministes engagées dans les années 70. Oui. Parce que les mécanismes de domination, les inégalités, les violences ne s'arrêtent pas aux portes d'entrées de nos maisons. Les pouvoirs publics ont donc fixé des règles, légiféré, éduqué, même lorsqu'il s'agissait de thématiques ayant trait à la vie privé.

On ne peut pas tout mélanger me direz-vous. Le préservatif et les violences faites aux femmes sont des sujets légitimes, c’est normal que les pouvoirs publics s’y intéressent. La prostitution, c’est différent.

Ah bon ? Le fait qu’il y ait en France des dizaines de milliers de personnes, en majorité des femmes, étrangères, souvent sans-papiers, qui soient victimes de la traite et exploitées à des fins de prostitution, ce n’est pas un problème ? Ce n’est pas un enjeu des politiques publiques ? Ce n’est pas l’affaire de ceux, en immense majorité des hommes (voir leurs témoignages), qui en achetant un rapport sexuel, financent ces réseaux et sont de fait complices de l’exploitation, les viols, les tortures que subissent ou qu'ont subi de nombreuses des personnes prostituées ?

Vraisemblablement, tout cela fait beaucoup rire Luc Le Vaillant. Et sans doute la rédaction de Libération qui continue à publier ses billets, même quand ceux-ci s’en prennent à la vie privée d’une responsable politique. Le fait que la légalisation de la prostitution en Allemagne, Espagne ou aux Pays-Bas ait entrainé une explosion de l’exploitation et de la précarité des personnes prostituées ne leur pose pas question. Le fait que des organisations de jeunesse, des dizaines d’associations de terrain qui accueillent chaque jour des femmes victimes de violence, notamment des personnes prostituées ou encore des survivantes de la prostitution s’engagent et prennent la parole pour l’abolition du système prostitueur ne leur semble pas digne d'intérêt. Enfermés dans leurs vieilles représentations moisies, ils n'entendent rien et ne voient pas le monde bouger sous leurs pieds.

Quand les générations futures se pencheront sur nos archives, elles analyseront sans doute ces documents historiques comme les ultimes sursauts d’une classe dominante voulant préserver à tout prix ses privilèges, parmi lesquels celui d’acheter le corps d’une femme quand bon leur semble, de siffler une femme députée à l’Assemblée Nationale ou encore de publier des vidéos expliquant comme agresser sexuellement une femme dans la rue.

Sans doute alors ils classeront ces mâles en fin de règne dans la même case que les hommes préhistoriques. Cela leur va comme un gant.

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