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Billet de blog 26 sept. 2022

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Cher Jean-Luc

Tu as dit samedi soir sur France 2 qu’on pouvait ne pas être d’accord entre féministes. Je prends ça comme une invitation à une discussion politique. Je l'ouvre donc ici.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je commence par te dire que je suis, comme beaucoup de militantes féministes à gauche, et sans doute de militant·es tout court, à la fois en colère, épuisée et triste des jours qui viennent de passer.

Tes prises de parole et celles de plusieurs personnes de ton entourage ont été une déflagration.

Elles ont envoyé un message à toutes les femmes qui ont été giflées : « c’est plus compliqué, vous comprenez ».

Elles ont envoyé – que tu le veuilles ou non - un message à tous les hommes qui ont giflé : ils sont dignes et tu leur envoies ton affection.

Elles ont envoyé enfin un message aux militantes féministes : vous n’êtes pas grand-chose.

Tu le sais : la parole publique est normative. Quand un homme ou une femme politique prend la parole, cela cadre, renforce ou détruit. Ces derniers jours, tes déclarations ont abîmé le discours politique sur les violences sexuelles que nous avons construit, développé, structuré ces dernières années.

Tu as dit que tu pouvais faire mieux. Il faudra. Il y aura d’autres histoires de violences dans les semaines, mois ou années qui viennent. Comment je le sais ? Parce que les violences sexistes et sexuelles sont massives, structurelles, présentes partout. Il y a d’autres victimes qui prendront la parole. Et donc d’autres personnes mises en cause.

Tu parles beaucoup depuis quelques jours de « principes stables », de règles. Ces principes et ces règles existent lorsque l’on prend la parole sur les violences sexistes et sexuelles. Tu les as bafoués.


 - Premier principe, ne pas alimenter les mécanismes des violences. Jamais.

Ces mécanismes, ce sont notamment la banalisation, l’invisibilisation, l’inversion de la culpabilité ou le fait de valoriser les auteurs de violences pour assurer leur impunité. Vous les avez utilisés à de multiples reprises ces derniers jours, toi et plusieurs de tes proches.

Parler de « divorce conflictuel » par exemple, c’est expliquer qu’il s’agit donc d’une dispute qui a mal tourné. Adrien Quatennens reconnaît pourtant avoir giflé son ex-femme, l’avoir harcelée et lui avoir pris de force son téléphone. On n’est plus seulement dans un conflit, on est dans des violences. Ton tweet les banalise.

Faire porter la responsabilité du problème sur tes opposants politiques ou sur les réseaux sociaux, c’est inverser la culpabilité. Le seul et unique responsable de la situation, c’est celui qui a maltraité son ex-conjointe.

Les critiques à ton tweet sont en réalité principalement venues de la gauche, de ton camp. Nous avons un désaccord politique, traitons-le plutôt que de le balayer d’un revers de main, nous renvoyant dans le camp de l’extrême-droite .

Que les violences soient instrumentalisées à des fins politiques par nos adversaires, c’est un fait. Cela n’empêche en rien qu’elles existent et qu’il faut les traiter.

Considérer que si ces affaires sortent, c’est parce que la droite et l’extrême-droite ne veulent pas parler des « vrais sujets » invisibilise la question des violences, alimente un fond complotiste assez malsain et est méprisant. Pour toutes les femmes victimes, auxquelles tu dis de fait : « taisez-vous, on a autre chose à faire ». Pour les féministes qui ont été ces dernières années à l’origine de mouvements sociaux de masse dans notre pays et que tu fais passer pour des idiotes utiles qui ne s’intéressent pas à la réforme des retraites ou à celle de l’assurance chômage.    

Nous ne pourrons jamais changer la société, créer une société juste, si nous n’affrontons pas en face ce sujet. Une femme sur deux a subi des violences sexuelles en France. 230 000 femmes sont victimes de violences au sein du couple. Penser la transformation d’un pays sans intégrer cette donnée, c’est aller dans le mur.

Enfin, saluer la dignité et le courage d’un homme qui a tapé sa conjointe, c’est participer à assurer son impunité et celles de tous les hommes qui ont commis des violences. C’est envoyer un message très clair à toutes les femmes victimes : « Arrêtez d’emmerder les hommes formidables que sont vos maris. ».

Nous le savons et nous le répétons régulièrement : les personnes qui commettent les violences ne sont pas des monstres, ce sont des personnes comme les autres. Ne pas diaboliser les hommes violents est une chose. Souligner, comme tu l’as fait à plusieurs reprises à quel point ton camarade était formidable, qu’il avait sacrifié sa vie pour la politique, qu’il était indispensable au combat politique, en plus d’être totalement inapproprié, c’est dangereux.

Le premier principe de toute prise de parole sur les violences devrait donc être de ne jamais alimenter les mécanismes des violences. Cette semaine, c’était raté.


- Deuxième principe, s’appuyer sur les organisations féministes.

Tu l’as fait beaucoup pendant ta campagne. Tu l’as encore fait ces derniers jours en reparlant du nécessaire milliard pour en finir les violences. J’ai fait campagne pour toi en me disant que si tu étais élu, nous aurions à l’Élysée une personne qui écoute les mouvements sociaux, s’appuie dessus.

Pourtant, tu as dénoncé le fait que les mains courantes soient systématiquement transmises au procureur. C’est une avancée conquise par les féministes. Cette transmission systématique est une pratique recommandée depuis plusieurs années, et tend à se généraliser. Elle vise à garantir la prise au sérieux par les forces de l’ordre des femmes qui viennent témoigner d’un fait de violence et à prévenir les féminicides.

C’est très bien expliqué ici.


- Troisième principe : « assumer tes responsabilités, sans faire diversion ».

Répéter, comme tu l’as fait ces derniers jours, que la justice doit faire son travail, ressasser la « gradation » des peines, c’est renvoyer la responsabilité à d’autres pour éviter de prendre les siennes.

Personne ne te demande de juger Adrien Quatennens, ni les autres hommes mis en cause au sein de ton mouvement. Personne. Ce n’est pas ton travail ni ton rôle.

Ton travail, c’est être le leader de la gauche et des écologistes (quand bien même ça ne leur fait pas plaisir, c’est ce que tu es). C’est donc de dire et de redire que les violences existent, qu’elles sont intolérables, que les victimes seront toujours entendues et t’assurer, lorsque des membres du mouvement sont mis en cause, que les instances internes traitent la situation avec sérieux. Point.

Cette semaine, dans ce moment de crise, ton rôle était de veiller à ce que la chape de plomb de silenciation des victimes, ne se referme pas un peu plus. En soutenant un homme qui a giflé sa femme, tu as fait exactement l’inverse.  

Je sais que cette question de la gradation t’interroge. Personne, nulle part, dans les mouvements féministes ne trace un signe égal entre une gifle et un viol. Nous disons simplement la réalité de ce que nous voyons chaque jour. Lorsque l’on parle de violences dans le couple, avant le viol, il y a parfois les gifles, et souvent des violences psychologiques : harcèlement, propos dévalorisants, injures. Nous disons justement qu’il faut agir tout de suite, dès le premier propos humiliant pour faire cesser les violences.

Lorsque tu dis que nous ne voulons pas graduer, que tu nous qualifies de « tribunal populaire » dans l’émission de samedi, c’est toute la parole du mouvement féministe que tu discrédites.


- Enfin, quatrième principe : « ne pas conditionner tes prises de positions à tes amitiés »

Tu as le droit d’être en colère et d’être triste pour les hommes mis en cause dans ton entourage. Cela relève de ta vie personnelle. Tu peux leur dire en privé. Cela ne nous regarde pas et ne nous intéresse pas.

Ce qui nous concerne, nous la gauche, celles et ceux qui ont voté pour toi, qui ont fait ta campagne, c’est ce que tu dis et écris publiquement des violences au sein du couple.

Il y avait un moyen simple, de dire les choses. « Les violences au sein du couple sont intolérables, quels que soient les conflits qui existent. J’exprime mon soutien à Céline. Je prends acte des excuses et du retrait d’Adrien Quatennens de ses fonctions au sein du mouvement. Tout mon soutien aux femmes victimes, partout dans le monde. »

Et si c’est trop dur parce que l’intime et le politique sont trop mêlés, tais-toi. Tout simplement.

L’expression politique peut être collective, et particulièrement dans des moments tendus, cela la rend plus forte et plus pertinente. Cette semaine, nous en avons cruellement manqué. Il y a pourtant beaucoup de femmes à la France Insoumise qui ont tenté de faire émerger un discours politique différent du tiens sur la question des violences. Un discours en cohérence avec le projet porté lors de la présidentielle. Pourquoi ne pas les écouter ?


Nous avons besoin d’un mouvement politique ambitieux et irréprochable sur la question des violences sexistes et sexuelles.

Nous vivons dans un pays dans lequel la droite au pouvoir refuse de mettre en place des politiques publiques à la hauteur. Un pays dans lequel la police refuse nos plaintes ou les balance aux médias, mettant les femmes en danger au lieu de les protéger. Un pays dans lequel le ministre de l’Intérieur a reconnu avoir négocié un rapport sexuel contre un service. Un pays dans lequel, chaque jour, 250 femmes sont victimes de viols. Un pays dans lequel des centaines de milliers de femmes sont victimes de violences au sein du couple.

Un mouvement politique ambitieux et irréprochable, ce n‘est pas un mouvement dans lequel il n’y a pas de violences, c’est impossible, nous le savons. Cela veut dire un mouvement qui réagit de manière impeccable.  

Cela commence par être exemplaire soi-même, ne pas commettre de violences au sein du mouvement. Ne pas construire des rapports basés sur l’invective, l’injure ou la peur.

C’est aussi reconnaître quand on s’est trompé. Dire « pardon » lorsque les propos ont heurté.

C’est enfin construire une ligne politique, des procédures, des façons de communiquer qui répondent aux exigences suivantes : soutien de la ou des victimes, mise en retrait immédiate de la personne mise en cause, signalement au procureur si les faits peuvent être qualifiés de délits ou de crimes, déclenchement d’une enquête interne si les faits concernent le mouvement ou le groupe parlementaire, sanction à l’issue de l’enquête interne ou d’une décision de justice, transparence sur les dispositifs de signalement et les procédures. Les processus sont difficiles à construire, je le sais. Nous disposons aujourd’hui d’outils efficaces pour accueillir la parole des victimes, mener les enquêtes et être capable de prendre des décisions sur la base d’éléments concordants.

Ne pensons pas que la crise est passée, que la « séquence » est terminée.

La question des violences est structurelle. Elle se pose encore et se posera à nouveau.

Changeons pour faire mieux.

Caroline De Haas, militante féministe

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NB : j'anime une formation en ligne, gratuite, d'une heure, intitulée "Violences sexistes et sexuelles : les prévenir, les détecter, savoir réagir et accueillir la parole". Ça se passe mardi 11 octobre, de 20h30 à 21h30, sur Zoom. Inscription ici. 

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